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La lâcheté de la violence israélienne face à l’inouïe bravoure des Palestiniens (Amira Hass)

Amira Hass

Quand il s’agit de bravoure et d’audace, les jeunes manifestants palestiniens dament le pion aux soldats d’Israël et à sa police des frontières. Ils sont armés d’agilité et de rapidité, avec les keffiehs qui couvrent leurs visages. Ils sont armés de pierres et de cocktails Molotov, pendant que les soldats, sortant de l’entraînement militaire, sont armés et protégés par des véhicules blindés, des drones, des casques, des armes létales en tous genres et des gaz lacrymogènes hautement toxiques.

Photo : AFP

Contre la bravoure des jeunes Palestiniens, c’est la lâcheté des soldats israéliens qui se révèle. Ils avaient le sentiment d’être héroïques, dans leurs avions, chars et véhicules blindés, dans leurs locaux de détention et d’interrogatoire et leurs tours d’observation aux équipements sophistiqués, ou lors de leurs raids nocturnes dans les maisons au cours desquels ils sortaient des gosses de leurs lits.

Face au keffieh, à la pierre et au cocktail Molotov, ils sont perdus. Insultés. Et alors, c’est l’esprit de vengeance qui apparaît.

Toi, le lecteur israélien, tu devrais te libérer un peu des médias israéliens qui rendent la situation si superficielle ; tu devrais te libérer du langage de ceux qui provoquent « les troubles civils et les émeutes ».

En lieu et place, regarde les clips non censurés en provenance du champ de « bataille » : les soldats en jeeps qui écrasent des protestataires, un soldat lâchant à bout portant du gaz lacrymogène dans les yeux des travailleurs médicaux venus évacuer les blessés. Des soldats qui agressent un propriétaire de boutique en train de rentrer sa marchandise et qui le tabassent dans une débauche de sadisme, dans le même temps que les affrontements se poursuivent aux alentours.

Cette lâcheté violente des soldats israéliens obéit aux ordres de personnes haut placées – du monde militaire et politique. Elle fait partie du service militaire obligatoire au sein d’une armée dont le rôle principal consiste à défendre l’expansion colonialiste.

La bravoure et l’audace des Palestiniens va à l’encontre de leur volonté, elle leur est imposée de la même façon qu’un pouvoir étranger leur a été imposé, à ces mêmes Palestiniens. Ce courage s’est transmis par osmose d’une génération à l’autre, puisque les raisons qui expliquent ces traits de caractère n’ont jamais été supprimées. Et les adultes regardent avec étonnement ces jeunes : Ils ont presque oublié que, dans le temps, ils ont été comme eux.

Aucun officier supérieur ou dirigeant politique, aucun ordre de mobilisation d’urgence des réservistes ne pourront empêcher les Palestiniens d’affronter les check-points militaires et le mur de séparation dans les villages et d’essayer ainsi de perpétuer la tradition de la lutte populaire depuis plus d’une décennie et de cultiver la bravoure et l’audace. Si les impopulaires dirigeants palestiniens ont fait quelque chose de bien, c’est d’ordonner que les Palestiniens armés ne puissent être autorisés à s’approcher des lieux où se déroulent les protestations.

Les manifestants palestiniens savent qu’ils peuvent être tués, arrêtés, torturés ou subir une parodie dégradante de procès. Mais ils sont armés de justice. (Et soyons précis, pas de « leur » justice, postmoderne et relativiste, mais de LA justice, un point c’est tout!)

Nous ne vous remercierons pas de ce que les soldats en Cisjordanie ne truffent pas les protestataires de giclées de balles réelles et n’en tuent pas dix à la fois, comme ils ont tué les protestataires à Gaza. Nous pouvons présumer qu’ils ont reçu des ordres de ne pas tuer les manifestants.

Il se fait que, lorsque l’armée le veut, elle peut opérer sans tuer. Cela signifie-t-il que les soldats et la police ont reçu des ordres de tuer toute personne, à quelques mètres d’eux, soupçonnée d’être en possession d’un couteau ? Y compris un étudiant d’une yeshiva (1) qu’ils ont confondu avec un Arabe ?

C’est vrai, en guise de contraste avec la bravoure et l’audace des nombreux protestataires, il y a le désespoir des autres. Sans ordres venus d’en haut, ils courent à leur mort en agitant un couteau, parce que, dans ce genre de situation, il est clair que les soldats israéliens sont morts de peur et que leur lâcheté est mortelle. Mortelle sur ordre ? Parce que, comment qualifier le fait de truffer de balles une personne qui gît au sol déjà blessée, si ce n’est pas de la lâcheté ou de l’intention homicide ou l’exécution d’un ordre ou tout cela mis ensemble ?

Le journaliste Mohammed Daraghmeh a publié un article courageux qui va droit au cœur de bien des gens et qui, chez d’autres, suscite la colère. Son titre : « Ne courez pas à la mort, la Palestine a besoin de vous vivants. » Daraghmeh appelle les jeunes, et il dit qu’il l’a également dit à ses propres enfants, à ne pas permettre au désespoir et à l’émotion de la vengeance de leur faire perdre la tête – et la vie.

Les hommes politiques, écrit-il, craignent de perdre leur popularité, de sorte qu’ils n’osent s’exprimer publiquement contre les attaques au couteau. Il appelle les intellectuels à ne pas rester silencieux et à ne pas avoir peur ; ils devraient donner de la voix contre ce phénomène suicidaire contagieux et y mettre un terme.

Il appelle les dirigeants palestiniens « de l’extrême droite à l’extrême gauche » à dire « assez, c’est assez », à profiter de l’occasion pour drainer la colère nationale vers les protestations de masse contre l’occupation – « protestations sans mort, protestations qui concernent tout ce qui est la vie, la révolution, l’espoir et le changement ». Le monde, écrit-il, n’accepte pas qu’on poignarde des civils ou qu’on les agresse en les écrasant sous une voiture, de même qu’il est opposé aux « opérations martyres », c’est-à-dire aux attentats suicides.

Et il poursuit : « La chose est dite : La lutte non violente a-t-elle mis un terme à l’occupation ? Et je dirai : La lutte armée et la lutte militaire l’ont-elles fait ? Notre cause n’est pas locale, mais internationale. Le monde a créé le problème et c’est lui qui en trouvera la façon d’en sortir. Mais il ne le fera pas si nous gardons le silence [à propos de l’occupation] et il ne le fera pas si nous nous suicidons. Il ne le fera que si nous sauvegardons le caractère humain de notre combat national. »

Et nous devrions ajouter : « L’humanité et le courage de ceux qui se battent pour la liberté ressortent face à la lâcheté et le manque d’humanité de ceux qui l’ont volée. »


(1) centre d’étude de la Torah et du Talmud

Publié le 1 novembre sur Haaretz – Traduction : Jean-Marie Flémal

Amira HassAmira Hass est une journaliste israélienne, travaillant pour le journal Haaretz. Elle a été pendant de longues années l’unique journaliste israélienne à vivre à Gaza, et a notamment écrit « Boire la mer à Gaza » (Editions La Fabrique)
Vous trouverez d’autres articles d’Amira Hass (ou parlant d’elle) traduits en français sur ce site.

 

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