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La mise hors-la-loi du Mouvement islamique : un cadeau pour les citoyens palestiniens

Rami Younes

La mise hors-la-loi de la branche nord du Mouvement islamique est une nouvelle étape maccarthyste de l’État israélien. Mais ceux qui pensent que cela va arrêter le mouvement se trompent lourdement.

Raed Salah, dirigeant de la branche nord du Mouvement islamique en Israël, au cours d’une importante manifestation et grève générale en solidarité avec les Palestiniens de Jérusalem, de Cisjordanie et de Gaza, dans la ville de Sakhnin, dans le nord, le 13 octobre 2015. Suite aux restrictions contre al-Aqsa et aux récentes attaques violentes tant contre les Israéliens que contre les Palestiniens, ces derniers appellent à une Journée de la Colère. (Photo : Yotam Ronen / Activestills.org)

 

Dites ce que vous voulez à propos de l’État juif, mais ne dites tout simplement pas que la seule démocratie de la planète ne cesse jamais de nous défier. Lundi soir, le ministre de la Défense Ya’alon a signé une ordonnance de mise hors-la-loi de la branche nord du Mouvement islamique. À la suite de cette décision, la police a effectué des raids dans les bureaux de 17 organisations non marchandes connectées au groupe, a confisqué des documents et du matériel, a gelé des comptes bancaires et a annoncé qu’elle allait interroger leurs dirigeants, dont Sheikh Raed Salah.

Voici donc une nouvelle décision maccarthyste prise à votre égard par l’establishment sioniste, tant de gauche que de droite. Et, alors que les dirigeants palestiniens en Israël sont occupés à condamner cette décision, un examen plus attentif montre que la décision du cabinet de la sécurité n’est rien de moins qu’un cadeau au public palestinien en Israël.

Il est vrai que les dirigeants du mouvement vont être persécutés. À vrai dire, voilà un bout de temps déjà qu’ils sont persécutés. Désormais, l’État veut seulement être mieux à même de rappeler ses sujets à l’ordre. Puisque les dirigeants de la branche nord ont annoncé précédemment qu’ils accepteraient d’aller en prison (Raed Salah y a déjà passé pas mal de temps), eh bien, ils en auront de nouveau l’occasion. Mais les menaces contre ces dirigeants, qui représentent une section considérable du public arabe, signifieront-elles qu’ils cesseront d’exister ? La réponse est non. En fait, ils n’en deviendront que plus populaires. Cette mesure pourrait même sortir un certain nombre de Palestiniens de leur torpeur politique, en leur fournissant une preuve de plus de la façon dont l’État nous perçoit.

Que ce soit ouvertement ou clandestinement, le Mouvement islamique continuera d’exister. Raed Salah a déjà annoncé qu’il continuerait à agir en tant que dirigeant du mouvement. La tentative de dissuasion de l’État ne portera pas ses fruits, pour la simple raison qu’il existe un sentiment débordant de persécution chez les citoyens arabes et que cela a été particulièrement ressenti au cours des quelques derniers mois. Si le public palestinien se sent persécuté, il va préférer s’unir et mettre de côté ses différences (un phénomène similaire à ce qui s’est produit lors de la formation de la Liste unie dans la course aux dernières élections). Le but de cette décision, qui a été prise dans le sillage de l’épisode « mufti-Hitler » de Netanyahou et qui a directement suivi l’horrible massacre de Paris, est de déshumaniser la minorité palestinienne d’Israël.

Voilà comment le racisme montre sa sale gueule, comment la violence contre les Arabes atteint des niveaux dangereux, comment les responsables du gouvernement incitent à la haine au quotidien contre les citoyens palestiniens. Aujourd’hui, l’État et la police incitent les gens contre les dirigeants légitimes d’une section importante du public arabe – et qui représentent les citoyens les plus pauvres du pays – dans une tentative pathétique de transformer la lutte contre l’occupation en un conflit religieux.

À l’entrée de la ville d’Umm al-Fahm, des Palestiniens protestent contre l’attaque récente d’une mosquée de la ville, le 21 avril 2014. Le 18 avril, une porte d’une mosquée de la ville avait également été incendiée et des graffiti du style « Arabes, dehors » avaient été apposés sur les murs extérieurs. (Photo : Activestills.org)

Les critiques avancées par les hommes politiques israéliens – tant de gauche que de droite – à l’égard du Mouvement islamique est la preuve ultime de la façon dont on peut déformer la réalité. Cela ne sert à rien de répondre à la droite, puisqu’elle veut mettre les Palestiniens eux-mêmes hors-la-loi. Mais je répondrai toutefois à la gauche sioniste.

Ce matin, le dirigeant de la gauche sioniste, Isaac Herzog, a publié un tweet dans lequel il compare le Mouvement islamique aux extrémistes juifs d’extrême droite, comme si nous n’étions pas confrontés à l’occupation et à l’oppression. Tout le monde est partenaire des mesures grotesques de ce gouvernement et il n’y a pas de meilleure preuve de la chose que le soutien de Herzog au gouvernement, dans cette question, et il est loin d’être le seul.

Les Palestiniens laïcs ne cachent pas leurs critiques à l’égard du Mouvement islamique. Socialement, il représente une idéologie avec laquelle il nous est difficile d’être d’accord, puisqu’elle discrimine la communauté LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres) palestinienne et qu’elle s’oppose à l’égalité entre hommes et femmes, tout en ne tarissant pas d’efforts pour maintenir en place la structure patriarcale de la famille palestinienne traditionnelle. Mais il s’agit d’un débat interne réservé aux Palestiniens et dans lequel il n’y a que nous qui avons le droit d’exprimer nos opinions. Politiquement, des franges importantes du Mouvement islamique considèrent l’occupation comme faisant partie d’une guerre religieuse plus vaste. Nous luttons contre ce point de vue et tout particulièrement parce qu’il ne fait qu’apporter de l’eau au moulin de l’agenda sioniste. Mais cela, une fois encore, est un problème interne.

La communauté religieuse palestinienne mérite à la fois une voix et des dirigeants – telle est l’essence de la démocratie. Que nous soyons d’accord ou pas avec l’idéologie du groupe ne regarde que nous, et il convient de mettre nos dissensions de côté afin de soutenir un mouvement qui représente une partie importante du peuple palestinien. Voici venus les jours où nous allons entendre les sionistes répéter la rengaine : « Soyez contents qu’on vous a permis de vous exprimer et de tirer parti de notre démocratie. » Et attendez-vous à entendre ces propos exprimés souvent , dans un proche avenir.

C’est notre droit, en tant que Palestiniens et êtres humains, de dire tout ce que nous aimerions dire. Ce droit ne nous a pas été accordé par qui que ce soit, et surtout pas par l’establishment. Aussi longtemps qu’on nous privera de nos droits, nous continuerons à nous exprimer – même si cela implique d’avoir à lutter contre un régime maccarthyste. C’est notre droit naturel en tant que peuple autochtone de cette terre, et qu’importe ce que croient les dirigeants de la seule démocratie de la planète.


 

Publié le 17 novembre 2015 sur +972

Traduction : Jean-Marie Flémal

L’auteur est un militant et écrivain palestinien. Cet article a d’abord été publié en hébreu sur le site Local Call, où il opère en tant que blogueur.

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