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La guerre agricole ou comment Israël se sert de substances chimiques pour tuer les récoltes à Gaza

Amira Hass

Le but des herbicides est de permettre aux cultivateurs de faire pousser leurs produits, mais Israël les utilise comme si de rien n’était pour faire exactement le contraire, dans l’enclave, et ce, au nom de la sécurité.

Des fermiers de Gaza travaillent dans leur champ, à l’est de Khan Younis, en face d’une tour de garde de l’armée israélienne. (Photo : Adel Hana/AP)

Les photographies de véhicules blindés de l’armée déracinant et broyant arbres et végétation dans la bande de Gaza ne sont pas étrangères, aux yeux des Israéliens, mais ce qu’ils savent beaucoup moins, c’est que, depuis 2014, des champs palestiniens sont également détruits via l’usage d’herbicides déversés depuis les airs – comme cela a d’abord été publié sur le site internet 972. Officiellement, la pulvérisation ne se fait que du côté israélien de la clôture mais, comme en ont témoigné des fermiers palestiniens de l’autre côté, avec confirmation de la Croix-Rouge, les dégâts qui en résultent peuvent être perçus très loin dans le territoire palestinien même.

« La pulvérisation par les airs n’est effectuée que sur le territoire de l’État d’Israël, le long de l’obstacle sécuritaire à la frontière de la bande de Gaza », a fait savoir le ministère de la Défense à Haaretz. « Elle est effectuée par des sociétés d’épandage munies d’une autorisation légale, en conformité avec les dispositions de la Loi sur la protection des plantes (5716-1956) et les réglementations qui en découlent, et elle est identique à la pulvérisation aérienne effectuée partout dans l’État d’Israël. »

Le porte-parole des FDI 1 a déclaré : « L’épandage est réalisé à l’aide du matériel standard utilisé en Israël et dans d’autres pays ; cela provoque un dépérissement de la végétation existante et empêche les mauvaises herbes de pousser. L’épandage s’effectue près de la clôture et ne pénètre pas dans la bande de Gaza. »

Toutefois, le matériel standard utilisé en Israël a pour but d’aider les fermiers à faire pousser leurs cultures de rapport. À Gaza, il les détruit.

M., 67 ans, un habitant du quartier de Shujaiyeh, à Gaza City, a hérité environ 60 dounams (6 hectares) de terre à l’est de la ville. Il en loue la majeure partie, a-t-il expliqué à Haaretz, et une trentaine de fermiers en vivent. Cette année, au début février et au début mars, il a remarqué les avions pulvérisateurs alors qu’il était sur ses terres. Il a eu l’impression qu’ils pulvérisaient à l’intérieur du territoire de Gaza. C’est aussi ce que H., un autre fermier de Shujaiyeh, qui cultive 19 dounams (1,9 hectare), a pensé quand il a vu les avions pulvérisateurs au début janvier.

Des fermiers palestiniens moissonnent leur blé sur une terre au centre de Gaza. (Photo : Reuters)

Des récoltes endommagées

Ç’aurait pu être une illusion d’optique, puisque le ministère de la Défense comme les FDI insistent en disant que l’épandage ne se fait que sur le territoire israélien. « Les réglementations de vol nous interdisent de survoler le territoire de Gaza », a également insisté une source de l’aviation civile. Mais les dégâts infligés aux récoltes des deux fermiers de Shujaiyeh immédiatement après les épandages auxquels ils ont assisté étaient néanmoins très réels. M. estime ses pertes à 7 000 USD, H. À 10 000 USD. Les deux espéraient recevoir des compensations du ministère palestinien de l’Agriculture, dont les représentants sont venus évaluer les dégâts, mais ils n’ont rien obtenu. Tous deux disent qu’ils ont également subi des dégâts dus à l’épandage en 2015 et 2017.

En 2015, leurs voisins de l’autre côté de la clôture ont également tâté du problème. Le 16 novembre de cette année-là, un champ du kibboutz de Nahal Oz a été aspergé par voie aérienne un mois environ après que le blé avait été semé. L’épandage avait été décidé par la Division de Gaza dans des buts opérationnels. Il en était résulté que 50 dounams (5 hectares) de blé avaient complètement dépéri. De plus, en raison de la toxicité, le kibboutz n’avait pu planter de pastèques la saison suivante comme prévu.

Le kibboutz réclama des compensations (85 000 NIS) au ministère de la Défense. La réclamation fut rejetée du fait que, puisque la zone était adjacente à la clôture de sécurité, le kibboutz recevait déjà des compensations pour la même raison. Finalement, le ministère de la Défense paya 61 900 shekels (environ 16 000 USD) au kibboutz, suite à un compromis.

Mais les produits pulvérisés ne reconnaissent ni la clôture ni la frontière. Le vent le pousse vers l’ouest, loin dans la bande de Gaza. Le Centre Al-Mezan des droits de l’homme, à Gaza, s’est penché sur ces pulvérisations et a enquêté sur les dégâts subis par les fermiers. Le ministère palestinien de l’Agriculture estime que, depuis 2014, environ 14 000 dounams (1 400 hectares) de terres agricoles à Gaza ont subi des dégâts suite à ces pulvérisations et des cultures comme l’épinard, l’okra (ou gombo), le maïs, le persil, le blé, le pois et l’orge ont subi des dommages irréparables. Le ministère a également estimé que quelque 8 200 dounams (820 hectares) de pâturages avaient été endommagés de la même façon cette année. L’épandage est effectué entre octobre et janvier et en février et mars, et recourt à trois herbicides : le glyphosate, le principal, ainsi que l’oxyfluorène et le diuron.

Huit fermiers palestiniens ont introduit des plaintes en Israël, cherchant des compensations pour les dommages encourus suite aux pulvérisations sur leurs terres en octobre 2014. Les plaintes ont été introduites en juin 2016 par le biais de trois associations : Adalah, le Centre légal pour les droits de la minorité arabe en Israël, Al-Mezan et Gisha, le Centre légal pour la liberté de mouvement. En novembre 2017, le ministère de la Défense rejetait les plaintes pour trois raisons. La première : Conformément à ce que stipule l’Ordonnance sur les Dommages civils, l’État n’est pas responsable des dégâts subis par les résidents de la bande de Gaza. La deuxième, c’est que l’épandage est effectué en raison d’une nécessité opérationnelle dérivant des activités terroristes hostiles dans la zone, ce qui en fait une action de guerre conférant à l’État l’immunité totale vis-à-vis d’éventuelles réclamations de dommages. La troisième raison était que les réclamations avaient été déposées trop tard.

Une bonne partie de ce que l’on sait sur les pratiques d’épandage d’herbicide à proximité de la bande de Gaza a été obtenue lors des discussions de Gisha avec le porte-parole des FDI et le ministère de la Défense en s’appuyant sur la Loi relative à la liberté de l’information. Gisha dut adresser une pétition au tribunal du fait qu’une bonne partie de l’information n’avait pas été fournie immédiatement ou qu’on l’avait prétendue indisponible. Cette procédure révéla les herbicides utilisés (dont le principal, le glyphosate), elle révéla également que c’était la Division de Gaza qui décidait des épandages et que, pour les effectuer, le ministère de la Défense avait signé des contrats avec les sociétés d’aviation civile Telem Aviation et Chim-Nir. C’est également de cette façon que l’on découvrit la plainte de Nahal Oz et le fait que le ministère de l’Agriculture n’était pas du tout impliqué dans ces épandages.

Le 7 janvier dernier, suite à la pétition de Gisha, une audition eut lieu au tribunal de district de Tel-Aviv, audition au cours de laquelle la juge Judith Stoffman put examiner du matériel classifié et décida que les informations sur les zones aspergées ne devaient pas être révélées. Mais de nombreuses preuves de la chose émanent des champs mêmes. Un témoin de première importance n’est autre que la Croix-Rouge. En général, cette organisation livre rarement des informations aux médias mais, à propos des épandages, elle confirme explicitement les plaintes palestiniennes disant que l’épandage cause des dommages aux champs loin au-delà de la clôture de frontière.

« Selon nos observations, dont une analyse chimique des herbicides dans un laboratoire israélien, des plantations ont été endommagées par les herbicides jusqu’à 2 200 mètres au-delà de la frontière », fit savoir la Croix-Rouge à Haaretz. « Certaines des plantations situées entre 100 et 900 mètres ont été complètement détruites, y compris dans certaines des zones réhabilités par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) [zones qui font partie d’un projet visant à renouveler la capacité de gain des fermiers sur les terres endommagées par les attaques des FDI – A.H.]. Des bassins d’irrigation situés à un kilomètre ont également été contaminés. Les substances chimiques utilisées pour l’épandage restent dans le sol pendant des mois, voire des années, et peuvent avoir des effets négatifs sur la santé des personnes qui consomment des produits contaminés et/ou inhalent l’herbicide. »

Les risques pour la santé

Le message de la Croix-Rouge est clair. Les dégâts vont bien au-delà des dommages économiques immédiats causés par la perte des récoltes; l’épandage a des implications de longue portée sur la santé.

Le principal herbicide utilisé pour l’épandage à proximité de la bande de Gaza est le glyphosate. Alors qu’il est l’herbicide le plus utilisé au monde, y compris en Israël, il peut avoir un effet adverse, à long terme, sur la santé.

En fait, Adalah avait déjà entamé cette polémique en 2004, quand il avait adressé une pétition à la Haute Cour de justice pour exiger qu’Israël cesse d’asperger les plantations des communautés bédouines dans le Néguev. Là aussi, l’on utilisait du glyphosate et Adalah avait proposé une lettre ouverte de spécialistes de l’agronomie à propos des risques du produit pour la santé.

L’État avait prétendu que les Bédouins empiétaient illégalement sur les terres de l‘État et que d’autres moyens de les faire partir avaient échoué. Il prétendit également que le glyphosate était un produit sûr. En 2007, toutefois, le Haute Cour avait accepté la pétition et insisté sur ses préoccupations concernant les risques pour les êtres humains et les troupeaux.

En 2015, l’Agence internationale de recherche sur le cancer classa le glyphosate comme produit potentiellement cancérigène. Toutefois, il y a moins d’un an, la Commission européenne statua qu’il n’y avait aucune base scientifique ou légale pour en interdire l’usage et que sa décision, au début 2017, de continuer à l’utiliser pendant cinq autres années était justifiée. Bien des experts environnementaux européens émirent des critiques contre cette décision, toutefois.

Haaretz a demandé aux FDI et au ministère de la Défense s’il y avait une coordination préalable avec les fermiers palestiniens ou l’une ou l’autre institution civile avant de procéder aux épandages. Le porte-parole des FDI a déclaré que l’épandage « était effectué en coordination avec les communautés [israéliennes] adjacentes à la clôture et les responsables de la Croix-Rouge dans la bande de Gaza ».

Toutefois, la Croix-Rouge a explicitement fait savoir à Haaretz qu’elle « n’était impliquée dans aucun mécanisme de coordination relatif à l’épandage d’herbicide ». L’organisation a ajouté que, pour autant qu’elle sache, « les fermiers de Gaza n’étaient pas informés à l’avance des épandages. En une occasion, en 2016, suite à une requête du ministère de l’Agriculture à Gaza, le CICR, en tant qu’intermédiaire neutre, a approché les autorités israéliennes, qui lui ont communiqué le timing des épandages pour la saison allant de janvier à avril 2016. Nous avons fait suivre cette information jusqu’au ministère de l’Agriculture. »


Publié le 6/7/2018  sur Haaretz
Traduction : Jean-Marie Flémal

Amira Hass

Amira Hass est une journaliste israélienne, travaillant pour le journal Haaretz. Elle a été pendant de longues années l’unique journaliste israélienne à vivre à Gaza, et a notamment écrit « Boire la mer à Gaza » (Editions La Fabrique).

Vous trouverez d’autres articles d’Amira Hass (ou parlant d’elle) traduits en français sur ce site.

 

 

 

 

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Notes   [ + ]

1. armée israélienne