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La nouvelle guerre d’agression culturelle d’Israël – Un petit champ de bataille dans une grande guerre culturelle

Richard Falk

Il y a quelques semaines, mon livre Palestine’s Horizon : Toward a Just Peace [Horizon de la Palestine : vers une paix juste] a été publié par Pluto en Grande-Bretagne. Je me trouvais alors à Londres et en Écosse pour une série de conférences universitaires afin de soutenir le lancement du livre. Il se trouve que sa publication coïncidait avec celle d’un rapport, rédigé en collaboration et commandé par la CESAO, la Commission économique et sociale pour l’Asie occidentale des Nations Unies, ce qui a donné à mes apparitions publiques une importance qu’elles n’auraient pas eu autrement. Le rapport concluait que les preuves relatives aux pratiques israéliennes vis-à-vis du peuple palestinien attestaient d’une situation d’« apartheid », tel qu’il est défini par le droit international.

Il y a eu de fortes contestations par des militants sionistes, avec des menaces de perturbations. Ces menaces ont suffisamment intimidé les administrateurs universitaires pour que mes interventions aux universités de East London et de Middlesex soient annulées pour raisons de « santé et de sécurité ». Ces décisions administratives reflètent peut-être en partie le fait de savoir qu’une de mes précédentes conférences à la London School of Economics avait été assez perturbée pour que le personnel de sécurité de l’université ait dû évacuer deux personnes de l’auditoire qui avaient crié des insultes, déroulé un drapeau israélien, s’étaient levés et avaient refusé de se rasseoir quand le modérateur le leur avait poliment demandé.

Dans toutes les années où j’ai parlé de différents sujets dans le monde entier, je n’avais encore jamais eu de manifestations annulées, bien qu’il y ait eu assez fréquemment des pressions similaires exercées sur les administrations universitaires, d’ordinaire des menaces de représailles financières si on m’autorisait à parler. Ce qui est arrivé en Grande-Bretagne fait partie des efforts de plus en plus vicieux de la part des activistes pro-israéliens pour empêcher tout débat en adoptant des comportements perturbateurs, en proférant des menaces à la sécurité et en dénigrant les conférenciers perçus comme des critiques d’Israël en les traitant d’ « antisémites », et dans mon cas de Juif pratiquant la « haine de soi », voire le « dégoût de soi ».

En retournant aux États-Unis, j’ai eu affaire à une nouvelle tactique. Exactement les mêmes personnes qui m’avaient interrompu à Londres, avec à l’évidence des camarades de même mentalité, ont écrit des comptes rendus violemment dénigrants de mon livre sur le site d’Amazon, aux USA et au Royaume-Uni, en donnant au livre la note la plus basse possible. Cela a inquiété mon éditeur qui m’a informé que la manière dont le livre est évalué sur Amazon affecte très directement les ventes. J’ai écrit un message sur ma Timeline Facebook expliquant la manière dont mon livre était attaqué et encourageant mes amis sur Facebook à soumettre des comptes rendus, ce qui a eu pour effet d’élever temporairement ma note. En retour, les ultra-sionistes se sont remis à l’ouvrage avec des laïus d’une ou deux lignes qui ne faisaient aucun effort pour discuter le fond du livre. Dans ce sens, il y avait une différence qualitative, en ce que les comptes rendus positifs étaient plus réfléchis et plus substantiels. Cela a été pour moi une nouvelle sorte d’expérience négative. Bien que j’aie publié de nombreux livres pendant cet âge numérique, je n’avais encore jamais eu un livre attaqué en ligne de cette manière, visiblement destinée à décourager des acheteurs potentiels et à m’avilir en tant qu’auteur. De fait, cette campagne est une version innovante d’un autodafé électronique et bien qu’elle ne soit pas visuellement aussi frappante qu’un feu de joie, ses intentions vindicatives sont les mêmes.

Ces deux expériences, les annulations londoniennes et la harcèlement sur Amazon, m’ont conduit à réfléchir plus largement sur ce qui était en train de se passer. Plus significatifs, de loin, que mon expérience, sont les efforts déterminés et bien financés afin de punir les Nations Unies de leurs propres efforts pour attirer l’attention sur les violations israéliennes des droits humains et du droit international, pour criminaliser les campagnes BDS et pour redéfinir et déployer l’antisémitisme de sorte que son désaveu s’étende à l’anti-sionisme et même à toute critique universitaire ou analytique des politiques et des pratiques israéliennes, ce qui explique comment je me retrouve situé à l’intérieur de la zone d’opprobre. Israël agit contre les ONG des droits humains à l’intérieur de ses propres frontières, interdisant l’entrée aux soutiens de BDS, et même interdisant pratiquement aux touristes étrangers de visiter la Cisjordanie ou Gaza. Dans un remarquable étalage d’unité, les 100 sénateurs américains ont récemment surmonté l’atmosphère divisée de Washington pour envoyer en commun une lettre arrogante au nouveau Secrétaire général des Nations-Unies, António Guterres, réclamant une approche plus amicale, en fait un blanchiment, d’Israël aux Nations Unies et menaçant de conséquences financières si leurs positions scandaleuses n’étaient pas respectées.

Les promoteurs les plus ardents et les plus puissants d’Israël transforment le débat sur la politique israélo-palestinienne en une guerre d’agression culturelle. Cette nouvelle sorte de guerre a été lancée avec l’encouragement et le soutien du gouvernement israélien, en donnant un support idéologique à des groupes de pression extrémistes comme UN Watch, GO Monitor, AIPAC, et une foule d’autres. Cette guerre culturelle est implémentée au niveau de la rue par des militants lance-flammes qui recourent à des formes symboliques de violence. Les conséquences négatives sur la liberté académique et la liberté de pensée dans une société démocratique ne devraient pas être sous-estimées. Un précédent très négatif est en train de s’établir dans plusieurs pays occidentaux. Des gouvernements majeurs collaborent avec des extrémistes pour éliminer un débat constructif sur une question politique sensible affectant les vies et le bien-être d’un peuple longtemps opprimé.

Deux dimensions supplémentaires de ces développements méritent une réflexion :

(1) Dans les années récentes, Israël a perdu la guerre de légitimité menée par les Palestiniens, ce que les think tanks israéliens appellent le « projet de délégitimation », et ces dénigrements, qu’ils soient contre les Nations-Unies ou personnels, sont les mouvements désespérés d’un adversaire vaincu vis-à-vis des dimensions légales et morales de la lutte palestinienne pour ses droits. De fait, le gouvernement israélien et ses groupes de soutien ont abandonné presque tout effort pour répondre de manière substantielle et concentrent ce qui leur reste de munitions afin de blesser des messagers qui se portent témoins et de faire de leur mieux pour affaiblir l’autorité et les capacités des Nations Unies de manière à discréditer les initiatives substantielles ;

(2) pendant que ce spectacle lamentable étouffe les réponses de juste indignation, l’attention est détournée du calvaire prolongé de la souffrance qui a longtemps été imposée sur le peuple palestinien comme résultat des pratiques illégales et des politiques d’Israël, ainsi que de ses crimes contre l’humanité, sous la forme d’apartheid, de punition collective, de nettoyage ethnique et de beaucoup d’autres. Le vrai scandale institutionnel n’est pas que les Nations Unies soient obsédées par Israël mais plutôt qu’elles sont bloquées dans toute action qui pourrait exercer une pression suffisante sur Israël pour conduire au démantèlement des structures d’apartheid sur lesquelles cet état s’appuie pour soumettre, déplacer et déposséder le peuple palestinien depuis plus de 70 ans, sans aucune fin en vue.

Palestine’s Horizon : Toward a Just Peace
176 pages – Pluto Press (14 mars 2017) – ISBN 978-0745399744


Publié le 5 mai 2017 sur Global Justice in the 21 th century
Traduction : CG pour l’AURDIP

Richard Falk est un spécialiste en droit international et relations internationales qui a enseigné à l’université de Princeton pendant 40 ans. A partir de 2002, il a vécu à Santa Barbara, en Californie, et enseigné à la branche locale de l’université de Californie dans le département d’Etudes globales et internationales. Depuis 2005, il appartient au Bureau de la Fondation pour la paix à l’âge nucléaire (Nuclear Age Peace Foundation). En 2008, il a été nommé par l’ONU pour un mandat de six ans en tant que Rapporteur spécial sur les droits de l’homme dans les territoires palestiniens.

Il a commencé le blog d’où cet article est issu en partie pour célébrer son 80e anniversaire.

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