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« La guerre est finie. Et Hassan est mort »

Gideon Levy

Un adolescent a été abattu par un soldat israélien près de Naplouse, lors d’une manifestation contre la guerre à Gaza, juste avant qu’elle ne prenne fin.

Le lendemain de sa mort, son ami correspondant de la bande de Gaza, Abdullah, écrivait sur sa page Facebook : « Tu plaisantes ? Tu plaisantes vraiment, là. Je t’en prie, dis-moi que ce n’est pas vrai. Dieu… oh, mon Dieu !… Oh, mon Dieu. Ne me dis pas que Hassan a été tué. Je t’en prie, dis-moi que c’est une erreur ! »

Mais ce n’était pas une erreur. L’ami épistolaire de Hassan, avec qui il avait correspondu tout au long de l’opération Bordure de protection, a finalement dû se faire à l’idée que Hassan avait bel et bien été tué – loin des champs de mort de la Bande. Un autre ami avait écrit à Hassan : « Je suis si heureux qu’il y a un cessez-le-feu et que la guerre est finie » – un message auquel la famille en deuil avait répondu, quelques jours plus tard : « La guerre est finie – et Hassan est mort. »

Hassan a été grièvement blessé le vendredi 22 août et il est décédé trois jours plus tard, à la veille du cessez-le-feu. Il avait seize ans, le seul garçon parmi les cinq enfants de Hazem, un tailleur, et de Nasrin, une puéricultrice. Sur le point d’entrer en 11e année, Hassan passait l’été à travailler dans un restaurant de Naplouse, sa ville natale, comme apprenti serveur, afin de contribuer à l’entretien de sa famille.

Leur maison est perchée sur un flanc du mont Gerizim. Située entre l’échoppe d’un barbier et un atelier de ferronnerie, on y accède par un escalier qui rappelle les maisons du quartier de Hadar Hacarmel, à Haïfa, à la vieille époque. Tout en montant, le visiteur croise des affiches à la mémoire de Hassan, sur lesquelles on peut voir trois photos de Hassan prises à des âges différents.

À la maison, le visage de la mère de Hassan est livide et son front est plissé sous le foulard blanc qui lui couvre la tête. C’est une maison où les pratiques religieuses sont à l’honneur.

Hassan allait à l’école Al-Kindi, au centre de Naplouse, et il faisait partie de l’équipe de football de l’école. Durant cette dernière année scolaire, il travaillait également au restaurant l’après-midi. Les images de la guerre à Gaza le heurtaient, tout comme elles heurtaient aussi la plupart des jeunes de son âge en Cisjordanie, et il passait ses temps libres scotché sur l’écran de la télévision. Désormais, la TV est branchée sur une chaîne qui émet en permanence des versets du Coran.

Ses parents disent qu’ils protégeaient Hassan, leur unique fils, la prunelle de leurs yeux. Le soir avant sa mort, il était assis dans la véranda avec des cousins et il avait pris un selfie, et c’est une photo poignante, à la revoir. Il avait demandé à sa mère et à un de ses cousins de le réveiller à sept heures, le lendemain matin. Quand Nasrin l’avait réveillé avant de quitter la maison, il lui avait dit qu’il allait travailler, comme d’habitude.

Le vendredi est une journée courte, le travail se termine à 16 heures. Il n’avait pas dit à sa mère ce qu’il avait l’intention de faire après cela. D’habitude, elle l’appelait en cours d’après-midi, mais ne l’avait pas fait ce jour-là. Avant de s’en aller, elle lui avait simplement demandé qu’il rentre à la maison après son travail afin de préparer son sac d’école, ses livres et ses vêtements pour le début de la nouvelle année scolaire qui, en Cisjordanie, devait commencer le surlendemain, le 24 août. Hassan lui avait dit de ne pas s’en faire et lui avait demandé s’il pouvait lui emprunter son bandana. Maintenant, elle dit que cela aurait dû éveiller en elle des soupçons, du fait que les manifestants ont l’habitude de se couvrir le visage d’un bandana ; elle ne lui aurait pas permis de se rendre à la manifestation de protestation.

Après en avoir fini au restaurant, Hassan avait appelé deux amis et leur avait suggéré de se rendre ensemble à une manifestation contre la guerre à Gaza. L’un des amis, Mohammed Ashour, 15 ans, est assis avec nous en ce moment, dans la maison en deuil.

Dès le matin de ce jour fatal, des voitures munies de haut-parleurs avaient sillonné Naplouse, pressant les gens de se rendre au check-point de Beit Furik, à la sortie est de la ville, afin de participer aux protestations. Dans l’après-midi, des voitures avaient ramassé les gens désireux de rallier la manifestation et les avaient conduites vers le lieu de rassemblement. Hassan et ses deux amis avaient pris un taxi en direction du camp de réfugiés de Balata, d’où ils étaient ensuite partis à pied.

Des troupes des Forces de défense israéliennes – dans six jeeps – s’étaient déployées préventivement à un kilomètre et demi environ du check-point. Quatre soldats avaient jailli de l’un des véhicules et avaient tiré des grenades lacrymogènes et des balles en métal enrobé de caoutchouc contre les manifestants, qui leur jetaient des pierres. Les autres soldats étaient restés à l’intérieur des véhicules blindés. Environ 50 mètres séparaient les soldats des manifestants. Hassan était l’un des jeteurs de pierres.

Quand les protestations étaient devenues plus houleuses, Mohammed, l’ami de Hassan, avait suggéré de rentrer à la maison. Hassan avait dit à Mohammed qu’il pouvait y aller s’il le désirait. Hassan était resté et avait continué à lancer des pierres contre les soldats. Au moment le plus fort, la manifestation comptait quelque 200 personnes mais, au bout d’un certain temps, quand les soldats s’étaient mis à tirer à vraies balles, seuls quelques dizaines de jeunes étaient restés. Quatre d’entre eux seulement avaient continué à lancer des pierres, et Hassan était l’un des quatre.

Une affiche à la mémoire de Hassan Ashour. Son ami lui avait suggéré de quitter la manifestation, mais Hassan a continué de lancer des pierres. Photo : Alex Levac

Une affiche à la mémoire de Hassan Ashour. Son ami lui avait suggéré de quitter la manifestation, mais Hassan a continué de lancer des pierres. Photo : Alex Levac

Visant les jambes des manifestants, les en avaient touché sept, leur infligeant des blessures légères à moyennement sérieuses. Vers 18 h 45, un soldat avait tiré une seule balle réelle, d’une distance d’environ 50 mètres, directement dans la poitrine de Hassan. Il était parvenu à tituber en direction d’une ambulance palestinienne qui était garée à une trentaine de mètres de là, comme c’est généralement le cas lors des manifestations en Cisjordanie. Arrachant sa chemise, il avait demandé à l’infirmier : « Qu’est-ce qui m’a frappé ? Un clou ? »

Le lendemain, l’infirmier qui se tenait à côté de l’ambulance avait dit à Salma a-Deb’i, un travailleur de terrain de l’organisation israélienne des droits de l’homme, B’Tselem, qui enquêtait sur l’affaire, qu’il avait vu tout de suite que la blessure était plus grave que ne le pensait Hassan. Il l’avait amené dans l’ambulance et, presque aussitôt, Hassan s’était écroulé et avait perdu conscience.

La balle avait touché une artère importante reliée au foie, provoquant une énorme hémorragie interne. Déjà au moment où Hassan était arrivé à l’hôpital Rafidia, en ville, sa pression sanguine avait fortement baissé et son pouls s’était considérablement affaibli. Hassan avait subi une opération de cinq heures dans une tentative désespérée de faire cesser l’hémorragie et de réparer l’artère. Ses parents s’étaient précipités vers l’hôpital, mais on ne leur avait pas permis de voir leur fils.

Le lendemain, samedi, les haut-parleurs des mosquées de la ville avaient instamment invité les gens à donner leur sang pour Hassan. Selon le rapport de l’hôpital, il avait reçu 16 unités de sang, 10 de plasma et 10 de plaquettes. Mais les efforts s’étaient avérés inutiles. Hassan était mort à 8 h 30, le lundi matin, après les défaillances successives de ses systèmes internes. Le même après-midi, on l’avait enterré au cimetière de Naplouse.

En réponse à une enquête de Haaretz, le porte-parole de l’unité de l’armée a fait la déclaration suivante, cette semaine : « Les forces étaient présentes sur les lieux en raison de troubles violents. Les faits doivent être étudiés par le personnel chargé de l’affaire, après quoi les conclusions seront adressées à l’avocat militaire général qui les prendra en considération. »

Les parents de Hassan sont toujours atterrés, manifestement, par la tragédie. Sa sœur, Sundus, qui a 14 ans et est en 9e année, porte une énorme parure de tête qui lui couvre presque entièrement le corps et elle aussi a l’air particulièrement ébranlée. Elle était la confidente de Hassan – la seule personne de la famille qui lisait ce qu’il écrivait sur Facebook. Les images des dévastations de Gaza, dit-elle, faisaient beaucoup souffrir son frère.


 

Publié le 4 septembre sur Haaretz.
Traduction : JM Flémal.

gideon_levyGideon Levy est journaliste au quotidien israélien Haaretz.
Il a publié : Gaza, articles pour Haaretz, 2006-2009, La Fabrique, 2009

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