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La logique israélienne de la dépossession (Amira Hass)

Amira Hass

L’invasion de deux maisons palestiniennes dans la Vieille Ville de Hébron (*), la semaine dernière, par des dizaines d‘Israéliens était une étape logique manifeste.

Nous ne savons toujours pas sur quelle base les colons ont décidé que les deux maisons de la rue Al-Sahla avaient été achetées légalement. La famille Zaatari, de Hébron, qui est propriétaire des maisons, a nié les avoir vendues. Dans une plainte adressée à la police israélienne, soumise via le Comité (palestinien) de réhabilitation de Hébron, la famille a demandé leur expulsion immédiate. Le mystère reste entier, à l’heure qu’il est : les services d’un homme de paille ont-ils été loués pour l’achat ? Quelqu’un de la famille au sens large a-t-il cédé à la pression de vendre ?

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Colons, police de la frontière et soldats israéliens dans une des maisons palestiniennes envahie le 21 janvier 2016 (Photo : Haverim Leshah Tzarah)

Qu’elles aient été vendues ou pas, il y a une simple raison pour laquelle ces deux maisons et des centaines d’autres à Hébron sont actuellement vides et abandonnées. Vider les maisons à Hébron constitue un maillon dans une chaîne de décisions et actions logiques. En 1994, le Premier ministre Yitzhak Rabin avait puni les Palestiniens pour le massacre d’Arabes au Caveau des Patriarches par le Dr Baruch Goldstein et leur avait imposé un couvre-feu prolongé afin de protéger les colons d’actes de vengeance. La même logique anime aujourd’hui les commandants militaires, quand ils punissent les résidents des villages de Kerioth et de Jaloud, par exemple, pour la violence des colons dans les postes avancés d’Esh Kodesh et de Yishuv Hadaat, et qu’ils les expulsent des milliers de dunams de terres qu’ils possèdent.

Toutes les colonies et avant-postes en Cisjordanie et à Jérusalem-Est avancent sur la même voie : le terrain a été préparé par l’État, qui expulse les Palestiniens de leur environnement naturel sous divers prétextes et à l’aide d’ordonnances militaires et administratives. Puis les colons israéliens viennent, ceux-la qui, précisément, harcèlent les Palestiniens qui n’ont pas été expulsés ou qui n’ont pas « abandonné » les lieux. Pour protéger les colons agressifs, il est nécessaire d’élargir un cercle vide de Palestiniens et d’interdire à ces derniers le cultiver leurs terres ou de regagner leurs maisons. Ensuite, il y a donc plus d’espace pour des avant-postes, des vignobles et des quartiers de colons et, une fois de plus, il faut élargir la zone sécuritaire interdite aux Palestiniens, autrement les Juifs qui craignent Dieu vont les attaquer. C’est d’une logique simple.

Et tout cela a commencé bien avant la vague des agressions au couteau. Voilà comment le bloc violent de Shiloh a été créé, ou encore le panhandle (corridor) sacré d’Ariel – qui a considérablement comprimé l’espace palestinien au centre de la Cisjordanie. Et voilà comment le cœur ancien et animé de Hébron, la Palestinienne a été arraché, pour devenir aujourd’hui la scène d’un film d’horreur, ou d’un paradis pour colons.

Le blogger politique Tal Schneider a révélé que parmi les personnes qui étaient restées une nuit dans les deux maisons et parmi celles qui avaient prétendu que ces mêmes maisons avaient été achetées, figuraient d’importants membres du Likoud, des résidents d’Israël même, et pas seulement les visages familiers des supporters des diverses incarnations de Habayit Hayehudi (le parti israélien d’extrême droite « Foyer juif »). Au moins un de ces membres du Likoud mentionnés par Schneider était un agent immobilier. Cela sussi, c’est logique : la « sainteté » est bonne, pour les bénéfices.

Vous pouvez faire confiance aux colons et aux membres du Likoud quand il s’agit de surmonter les petits obstacles techniques placés devant eux par le ministre de la Défense Moshe Ya’alon, quand il a expliqué leur expulsion en faisant remarquer qu’« aucun permis ni transaction n’avait été délivré par l’Administration civile ». C’est le même Ya’alon qui qui approuvé l’achat plus sophistiqué d’une ancienne propriété ecclésiastique pour en faire une nouvelle colonie enfoncée comme un coin entre le camp de réfugiés surpeuplé et aigri d’Al Aroub et le grand village rebelle de Beit Ummar.

L’attaque contre Ya’alon le présentant comme le dernier haïsseur de Juifs est un autre élément sophistiqué dans la technique de prise de contrôle des cœurs et des terres. Un seul cavalier occupe ostensiblement la brèche et tire une ligne rouge. Mais c’est alors que la voix de masses sacrées se fait entendre de façon décisive et qu’une autre barrière est ainsi franchie.

Il est très tentant de dire que la route vers le désastre est pavée d’étapes logiques, mais le désastre est long à venir. Les experts continuent à tenir pour responsables des agressions au couteau les incitations à la haine des médias du Hamas et du Djihad islamique et, avec leurs seuls mots, ils renouvellent l’autorisation de franchir des étapes supplémentaires et similairement logiques à Hébron et aux alentours.


Publié le 27 janvier 2016 sur Haaretz

Traduction : Jean-Marie Flémal

Amira HassAmira Hass est une journaliste israélienne, travaillant pour le journal Haaretz. Elle a été pendant de longues années l’unique journaliste israélienne à vivre à Gaza, et a notamment écrit « Boire la mer à Gaza » (Editions La Fabrique)
Vous trouverez d’autres articles d’Amira Hass (ou parlant d’elle) traduits en français sur ce site.

 

(*) Vidéo de l’invasion d’une des deux maisons palestiniennes par les colons le 21 janvier :

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