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La Histadrout, ce bien étrange syndicat, toujours pas exclu de la Confédération Syndicale Internationale

Quel meilleur moment que le 1er mai pour un petit (pas si petit que ça, en fait !) rappel de la réalité syndicale en Israël, et de la nature de ce curieux “syndicat” appelé Histadrout,  contre lequel en 2010 le Congrès de la FGTB a exigé des sanctions. Si la Histadrout ne se distanciait pas “clairement de la politique menée par le gouvernement israélien” avait voté le Congrès de la FGTB, “cela devrait entraîner sa mise à l’écart de la CSI (Confédération Syndicale Internationale), pour non respect de la déontologie syndicale”. Depuis, hélas, on n’en a plus beaucoup entendu parler…

Quand on parle de l’occupation, de la colonisation ou de l’apartheid israélien devant un public de syndicalistes, on obtient parfois la réaction suivante : « mais enfin, il y a une gauche et des syndicats en Israël. Pourquoi ne pas les mettre en contact avec des forces de gauche ou des syndicats palestiniens ? »

Pourquoi cette approche n’est-elle pas possible ? Parce qu’elle évite une problématique essentielle. Des dizaines d’années avant la proclamation de l’État d’Israël (en 1948), le sionisme a créé les institutions nécessaires à son projet, et parmi elles, la Histadrout, qui adopte en partie les apparences d’une organisation syndicale mais en réalité fait partie de l’appareil d’État, à la fois comme instrument de contrôle social, de domination coloniale et de propagande.

Nous allons voir cela un peu plus en détail, en empruntant l’essentiel du contenu à une petite brochure éditée conjointement par BDS-France et Trade Union Friends of Palestine.


Le syndicalisme s’adresse à tous/tes les travailleurs/ses.

Pas la Histadrout !

Fondée en 1920, elle a inscrit dans ses statuts la « défense du travail juif ». Non seulement, elle a refusé de syndiquer des Palestiniens, mais son premier fait d’arme est le rôle central qu’elle a joué en 1936 pour briser la grève générale palestinienne.

Ce curieux syndicat est aussi un syndicat-patron qui, jusqu’à la grande vague libérale de ces dernières années, a possédé un énorme partie de l’économie israélienne (entreprises, bâtiments, banques, compagnies d’autobus, caisses de sécurité sociale et de retraites,).

La Histadrout a escroqué des centaines de milliers de travailleurs palestiniens qui ont cotisé, quand ils ont été employés en Israël, et n’ont rien touché en retour après leur licenciement.

La Histadrout ne s’adresse pas aux précaires qui ont remplacé les Palestiniens dans l’économie israélienne : Philippins, Thaïlandais, “sans papiers venus du Soudan ou d’Érythrée,

Dans la Confédération Syndicale Internationale (CSI), où elle est malheureusement admise, le représentant de la Histadrout n’a qu’une seule activité : lutter contre toute velléité de boycott syndical.

La Histadrout est infréquentable, concluait Pierre Stambul, coprésident de l’UJFP (Union Juive Française pour la Paix).


La Histadrout a été créée en décembre 1920 durant le Mandat britannique sur la Palestine.

Depuis sa création, ses objectifs n’ont pas été ceux d’une organisation syndicale : construire la solidarité des travailleurs, les représenter ou faire campagne pour leurs droits. Bien au contraire, elle a été fondée comme une organisation exclusivement juive pour faciliter la colonisation de la Palestine.

Comme telle, elle a travaillé en tandem avec l’Agence Juive pour promouvoir l’exclusion de la main-d’œuvre et de la production palestiniennes et a été à l’avant-garde du mouvement visant à transformer la Palestine d’un pays arabe à un État sioniste. Aujourd’hui, elle continue de travailler main dans la main avec le gouvernement israélien en pleine dérive fascisante, elle promeut et défend une politique qui viole les droits fondamentaux, civils, politiques et humains des Palestiniens.

Les débuts de la Histadrout

Le rôle principal de la Histadrout au cours de la période du Mandat britannique (1920- 1948) était de prendre le contrôle de la main-d’œuvre juive afin de s’assurer qu’aucune solidarité ou intégration n’ait lieu entre travailleurs palestiniens et juifs une politique appelé « Sionisme travailliste ».

Dirigée par David Ben Gourion, futur Premier ministre israélien et responsable de l’expulsion des Palestiniens en 1948-49, elle a activement promu la discrimination et les boycotts racistes. En tant qu’organisation, elle a refusé que Palestiniens et Juifs se retrouvent dans le même syndicat, Ben Gourion dénonçant la catastrophe du travail mixte1.

Pour cette fin, elle détruisit activement des syndicats tels que le Syndicat des chemins de fer, des postes et télégraphes qui regroupait des travailleurs palestiniens juifs et arabes 2, et pareillement, elle créa ses propres sociétés, devenant le deuxième employeur dans le pays, dans lesquelles elle refusa d’employer des non-juifs. De même, elle fit pression sur les autorités britanniques pour avoir des taux de rémunération distincts pour les Juifs et les Arabes 3. Et alors qu’elle-même excluait les Palestiniens de ses rangs, elle fit tout son possible pour affaiblir les syndicats palestiniens, ne craignant pas de mener campagne contre eux au motif qu’ils auraient été séparatistes, exclusifs et contre l’esprit de la solidarité entre travailleurs 4.

De même, lorsque les travailleurs palestiniens ont mené des actions revendicatives pour un gouvernement national représentatif, l’Agence Juive et la Histadrout ont saisi l’occasion pour les remplacer. L’exemple le plus célèbre est la création de Tel-Aviv comme port alternatif à Jaffa lors de la grève des dockers en 1936.

En effet une discrimination planifiée et structurée, semblable à celle de l’Apartheid, était omniprésente dans les actions de la Histadrout. Le dirigeant travailliste sioniste, Haïrn Aslosoroff, suggéra en 1927 que le sionisme devrait imiter l’interdiction Sud-africaine des gens de couleur qui excluait les travailleurs noirs des emplois qualifiés syndiqués 5. En outre, couplé avec un boycott du travail palestinien, il existait un boycott des produits palestiniens; David Hacohen, ancien directeur général de la société de construction Solel Boneh, qui appartenait à la Histadrout, explique ce que cela signifiait :

«J’ai dû combattre mes amis sur la question du socialisme juif, pour défendre le fait que je n’accepterais pas les Arabes dans mon syndicat, la Histadrout, pour défendre la demande pressante aux ménagères de ne pas acheter dans les magasins arabes, pour défendre le fait que nous montions la garde dans les vergers pour empêcher les travailleurs arabes d’y trouver un emploi pour verser du kérosène sur les tomates arabes; pour attaquer les ménagères juives sur le marché et détruire les œufs arabes qu’elles avaient achetés… pour acheter des dizaines de dounams [de terres] à un Arabe mais pour interdire, à Dieu ne plaise, de vendre un dounam 6 juif à un Arabe, pour considérer Rothschild, l’incarnation du capitalisme, comme un socialiste et le qualifier de bienfaiteur faire tout ceci n’a pas été facile» 7.

De même, l’historien belge Nathan Weinstock raconte qu’une «simple rumeur selon laquelle un café dans la ville exclusivement juive de Tel Aviv aurait employé quelques travailleurs arabes a provoqué un rassem­ble­ment de colère de milliers de manifestants». De même, «chaque membre de la Histadrout devait payer deux cotisations obligatoires : la première “pour le travail juif” – fonds pour l’organisation de rassemblements … contre l’emploi des travailleurs arabes, et la seconde pour “produire juif” – l’organisation du boycott de la production arabe» 8.

Tout ceci visait à créer un État exclusivement juif et la Histadrout s’est toujours étroi­tement alignée sur l’Agence Juive, le Fonds national juif et l’Agence Coloniale juive. C’est la Histadrout qui a fondé le Mapaï un des ancêtres du Parti travailliste israélien 9 dirigé par Ben Gourion ainsi que la Haganah, l’organisation juive paramilitaire qui par la suite devint l’armée israélienne. 10

En effet tout au long du Mandat britannique, la Histadrout, avec l’Agence Juive, a activement collaboré avec la Grande-Bretagne pour dénier aux Palestiniens leur droit à l’autodétermination : son entreprise de construction Solel Boneh construisit la clôture nord ainsi que de nombreuses forteresses de police qui ont contribué à consolider la domination coloniale britannique 11.

Que toutes ces organisations sionistes aient envisagé le nettoyage ethnique de la Palestine comme solution à leur « problème arabe » ne fait aucun doute; à la fois dans leur pratique et leurs déclarations, leur objectif a toujours été une Palestine avec aussi peu de Palestiniens que possible, comme Joseph Weitz, ami de Ben Gourion et dirigeant du Département de colonisation du Fonds National Juif, qui souligne en 1940 :

« Entre nous, il doit être clair qu’il n’y a pas de place dans le pays pour deux peuples il n’y a pas d’autre moyen que de transférer les Arabes d’ici vers les pays voisins. Transférer la totalité d’entre eux, pas un seul village ou tribu ne devrait rester 12 ».

Il n’est donc pas étonnant que des années plus tard le Premier ministre israélien Golda Meir ait fait remarquer que lorsqu’elle a rejoint le Comité exécutif de la Histadrout en 1928, ce « n’était pas seulement une organisation syndicale. C’était une grande entreprise de colonisation » 13.

De même, Ben Gourion a rendu hommage à son importance lorsqu’il a déclaré que sans la Histadrout “je doute que nous ayons eu un État14. Ce qui signifiait pour les Palestiniens, expulsion, dépossession et exil, choses pour lesquelles la Histadrout n’a toujours reconnu aucune responsabilité.

La Histadrout après 1948

Une fois l’indépendance d’Israël proclamée, la Histadrout est devenue extrêmement puissante. Possédant quelques-unes des plus grandes entreprises en Israël, elle en est devenue le premier employeur et en 1983 environ 85% des salariés israéliens en étaient membres 15.

Malgré ce succès, la discrimination contre les citoyens arabes d’Israël est restée endémique tant au sein de la Histadrout que du gouvernement. Bien que la pleine égalité ait été promise lors de la Déclaration d’Indépendance, les «Arabes» d’Israël ont été placés sous loi martiale jusqu’en 1966 et n’ont été autorisés à adhérer à la Histadrout qu’en 1959.

Les citoyens arabes d’Israël

Mais même après l’admission des Arabes israéliens, la Histadrout a souvent montré une réticence à mener campagne pour l’égalité des droits sur le lieu de travail; en 2009 par exemple, une commission parlementaire sur l’emploi équitable a constaté que, bien que les Arabes israéliens représentent plus de 20% de la population, seuls 6% des employés du secteur public sont Arabes, et ceux qui sont employés occupent invaria­blement des postes subalternes.

Ce que cela signifie en termes de gouvernance et de démocratie est bien résumé par le politicien israélien Ahmed Tibi : « L’absence des Arabes dans les positions [élevées] signifie qu’ils n’ont pas la parole dans le processus de prise de décision ministériel».

En effet, selon l’Association pour les Droits Civils en Israël (ACRI), les citoyens arabes d’Israël « ont souffert de discrimination enracinée depuis la création de l’État » 16, un fait que même l’ancien Premier ministre israélien Ehud Olmert a reconnu en décembre 2008: « c’est terrible qu’il n’y ait même pas un employé arabe [sur 900] à la Banque d’Israël » 17.

Malheureusement, cette discrimination, la Histadrout n’a pas seulement échoué à la remettre en question, elle l’a encouragée et pratiquée elle-même dans de nombreux cas. Un rapport de 1989 révélait que les entreprises de la Histadrout détenaient le pire bilan en matière d’exclusion systématique des travailleurs arabes 18.

Malgré de grandes restructurations dans les années 1990 qui ont conduit à la vente de beaucoup d’entreprises et au changement de son nom en « Nouvelle Histadrout », il n’y a pas eu de modifications dans la politique de (non-)défense des travailleurs arabes. En 2004, par exemple, la Histadrout n’a pas réagi au licenciement du manager arabe d’un hôtel à qui la direction reprochait avoir refusé d’interdire à ses collaborateurs arabes de parler leur langue 19 entre eux.

La Histadrout n’est pas davantage intervenue lorsque McDonald’s Israël a interdit à ses employés de parler arabe. Ou encore, en 2004 encore, lorsque les ouvriers arabes d’un site de construction ont eu leur casques marqués d’un X de couleur rouge pour faciliter leur assassinat en cas d’urgence 20.

En 2009 lorsque les Chemins de Fer israéliens ont limogé 150 employés arabes au prétexte qu’ils n’avaient pas fait de service militaire 21, la Histadrout a encore gardé le silence, laissant Wahbe Badarne, directeur de la Voix des Travailleurs commenter : « Chose inhabituelle pour un syndicat, les travailleurs pauvres, c’est-à-dire avant tout les travailleurs arabes, ne sont tout simplement pas à l’ordre du jour de la Histadrout. Celle-ci est là pour protéger les emplois et les bons salaires des travailleurs dans les grandes entreprises d’État et les bureaux gouvernementaux » 22.

C’est sans surprise que lorsque l’ONG israélienne, le Centre Adva pour l’Information sur l’Egalité et la Justice Sociale en Israël, a établi la liste des 14 organisations qui mènent campagne pour les droits au travail des Arabes israéliens, celle-ci ne comportait pas la Histadrout 23.

Significatif encore : la discrimination de la Histadrout à l’encontre des citoyens arabes d’Israël s’étend au-delà de la sphère économique, et a aussi été mise en évidence dans sa collusion avec l’État pour les priver de leurs droits politiques.

Par exemple en 1976, lorsque les citoyens israéliens de la minorité palestinienne ont pour la première fois protesté contre la confiscation de leurs terres en appelant à une journée de grève (la “Journée de la Terre), journée durant laquelle la police israélienne a abattu six manifestants 24, la Histadrout a activement dénoncé la grève. Les médias locaux ont rapporté qu’elle préparait des mesures de rétorsion et de licenciement contre les grévistes, tandis qu’un tract fut distribué parmi les travailleurs arabes pour les mettre en garde contre toute absence ce jour-là, indiquant que les absents n’auraient pas la protection syndicale de la Histadrout.

De la même manière, malgré l’adoption par le Parlement d’une série de nouvelles lois racistes discriminant les citoyens arabes d’Israël (la Reception Committee Law, la Citizen Law, et la Nakba Law, toutes votées en 2011), la Histadrout s’est fait remarquer par son silence; ainsi qu’il fallait s’y attendre, compte tenu du passé de la Histadrout à la fois en ce qui concerne les droits des Palestiniens, ainsi que de son soutien marqué au régime d’apartheid d’Afrique du Sud ! 25

La Histadrout et les Territoires palestiniens occupés

Depuis 1967, Israël occupe les Territoires Palestiniens de Cisjordanie, de la bande de Gaza et de Jérusalem-Est. Pendant cette période des centaines de milliers de Palestiniens ont travaillé pour des employeurs israéliens tant en Israël que dans les zones industrielles et les colonies situées dans les Territoires occupés.

Beaucoup ont été employés dans des conditions épouvantables, sans emploi stable, sans sécurité ni protection médicale et sans salaire minimum 26.

Emblématique de leur statut dans la société israélienne : les lieux où les journaliers palestiniens se regroupent pour être recrutés pour une journée sont ouvertement appelés les « marchés aux esclaves » 27 .

Les travailleurs palestiniens chanceux, détenteurs d’un permis, attendent au check-point de Bethléem pour entrer dans leur capitale (Jérusalem). La queue commence dès 2h du matin, bien que le check-point n’ouvre qu’à 5h. Bien plus de 90% des Palestiniens sont interdits d’accès à leur capitale, Jérusalem-Est, en toute illégalité.

Les Palestiniens travaillant en Israël n’ont pas le droit d’être représentés par les syndicats palestiniens et n’ont jamais bénéficié de la protection de la Histadrout, à laquelle ils ne peuvent adhérer 28, alors qu’une des conditions de leur embauche est le prélèvement de 1% du salaire pour la Histadrout en tant que « frais d’organisation » 29.

Décrivant la situation, Manawel Issa Abdallah, de la Palestinian General Federation of Trade Unions (Fédération Générale des Travailleurs Palestiniens) a déclaré : « La Histadrout a négligé de représenter les travailleurs palestiniens en Israël et la PGFTU n’est pas autorisée à défendre les travailleurs arabes dans cette zone. C’est très pénible. Nous pouvons voir, constater, entendre l’exploitation brutale israélienne des travailleurs palestiniens mais nous ne pouvons rien faire Cela ne peut que nous rappeler les Bantoustans de l’État d’apartheid sud-africain ».

Néanmoins, en 2008, probablement dans le but de freiner la campagne BDS (Boycott/Désinvestissement/Sanctions) qui montait en puissance, la Histadrout a accepté de reverser à la Fédération générale palestinienne des syndicats un pourcentage de cet argent qu’elle avait illégalement prélevé.

Une opération que la Histadrout et Amis syndicalistes d’Israël ont présenté comme un accord historique, mais où environ 30 millions de dollars ont disparu30.

De plus, depuis les années 1990, le gouvernement israélien a imposé un prélèvement supplémentaire de 2% sur les travailleurs du bâtiment pour faciliter la formation des nouveaux immigrants juifs russes: une situation qui, comme le déclare Shir Hever, économiste basé à Jérusalem, signifie que les travailleurs palestiniens sont tenus de « financer la formation d’une main-d’œuvre destinée à les remplace». Hever ajoutait non sans amertume, que la Histadrout avait non seulement omis de contester cette discrimination, mais l’avait en fait approuvée 31.

Pire encore, en 2009, le rapport de Hever intitulé « Vol d’État » démontre que la Histadrout est complice de la politique du gouvernement israélien consistant à déduire environ 20% du salaire des travailleurs pales­tiniens pour une prétendue contribution aux prestations d’aide sociale, prestations qui pour la plupart ne sont pas accordées aux travailleurs palestiniens.

Le rapport démontre que seuls environ 8% de cet argent collecté ont été effectivement utilisés au bénéfice des travailleurs palestiniens, alors qu’autour de 90% ont été transférés au Ministère des Finances israélien pour financer des projets d’infrastructures, y compris les colonies illégales de Cisjordanie.

Comme Shir Hever l’écrivait: « Il s’agit d’un cas flagrant de vol à grande échelle des travailleurs palestiniens Il n’y a aucune raison pour qu’Israël retarde le remboursement de cet argent soit aux travailleurs soit à leurs ayant-droits ». Qui plus est, il s’agit d’un vol dont manifestement la Histadrout avait choisi d’être complice.

Politiquement et pratiquement, la Histadrout a toujours soutenu l’occupation. Son ancienne entreprise de construction, Solel Boneh, a construit plusieurs des premières colonies juives en Cisjordanie 32.

La banque Yashav dont elle possède 25%, est active dans Jérusalem-Est occupée 33.

Quant aux Israéliens vivant dans les colonies illégales, ils peuvent adhérer à la Histadrout alors que leurs voisins Palestiniens ne le peuvent pas !

Politiquement, la Histadrout affirme être en faveur de la mythique solution des deux États(que les gouvernements israéliens successifs se sont efforcés de rendre impossible, en particulier après l’assassinat de Yitzakh Rabin), pourtant, elle reconnaît l’annexion par Israël du Golan et de Jérusalem-Est. Alors que le consensus international se fait de plus en plus sur la responsabilité d’Israël dans l’échec du soi-disant processus de paix, la Histadrout a au contraire choisi d’en blâmer les Palestiniens, adoptant ainsi la même ligne que les propagandistes gouvernementaux.

A tous égards, la Histadrout proclame les vues et positions du gouvernement israélien, ce qui est naturel du fait de ses liens étroits avec les partis politiques israéliens et en particulier le parti dit “travailliste” 34 (qui n’est plus depuis longtemps un parti de gauche). Ainsi, le dirigeant de la Histadrout, Ofer Eini déclarait en mars 2011 : « Je n’attaquerai jamais notre Premier ministre lorsque je me trouve dans un autre pays. C’est ma règle. Je ne peux que le soutenir» 35.

La Histadrout a également soutenu la guerre illégale contre Gaza en 2008-2009 36, au cours de laquelle 1.385 palestiniens, dont 318 enfants, ont été tués, et qui a donné lieu à de nombreux crimes de guerre et de probables crimes contre l’humanité (ainsi que l’a établi une commission d’enquête de l’ONU 37, mais blâme plutôt les militants des droits humains pour leur propre meurtre : « Le comportement des organisateurs de la Flottille, par leur rejet de la proposition israélienne, constituait une provocation visant à renforcer le Hamas, à troubler les véritables efforts de paix dans la région et à créer lm incident qui maintenant menace de défaire la délicate diplomatie… » 38

Malgré son soutien à l’attaque israélienne sur Gaza et au blocus en cours, la Histadrout proclame cyniquement qu’elle ne « cessera pas de promouvoir la paix et la compréhension mutuelle… ».

Enfin, la Histadrout est en première ligne de la tentative visant à entraver la campagne BDS (Boycott – Désinvestissement – Sanctions). Alors que la Histadrout essaie de se présenter comme un soutien au processus de paix, à la coexistence et à la coopération, elle refuse en permanence de reconnaître qu’il peut y avoir ni respect ni réconciliation tant qu’un peuple domine, exploite et règne arbitrairement sur un autre peuple.

Malheureusement la Histadrout n’est pas seulement une partie du processus de domination : elle a utilisé ses références de soi-disant organisation de gauche pour se présenter comme le visage acceptable de l’occupation israélienne. A cette fin, elle a déformé la position de la PGFTU, prétendant que celle-ci ne soutenait pas le mouvement de boycott alors qu’au contraire la PGFTU n’a pas cessé de répéter son appel à boycotter Israël jusqu’à ce que celui-ci respecte les critères des droits humains et le droit international.

En réalité, la PGFTU a été particulièrement cinglante face à la tentative de la Histadrout d’utiliser son nom pour blanchir les crimes d’Israël, en déclarant clairement face au blocus de Gaza et aux meurtres de militants de la Flottille de la Liberté :

«Au lieu de dénoncer les meurtres de civils de la Flottille et de demander la fin du blocus militaire imposé depuis plus de trois ans sur Gaza, la Histadrout exploite comme une couverture un accord de coopération intersyndical visant à traiter les plaintes des travailleurs palestiniens de l’industrie, pour échapper à la responsabilité éthique des syndicats libres et indépendants de condamner ce qui a été dénoncé sur toute la planète par tous ceux qui aiment la liberté ».

Conclusion 

En 2009, Juan Sornavia, Directeur Général de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) déclarait :

«Face au fardeau économique et social, les Palestiniens nourrissent de nobles aspirations, comme mes représentants l’ont encore constaté. La grande majorité veut aller de l’avant, en paix, avec des plans pour leur avenir, leurs enfants et leur souveraineté. Ces aspirations sont constamment remises en cause par les sombres perspectives actuelles, qui laissent peu de place à l’espoir. Pourtant, l’espoir est vital pour contrer les solutions extrêmes qui n’ont pas d’avenir»

Pour les syndicalistes, la question est donc de savoir si la poursuite des liens avec la Histadrout peut être considérée comme un dialogue positif qui contribue à la réalisation des légitimes aspirations palestiniennes, ou si, en réalité, un tel dialogue ne fait que renforcer l’occupation coloniale israélienne sous la domination de plus en plus évidente de l’extrême-droite israélienne.

Une réponse a été peut-être été suggérée par Mike Kirby, Délégué Régional de l’UNISON pour l’Écosse qui en 2009, à contrecœur, a ressenti le besoin d’appeler à revoir les relations de son syndicat avec la Histadrout :

[ … ] Je crois au dialogue avec toutes les parties. L’histoire en Irlande du Nord en illustre la nécessité. Le potentiel de renforcement des capacités et de formation professionnelle commune avec la PGFTU et la Histadrout est source d’inspiration. Toutefois, lorsque la Histadrout tolère les excès de « l’Opération Plomb Durci» à Gaza, lorsque la Histadrout est accusée d’opérer dans les colonies illégales, nous devons revoir nos relations et nos contrats »

Vu l’historique de la collusion et du profit tiré par la Histadrout dans la colonisation des Territoires Palestiniens occupés, y compris son soutien à la discrimination raciale et à la colonisation, son refus de défendre les droits des travailleurs palestiniens et de s’opposer à la répression quotidienne à l’encontre du peuple palestinien, il n’est pas surprenant que des pans du mouvement syndical international, y compris le TUC britan­nique et le TUC écossais, soit ou dans la rupture, ou dans la révision de leurs relations avec cette organisation. Selon les termes de la Coalition Syndicale Palestinienne de 2007 :

«Depuis sa création, la Histadrout a soutenu l’occupation et adopté des politiques racistes à l’encontre de nos travailleurs, en leur déniant leurs droits. Elle a gardé le silence devant des crimes d’Israël contre notre peuple tout au long des décennies d’occupation. Nous demandons donc aux syndicats internationaux de boycotter la Histadrout afin de la pousser à garantir les droits de nos travailleurs et à faire pression sur le gouvernement pour mettre fin à l’occupation et à reconnaître les droits complets du peuple palestinien » 39.

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Notes   [ + ]

1. David Ben Gurion, Rebirth and the Destiny of Israel, Philosophical Library, 1954, p. 74.
2. Sawt el-Amel citant Zachary Lockman, Camrades and Enemies: Arab and Jewish Workers in Palestine, 1906-1948, University of California Press, 1996.
3. Gabriel Piterberg, The Returns of Zionism, Verso, 2008, p. 77.
4. Sawt el-Amel citant Zachary Lockman, Comrades and Enemies : Arab and Jewish Workers in Palestine, 1906-1948, University of California Press, 1996.
5. Zachary Lockrnan, Comrades and Enemies: Arab and Jewish Workers in Palestine, 1906-1948, University of California Press, 1996.
6. un dounam équivaut à 1.000 mètres carrés
7. David Hirst, The Gun and the Olive Branch, Nation Books, 2003, 2e edi., p. 185, citant Haaretz, 15 nov. 69.
8. Nathan Weinstock, Zionism, False Messiah, Ink Links Ltd, 1978, p. 184
9. couramment appelé HaAvoda, c’est un parti sioniste social-démocrate, membre de l’Internationale socialiste et membre observateur du Parti socialiste européen. Le Parti travailliste israélien fut fondé en 1968 (contre l’avis de Ben Gourion, qui fit sécession) par la fusion du Mapaï, de Akhdut HaAvoda et du Rafi. Jusqu’en 1977, tous les Premiers ministres d’Israël étaient membres du mouvement travailliste. – NDLR
10. “Bien qu’on se souvienne davantage des milices Irgun et Lehi (“le Groupe Stern”), la Haganah de l’Agence juive était peu différente et, au début de 1948, sa force de combat d’élite, le Palmach, terrorisait la population non juive avec des campagnes de nettoyage ethnique brutales qui dépassaient les capacités de l’Irgun ou du Lehi. – Suárez, Thomas. “State of Terror: How terrorism created modern Israel”. Skyscraper Publications 2017.
11. Tom Segev, One Palestine Complete: Jews and Arabs under the British Mandate, (2000), p. 417.
12. Uri Davis, Apartheid Israel : Possibilities for the Struggle Within, London, Zed Books, 2004, p. 20.
13. The Observer, 24 Ianuary 1971, cité par Uri Davis, Utopia Incorporated, Zed Press, p. 142.
14. Moed, Histadrut Department of Culture and Education, 1963, p. 3, cité par Arie Bober (ed.), The Other Israel: The Radical Case Against Zionism, p. 125.
15. http://www.globalresearch.ca/index.php?context=va&aid=I9277
16. https://www.acri.org.il/en/ 30 Décembre 2010.
17. Ha’aretz, « Olmert decries deliberate and insufferahle discrimination against Arabs » 11 Décembre 2008
18. Ahmad H. Sa’di, « Incorporation without integration: Palestinian cirizens in Israel’s labour market, Histury of the Human Sciences, August 1995.
19. L’Arabe est, légalement, une des deux langues officielles de l’État israélien, à égalité avec l’Hébreu. Ce n’est cependant le cas que “sur papier”, et dans les faits les pouvoirs publics l’ignorent presque complètement. En 2018, le gouvernement Netanyahou a d’ailleurs adopté une loi qui retire ce statut de langue officielle à l’Arabe – NDLR
20. Sawt el-Amel, Comrades and Enemies : Arab and Jewish Workers in Palestine, 1906-1948, University ofCalifornia Press 1996, p 21.
21. Les citoyens israéliens appartenant à la minorité palestinienne ne sont pas admis dans l’armée israélienne. A plus forte raison les Palestiniens vivant sous occupation…
22. Wahbe Badarne cité dans: Jonathan Cook, Israel Railways accused uf Racism over sacked Arab Workers, http://www.globalresearch.ca/index.php?context=va&aid=13074,30 Décembre 2010.
23. Adva Center: Information on Equality and Social Justice in Israel, Non-Discriminatory Hiring Practices in Israel towards Arab Citizens, Ethiopian lsraelis and new immigrants from Bukhara and the Caucasus, (Novembre 2008). httpv/www.adva.org/uploadcd/ Affirmative%20Action%20in%20Israel%20in%20the%20Area%20of%20Employment.pdf
24. http://www.ism-france.org/analyses/Le-30-Mars-1976-la-Journee-de-la-Terre-en-Palestine-article-2595 – NDLR
25. http://laborforpalestine.net/wp/wp-content/uploads/2010/06/Histadrut-Briefng.pdf
26. Pour une information sur les conditions d’emploi dans les colonies, voir: International Labour Office, The situation of workers of the Occupied Arab Territories, 2009
27. David Ilirst, The Gun and the Olive Brunch, Nation Books, 2003, 2′ édition, p. 146.
28. Palestina Workers Rights: A report commissioned by the Palestinian Human Rights Monitoring Group, Mai 2010, p, 26
29. Arab American Union Members Council. http://aaumc.org/drupalinode/26 7 avril 2011
30. Jonathan Cook, « Israel Stole $2 Billion from Palestinian Workers », The Electronic Intitada, 4 février 2010
31. Ibid
32. http://www.whoprofits.org/Companl’%201nfo.php?id=545 et Tony Greenstein, « Histadrut: Israel’s Racist Trade Union », publié par Electronic Intifada, 9 mars 2009
33. voir : http://www.whoprofits.orgiCompany%20Info.php·id=889
34. Voir le rapport de la délégation de l’UNISON en Palestine et Israël, 27 Novembre – 3 Décember 2010, « Hussain Al- Foqaa, le président de la fédération des services publics de la PGFTU, a dit lors de notre rencontre que la Histadrout n’a pas réussi à faire une déclaration significative sur le processus de paix. Il a critiqué la Histadrout pour ne vouloir parler que de points syndicaux et de ne pas vouloir prendre un rôle dirigeant dans le processus de paix, Une telle position est intenable dans le contexte de l’occupation israélienne, Sharer Sa’ed a aussi critiqué l’attitude de la Histadrout. Il s’est demandé pourquoi la Histadrout ne pouvait pas se différencier du gouvernement israélien et a souhaité que la Histadrout prenne une position claire sur l’occupation et les colonies». http://www.unison.org.uk/file/reportDelegation02010.pdf
35. « Histadrut Head tells US Iewish Leaders: Don’t Underestimate BDS Movement, » Jerusalem Post, 10 mars 2011
36. Histadrut Siatement un the situation in Southern Israel and Gaza, 13 janvier 2009, http://www.palestinecam­paign.org/files/Histadrut%20Statement%20on%20Gaza.pdf, 31 décembre 2010.
37. Rapport of the United Nations Fact Finding Mission on the Gaza Conflict: Executive Sunuuary) )).

De même elle soutient le blocus illégal de Gaza en considérant que seule l’assistance humanitaire est appropriée; alors que ce blocus a provoqué un taux de malnutrition de 52% parmi les enfants palestiniens et que le Comité International de la Croix Rouge le dénonce comme une punition collective illégale.

On sa rappellera aussi la déclaration de la Histadrout à propos de l’attaque israélienne sur la Flotille de la Liberté pour Gaza”, qui ne mentionne pas le fait qu’Israël a lancé l’attaque initiale illégale ((Notamment parce que les navires de la “flottille” se trouvaient dans les eaux internationales au moment où ils ont été pris d’assaut par les commandos de marine israéliens. – NDLR

38. Histadrut Statement Regarding Flotilla Attacks, http://www.tufi.org.uk/news/Flotilla_attacks_Histadrut_Statement.html, 31 décembre 2010.
39. Staternent ln The Occasion Of The Workers’ Boycott Cali, Il février 2007, General Union of Palestinian Workers, Palestinian General Federation of Trade Unions, Coalition oflndependenl Democratie Trade Unions, General Uniun of Palestinian of Labour Vocational Associations, Palestinian Farmers Union, 11 février 2007, http:// www.stopthewall.org/downloads/pdflS-F2.pdf