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La mort aux trousses, un matin ordinaire à Hébron

Une jeune Palestinienne de Hébron, Hadeel al-Hashlamoun, 18 ans, a été tuée lors d’un contrôle d’identité à un checkpoint, le 22 septembre. Les médias israéliens, et à leur suite les médias internationaux, ont mentionné de manière laconique « une Palestinienne qui a tenté de poignarder un soldat« . Celui-ci a donc tiré pour se défendre. Fin de l’histoire, circulez. Sauf que pas du tout.

Trois jours plus tard, l’ONG Amnesty International – réputée précautionneuse et mesurée, attentive surtout à ne prendre la défense d’aucune victime qui ne se soit strictement conformée à sa doctrine non-violente – a diffusé un communiqué selon lequel « Amnesty a obtenu des preuves indiquant que la mort de Hadeel al-Hashlamoun, infligée le 22 septembre 2015 par les forces israéliennes à Hébron, en Cisjordanie occupée, était une exécution extra-judiciaire« .

En d’autres termes, la victime n’a nullement tenté d’agresser physiquement un ou plusieurs soldats israéliens de faction à ce checkpoint, et ceux-ci l’ont tuée de manière délibérée, possiblement avec préméditation et/ou en agissant sur ordre. Et l’histoire de prétendue légitime défense devient celle d’un meurtre, encore aggravé par l’absence délibérée de soins médicaux alors que la victime a longuement agonisé.

« Les soldats israéliens ont tiré sur Hadeel al-Hashlamoun, 18 ans, et l’ont blessée mortellement, après l’avoir arrêtée à un checkpoint dans la vieille ville de Hébron. Des images de la confrontation qui a conduit à sa mort, et les récits de témoins oculaires interviewés par Amnesty International, démontrent qu’elle n’a à aucun moment constitué une menace pour les soldats israéliens qui soit de nature à rendre admissible l’usage délibéré d’une violence létale à son encontre. Ce meurtre est le dernier en date d’une longue liste de meurtres illégaux commis par les troupes israéliennes en Cisjordanie occupée, dans une impunité pratiquement totale« , dit l’ONG dans son communiqué.

« Les soldats israéliens ont tiré sur Hadeel al-Hashlamoun au checkpoint N°56, aussi connu sous le nom de Shoter, un étroit passage pour piétons qui restreint les mouvements des Palestiniens à proximité de la colonie juive de Hébron [1].

Deux témoins avec qui Amnesty a pu s’entretenir séparément indiquent que Hadeel al-Hashlamoun est arrivée au checkpoint à 7h40 approximativement, et a été interceptée par deux soldats qui lui ont ordonné d’ouvrir son sac en vue d’une fouille. Elle était debout sans bouger, à trois mètres des soldats. Elle a ouvert son sac et l’a montré aux soldats, qui ont commencé à crier dans sa direction, et elle s’est figée, selon les témoins« .

« Un des témoins, Fawaz Abu Aisheh, 34 ans, a raconté à Amnesty que les soldats ont donné l’ordre à Hadeel al-Hashlamoun de “reculer”, en hébreu, une langue que semble-t-il elle ne comprenait pas. Abu Aisheh, qui parle l’hébreu, a tenté d’intervenir pour faciliter la communication entre Hadeel al-Hashlamoun et les soldats, mais ceux-ci l’ont ignoré, et ils ont tiré un coup de feu dans le sol, tout près des pieds de Hadeel al-Hashlamoun. »

« Une série de photos prises par un militant qui surveillait le checkpoint ce matin-là montre Hadeel al-Hashlamoun entre deux soldats, qui paraissent très nerveux et pointent leur arme dans sa direction. Les photos montrent également Abu Aisheh alors qu’il tentait d’aider la jeune fille à quitter le checkpoint en déplaçant une barrière rouge en plastique. Un autre témoin affirme également que Hadeel al-Hashlamoun a tenté de s’éloigner du checkpoint. »

« Quatre soldats supplémentaires sont arrivés au checkpoint et ont mis Abu Aisheh et Hadeel al-Hashlamoun en joue, et l’un d’entre eux s’est positionné de manière à empêcher Hadeel al-Hashlamoun de sortir de l’enceinte du checkpoint. Alors qu’il se trouvait à 50 centimètres d’elle, il a tiré dans le sol alors qu’elle se déplaçait et se trouvait près d’un rail métallique à proximité d’un mur« .

Selon le témoin cité par Amnesty, pendant toute cette scène les mains de Hadeel al-Hashlamoun n’étaient pas visibles car elles se trouvaient sous le niqab de la jeune femme. Mais elle n’a à aucun moment tenté de s’approcher des soldats.

Les quatre soldats arrivés en renfort ont repoussé le témoin à quelques mètres et ont refusé sa proposition de servir d’interprète.

« A ce moment, selon Abu Aisheh, la jeune femme se trouvait séparée des soldats par des rails métalliques. Le même soldat qui avait tiré le premier coup de feu s’est alors déplacé, a mis un genoux à terre, et a tiré sur Hadeel al-Hashlamoun en l’atteignant à la jambe. Elle est tombée au sol, en lâchant son sac, ainsi qu’un couteau à manche brun, qu’elle tenait sous son niqab. Le premier témoin, qui était un peu plus éloigné que Abu Aisheh, n’a quant à lui vu aucune arme« .

« Selon Abu Aisheh, le soldat qui le premier avait tiré, s’est relevé et s’est rendu près de Hadeel al-Hashlamoun, s’immobilisant à environ 1 mètre d’elle, et il a tiré à quatre ou cinq reprises dans la partie supérieure de son corps, alors qu’elle était allongée au sol et immobile. Il a ajouté que le soldat a tiré à plusieurs reprises alors que les autres lui criaient d’arrêter. L’autre témoin a aussi décrit le soldat se rapprochant de Hadeel al-Hashlamoun et lui tirant dans la poitrine« .

« L’armée israélienne a affirmé que le détecteur de métaux du checkpoint s’est déclenché au passage de Hadeel al-Hashlamoun, qu’elle a ignoré les appels des soldats qui lui ordonnaient de s’arrêter, et qu’elle a continué à se déplacer dans leur direction, même après des tirs d’avertissement. Selon les militaires, elle a alors exhibé un couteau, et c’est alors qu’ils lui ont tiré dans la jambe, et ont tiré à nouveau après que Hadeel al-Hashlamoun ait tenté de lever le couteau. Une photo diffusée par l’armée israélienne montre un couteau avec un manche jaune et bleu se trouvant sur le sol au Checkpoint 56, à quelques mètres du corps de Hadeel al-Hashlamoun. Ce récit de l’événement est en contradiction avec les déclarations des témoins oculaires interviewés par Amnesty et avec les photographies qui montrent al-Hashlamoun se tenant immobile. »

« Même si Hadeel al-Hashlamoun avait eu un couteau, les soldats israéliens qui portent un gilet pare-balles et sont équipés d’armes sophistiquées, étaient en mesure de contrôler la situation et de l’appréhender sans mettre sa vie en danger. Les règles sur l’usage des armes à feu en vigueur dans l’armée israélienne en Cisjordanie occupée n’autorisent les soldats à ouvrir le feu que si leur vie est menacée de manière imminente. Amnesty est arrivé à la conclusion que ce n’était pas le cas en l’espèce, Hadeel al-Hashlamoun étant immobile et séparée des soldats par une barrière métallique. Il n’y a eu aucune tentative des soldats d’appréhender Hadeel al-Hashlamoun ou d’avoir recours à une méthode non-létale« .

« Il en découle que le fait de tirer à plusieurs reprises sur Hadeel al-Hashlamoun alors qu’elle gisait blessée sur le sol était une exécution extra-judiciaire« .

Et Amnesty de rappeler – puisqu’il le faut, semble-t-il – que « les exécutions illégales et délibérées, mise en œuvre sur ordre du gouvernement ou de la hiérarchie militaire, ou avec leur complicité ou leur consentement, dont les exécutions extra-judiciaires qui sont interdites en tout temps, constituent aux yeux de la loi internationale des crimes. Une exécution extra-judiciaire est un homicide volontaire constituant une violation grave de la quatrième Convention de Genève, qui s’applique à la longue occupation par Israël des Territoires Palestiniens, et un crime de guerre. »

« Un des témoins est resté sur place pendant 15 à 20 minutes après les tirs des soldats, avant d’être emmené par la police israélienne. Pendant cette période de temps où il est resté sur place, aucune assistance médicale n’a été prodiguée à Hadeel al-Hashlamoun. Selon ses déclaration, cinq minutes après qu’elle ait été abattue, les soldats israéliens ont tiré brutalement Hadeel al-Hashlamoun par les pieds [2] de telle manière qu’elle soit hors de vue depuis l’autre côté du checkpoint, mais ils n’ont en aucune manière tenté de lui apporter une quelconque assistance médicale. »

Or, la jeune Palestinienne n’était pas décédée sur place : elle a ensuite été transféré, alors que selon certains récits dans la presse locale l’armée israélienne a interdit à une ambulance palestinienne d’approcher du checkpoint pendant 30 à 40 minutes, elle est arrivée vivante à la colonie juive de Kityat Arba (où il n’y a pas d’hôpital) où on l’a transférée dans un premier temps, puis de là elle a été transportée au Sha’are Tzedek Medical Center à Jérusalem (30 km au nord de Hébron) où elle a succombé à ses blessures. Amnesty souligne que « pour se conformer à ses obligations, l’armée israélienne avait le devoir de fournir à Hadeel al-Hashlamoun une assistance médicale aussi rapidement que possible, ce qui n’a clairement pas été le cas« .

Le père de la victime, qui est médecin à l’hôpital al-Ahli de Hébron, a indiqué à Amnesty que le rapport médical qu’il a reçu attribue les causes de la mort de sa fille à d’abondantes pertes de sang et la défaillance de multiples organes consécutive à plusieurs blessures par balle, dans le genou droit, au talon gauche et dans l’abdomen et la poitrine.

C’est sans aucune illusion qu’Amnesty a appelé les autorités israéliennes à diligenter une enquête rapide, impartiale et indépendante comme les lois internationales lui en font obligation. Mais elles se contenteront, comme d’habitude, d’une enquête interne dont il y a tout lieu de penser que, comme pratiquement toujours en pareil cas, elle n’aboutira strictement à aucun résultat. Les assassins en uniforme de l’armée d’occupation peuvent tuer en étant assurés, à de très très très rares exception près, d’une l’impunité totale.

Amnesty rappelle que  plus de 25 Palestiniens, dont au minimum 3 enfants, ont été tués en Cisjordanie occupée depuis le début de cette année, dans des circonstances souvent sujettes à controverse, et qu’il y a tout lieu de penser que dans plusieurs de ces cas on est en présence d’homicides volontaires ou d’exécutions extra-judiciaires. Les auteurs, qu’il s’agisse de militaires ou de policiers, ne sont pratiquement jamais poursuivis.


[1] Hébron est la seule ville de Cisjordanie où une colonie juive, peuplée par des sionistes religieux particulièrement extrémistes (dont un certain nombre sont des citoyens Étatsuniens venus accomplir là un soi-disant devoir religieux) et implantée en pleine ville. Le checkpoint où Hadeel al-Hashlamoun a été abattue sépare le centre de Hébron de la rueShuhada, qui est épisodiquement complètement fermée aux Palestiniens.
[2] voir dans la vidéo ci-dessus à 1 min. 05 sec.

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