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La hantise de la mise en minorité des juifs entre Jourdain et Méditerranée : ne vous tracassez plus, c’est fait !

Selon J.J. Goldberg, qui écrit sur le site « The Jewish Daily FORWARD » , il n’y a plus lieu de s’inquiéter de savoir si les juifs seront, à une échéance plus ou moins lointaine, une minorité entre le Jourdain et la Méditerranée. En effet, dit-il, c’est déjà le cas. Il le démontre sur base de chiffres officiels provenant des autorités israéliennes et… de la CIA.

Cette question démographique est une véritable hantise pour les sionistes, pour qui à défaut d’être majoritaires dans un oxymorique « Etat juif et démocratique » (« juif » étant forcément plus important que « démocratique« ), ils connaîtront inéluctablement « un nouvel holocauste » (qui (re)commence tous les matins si on écoute le discours politique dominant à la Knesset).

Ainsi, tout récemment, « célébrant » le 20ème anniversaire des accords catastrophiques d’Oslo, Jacques Attali écrivait : « Les  Israéliens n’auront un jour plus qu’un seul destin : celui de se faire dominer démographiquement, puis militairement, dans un Etat unique, qui sera, au mieux, laïc et multiconfessionnel; au pire, vraisemblablement, islamique. Ils disparaitront alors dans une « palestinisation » d’Israël, qu’ils  devront alors quitter, de gré ou de force ».

Voici, librement traduit et quelque peu commenté, le raisonnement développé par J.J. Goldberg :

Un des arguments les plus communément utilisés en faveur de la « solution à deux Etats » au conflit israélo-palestinien est la « menace démographique », aussi dite « bombe à retardement démographique ».

Ceux qui l’utilisent font valoir que si Israël maintient son occupation des territoires palestiniens, avec ou sans annexion formelle, la différence entre les taux de natalité des populations juive et arabe conduira les Juifs à n’être plus qu’une minorité à l’intérieur du territoire sous contrôle israélien, et qu’à partir de ce moment Israël cesserait d’être un « Etat juif », ou deviendrait un « Etat juif » avec une population majoritairement non-juive qui serait privée de droits politiques en raison de son appartenance ethnique. Autrement dit, un régime d’apartheid.

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L’armée d’occupation a beau avoir tué 1397 enfants palestiniens depuis l’an 2000, cela n’empêche que la population arabe continue à augmenter plus vite

Selon d’aucuns, cette « menace » pour Israël se concrétiserait d’ici une dizaine d’années, mais d’autres suggèrent que l’échéance pourrait être plus lointaine. Certains, à droite, prétendent qu’elle n’existe tout simplement pas, car les taux de fertilité des populations juive et arabe seraient de plus en plus proches, ou encore parce que les chiffres concernant la population palestinienne seraient exagérés. Quoiqu’il en soit, la démographie est bien une préoccupation très largement répandue en Israël.

Et bien, ce n’est plus la peine de s’inquiéter à propos de la mise en minorité des Juifs. Car dans les faits, on y est déjà.

Une comparaison entre le « Rosh Hashanah population report » annuel publié (uniquement en hébreu) le 2 septembre 2013 par le Bureau Central des Statistiques israélien, et les données concernant la Cisjordanie et la Bande de Gaza à la date du 1er juillet contenues dans le « CIA World Factbook » montre en effet que les Arabes sont dès à présent plus nombreux que les Juifs à vivre dans le territoire sous contrôle israélien. 50.827 plus nombreux exactement.

La question n’est donc plus de savoir ni SI ni QUAND le prétendu « Etat juif » sera constitué par une minorité qui domine une majorité privée de droits : c’est déjà un fait acquis !

Voici les chiffres (provenant donc des statistiques officielles israéliennes et de la CIA), qui font apparaître un nombre d’Arabes excédant de 50.827 celui des juifs vivant entre le Jourdain et la Méditerranée :

Palestiniens arabes, Cisjordanie 2.676.740  
Palestiniens arabes, Bande de Gaza 1.763.387  
TOTAL de la population arabe vivant
sous occupation militaire israélienne
  4.440.127
Citoyens israéliens (de 2ème catégorie) arabes 1.666.800  
TOTAL de la population arabe sous administration israélienne   6.106.927
Juifs israéliens   6.056.100

Ces chiffres méritent cependant d’être commentés et/ou nuancés.

On notera par exemple que dans le « CIA World Factbook », il est fait mention de « Arabes palestiniens et autres, 83% et Juifs 17% » en Cisjordanie, et de « approximativement 325.000 colons israéliens » (« israeli settlers ») y vivant en 2011. Ce chiffre est similaire à celui qui est donné par le gouvernement israélien, la population de Jérusalem-est étant comptabilisée séparément.

Ceci pose la question de savoir si le chiffre total de la population de la Cisjordanie inclut ou non les colons israéliens, car si tel était le cas cela aurait pour effet de ramener le total de la population arabe à un chiffre inférieur à celui de la population juive (puisqu’il faudrait déduire les 350.000 colons juifs du chiffre de 2.676.740 dans le tableau ci-dessus).

Cependant, Haaretz a publié une photo du rapport de l’ « administration civile » israélienne sur la population palestinienne en mai 2012, qui mentionne un chiffre de 2.657.029 personnes, très proche de celui de la CIA pour l’année considérée (2.623.000). On peut donc en déduire qu’aucun de ces deux chiffres n’inclut les colons juifs.

Cela règle également la question de l’objection soulevée par la droite israélienne qui accuse le Bureau Central des Statistiques palestinien de gonfler les chiffres de la population arabe pour des raisons politiques. On voit mal en effet comment cette accusation pourrait être étendue à l’« Administration civile » israélienne (c’est-à-dire, en dépit de son nom, les services de l’armée israélienne chargés de gérer l’occupation au jour le jour).

Une autre question est de savoir si la population de la Bande de Gaza peut ou non être considérée comme vivant sous occupation israélienne, puisque l’armée israélienne s’est totalement retirée de ce territoire en 2005. La question a déjà fait couler beaucoup d’encre, notamment sous la plume des spécialistes du droit international.

Les auteurs israéliens (se basant en général sur un arrêt controversé de la Cour Suprême israélienne) et la plupart de ceux qui soutiennent inconditionnellement la politique du gouvernement israélien (quel qu’il soit) défendent le point de vue que l’occupation a cessé avec le retrait de l’armée.

Mais tous les autres, dans le monde entier – y compris le gouvernement des Etats-Unis, qui peut difficilement être taxé d’hostilité envers Israël, et toutes les grandes organisations internationales, à commencer par l’ONU – estiment que le « désengagement » militaire israélien a modifié les conditions de l’occupation sans y mettre fin.

Même si une des frontières de la Bande de Gaza est sporadiquement ouverte vers l’Egypte, l’armée israélienne garde le contrôle des frontières terrestres, maritimes et aériennes et ne se prive pas de faire des incursions dans le territoire quand bon lui semble, de le bombarder, d’y procéder à des assassinats, à des arrestations, de permettre ou d’interdire à son gré les importations des produits qu’il lui plait d’autoriser ou d’interdire et les exportations (presques nulles), etc… Mêmes les allées et venues des diplomates étrangers sont strictement contrôlées par Israël.

LES INFINIES SUBTILITÉS DE LA POSITION ISRAELIENNE…

On relèvera aussi que la position israélienne est pour le moins paradoxale. Un des arguments régulièrement utilisés par Israël contre la création d’un Etat palestinien est en effet que l’Autorité Palestinienne de Ramallah est incapable d’exercer son autorité sur la Bande de Gaza. (Israël s’est d’ailleurs évertué à ce qu’il en soit ainsi notamment en favorisant, dans le passé, l’influence du Hamas  1 ).

Israël affirme donc à la fois ne pouvoir déléguer son autorité sur Gaza à un nouvel Etat palestinien et n’avoir actuellement aucune autorité sur ce territoire… Comment déléguer (ou refuser de déléguer) une autorité qu’on prétend ne plus exercer depuis 2005 ? Mystère de la dialectique israélienne.

De plus, Israël affirme tout à la fois avoir mis fin à l’occupation de la Bande de Gaza en août 2005… et ne l’avoir jamais occupée, tout comme d’ailleurs la Cisjordanie.

L’argumentation israélienne est donc qu’il a été mis fin à une occupation qui n’aurait jamais existé…

Enfin, il faut intégrer dans le raisonnement sur la démographie le fait que 4,2% de la population sont formés de personnes qui ne sont ni juives ni arabes, mais « autres ». Dans cette catégorie on trouve quelque 4000 chrétiens Circassiens, 3000 Arméniens, 1000 Samaritains, environ 5000 Israélites d’origine africaine, quelques milliers de Roumains et de Vietnamiens (travailleurs immigrés), des épouses de Juifs israéliens nées à l’étranger… plus 325.000 à 350.000 immigrants, en majorité venus de Russie en bénéficiant de la « loi du retour » (qui s’applique à toute personne ayant un seul grand-parent juif),… mais qui ne sont pas considérés comme Juifs eux-mêmes (ce qui dépend des autorités religieuses orthodoxes).

Si ces 350.000 personnes sont incluses dans le chiffre de la population juive, alors les Juifs restent majoritaires.

Mais il se fait que le gouvernement israélien lui-même ne les comptabilise pas en tant que Juifs, et il semble peu probable que cela change car à la Knesset se sont multipliées les propositions de loi (4 au cours de la seule dernière session) visant à « renforcer la définition d’Israël en tant qu’Etat juif », et par conséquent à rendre la définition de la judéité de plus en plus restrictive.

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Notes   [ + ]

1. « L’occupation de la Cisjordanie et de Gaza par Israël, en 1967, ouvre une nouvelle étape [pour le Hamas]. Au milieu des années 1970, le mouvement se réorganise sous le nom de Société des Frères musulmans en Jordanie et en Palestine. Comme ailleurs dans le monde arabe, l’islamisme est en expansion. Dans les Territoires occupés, la Société bâtit un réseau dense d’institutions sociales autour des mosquées: jardins d’enfants, bibliothèques, cliniques, clubs sportifs, etc. Entre 1967 et 1987, le nombre de mosquées passe de 400 à 750 en Cisjordanie, de 200 à 600 à Gaza. Créé en 1973, le Centre islamique de Gaza, dirigé par cheikh Ahmad Yassine, devient le cœur battant de la Société. L’organisation reçoit un appui important de l’étranger, notamment de l’Arabie saoudite, qui lui octroie des moyens considérables. Alors que le Fatah utilise ses ressources pour s’acheter une clientèle, notamment parmi les notables, les Frères musulmans aident les fractions les plus pauvres de la population.
Néanmoins, malgré leurs moyens et leurs atouts, ils souffrent, dans les années 1970 et 1980, de leur quiétisme face à l’ occupation. Si leur but final reste la libération de la Palestine, ils accordent la priorité à la réforme de la société – d’où leur relative inertie dans le combat nationaliste. Les services de renseignement israéliens le comprennent si bien qu’ils font preuve d’une réelle mansuétude à l’égard des Frères, considérés comme un utile contrepoids à l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). » (« Les 100 clés du Proche-Orient » par Alain Gresh et Dominique Vidal (Pluriel – 2011), page 322.

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  1. La vacuité morale des libéraux israéliens – Pour la Palestine

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