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La façon de traiter les Palestiniens en Israël révèle la nature réelle du sionisme – une interview de Ben White

Lode Vanoost

Le journaliste et activiste Ben White présentait au centre de rencontre Le Space, à Bruxelles, Être palestinien en Israël, la traduction française de son livre Palestinians in Israel. Segregation, Discrimination and Democracy, à propos de la façon dont sont traités les Palestiniens « oubliés », ceux qui ne vivent pas dans les territoires occupés, mais en Israël même. DeWereldMorgen.be s’est entretenu avec lui.

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Ben White : « Sionisme et démocratie sont incompatibles. » (Photo Lode Vanoost)

 

Ben White suit la Palestine et Israël à la trace depuis 2003, l’année où il a terminé ses études à l’Université de Cambridge. Son livre, Palestinians in Israel, a été publié chez Pluto Press en 2013 et a été récemment traduit sous le titre Être palestinien en Israël et publié par La Guillotine, une maison d’édition spécialisée dans la publication d’ouvrages « qui n’ont pas la possibilité d’accéder aux circuits commerciaux classiques ».

Selon John Dugard, ancien rapporteur spécial des Nations unies pour les droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés, Ben White nous livre un compte rendu honnête de la situation en Palestine. Antony Lerman, l’ancien éditeur du Rapport mondial sur l’antisémitisme (1992-1998), dit qu’il n’a jamais découvert dans le travail de White la moindre preuve étayant les accusations d’antisémitisme dont on le bombarde régulièrement. De même, le cinéaste Ken Loach apprécie grandement son travail.

Être palestinien en Israël traite des descendants des Palestiniens qui se sont enfuis en 1948 mais qui se trouvaient encore sur le territoire d‘Israël au moment de la déclaration d’indépendance du pays.

En six chapitres, l’auteur parcourt la réalité d‘Israël, l’État qui se prétend « juif ET démocratique ». Dans l’introduction, White écrit : « Dans ce livre, j’examinerai ce que signifie être un citoyen palestinien en Israël, comment c’est lié à un ensemble plus large et je montrerai que la définition d’Israël en tant que ‘juif ET démocratique’ est précisément la contradiction au cœur de ce conflit. »

D’où vient votre intérêt pour la Palestine ?

Cela a commencé pour moi quand j’avais dix-sept ans, au moment de la Seconde Intifada, en 2000. En classe, nous n’avions jamais rien appris sur la Palestine. De la responsabilité historique des Britanniques sur place, je ne savais rien. La seule chose que j’avais apprise à l’école parlait de notre courage à nous, les Britanniques, pendant la Seconde Guerre mondiale. À propos de l’Empire et surtout du mandat britannique sur la Palestine, je n’avais jamais rien entendu.

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Ben White : « Sionisme et démocratie sont incompatibles. » (Photo Lode Vanoost)


Dans les médias non plus, je n’avais pas appris grand-chose de plus. Les médias britanniques traditionnels sont étonnamment univoques et partiaux sur la Palestine et Israël. Le conflit est présenté comme une guerre entre deux parties égales. « Israël a le droit de se défendre mais exagère pas mal, sur ce plan. » Voilà pour ce qui est de l’information critique.

Au fur et à mesure que je me suis mieux informé, j’ai découvert cette différence étonnante entre la description du conflit et la réalité. C’est de là que s’est alors développée l’idée de me lancer personnellement dans la diffusion d’informations.

Il n’en va pas autrement ici…

Cela ne m’étonne pas. C’est en 2000, selon moi, que quelque chose a commencé à changer. Il est devenu de plus en plus malaisé pour les médias d’encore maintenir cachée la nature cruelle de l’occupation. Je me suis mis à lire sur le sujet, des articles, des livres – The Faithful Triangle (titre en français : Israël, Palestine, États-Unis : le triangle fatidique) de Noam Chomsky a été l’un des premiers livres que j’ai lus sur la question.

En 2003, j’ai franchi un nouveau pas et je suis allé pour la première fois en visite sur place. J’ai séjourné dans une famille palestinienne de la ville de Bethléem, en Cisjordanie occupée. Pendant mon séjour, je donnais des cours d’anglais gratuitement aux enfants et aux adultes. Ce qui m’avait surpris à l’époque, c’était l’inégalité flagrante dans la lutte et l’impunité quasi totale de l’occupant. Ce n’était pas un conflit, mais l’oppression écrasante d’un peuple pour ainsi dire sans résistance par une armée très bien équipée. C’est alors que j’ai vu Condoleezza Rice (1) lancer un appel « aux deux parties à renoncer à la violence ». Grotesque, tout simplement. Depuis lors, je me suis encore rendu plusieurs fois en Israël et dans les territoires occupés. Durant toutes ces années, j’ai vu surtout que les implantations coloniales – comme Hart Homa – ne cessaient de s’étendre. La colonisation se poursuit.

Les territoires occupés et les agressions contre Gaza suscitent beaucoup d’attention ici. Sur la situation spécifique des Palestiniens en Israël même, on n’apprend toutefois pas grand-chose dans les médias occidentaux. Pourquoi un livre uniquement sur eux et qui reste en dehors de la problématique des territoires occupés ?

La connaissance du monde où ils vivent est indispensable pour comprendre la lutte complète du peuple palestinien. Bien des gens pensent que les choses se passent relativement bien, en Israël même. Ils ne savent pas, par exemple, qu’Israël recourt à un double cadre juridique, un pour les Israéliens juifs et un pour les Israéliens palestiniens. La législation sur la propriété terrienne, par exemple, est ouvertement discriminatoire envers les non-Juifs. Les non-Juifs sont en outre discriminés dans tous les secteurs de la société : embauche, logement, enseignement, accès aux services publics, droits sociaux et droits politiques.

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Il existe plusieurs livres importants sur les Palestiniens en Israël. Celui-ci a toutefois l’avantage qu’en 93 pages à peine, il présente un survol utilisable. C’était également mon intention en l’écrivant. C’est pourquoi, en annexe, j’ai encore ajouté une brève liste de « dix faits sur les citoyens palestiniens en Israël » ainsi qu’une sélection bibliographique des ouvrages traitant de cette problématique.

Mon intention était de mettre sur pied un instrument de travail pratique, un résumé succinct. Celui qui désire aller plus loin peut continuer à chercher plus d’informations à partir des notes et de la bibliographie. C’est nécessaire car, aussi dure que soit la ségrégation à l’égard des Palestiniens, Israël n’hésite pas entre-temps à utiliser leur présence en Israël comme une preuve de son caractère « démocratique ».

Les Palestiniens ont même des députés élus à la Knesset, le parlement israélien, comme Haneen Zoabi …

C’est elle qui a écrit l’introduction du livre. C’est en effet l’un des arguments les plus fréquemment répétés. C’est un exemple typique des petites faveurs qu’ils accordent aux Palestiniens. Ce qu’ils se gardent bien de dire, c’est qu’aucun parti palestinien n’a jamais siégé au sein d’une majorité gouvernementale et que leurs propositions de loi ne sont que rarement et même jamais discutées.

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Évolution de l’occupation israélienne

Les membres palestiniens de la Knesset sont régulièrement arrêtés, ils perdent leur immunité parlementaire…. Toute proposition qui remet en question le caractère juif d’Israël est immédiatement occultée. On n’en parle même pas. Les parlementaires juifs disent ouvertement qu’ils ne veulent pas d’« Arabes » dans le gouvernement, qu’ils feraient mieux de s’en aller car « ceci est un État juif ». Ce « s’en aller » s’adresse dans ce cas à des compatriotes, même pas à des immigrants ou autres.

Lorsque le Premier ministre hongrois Viktor Orban a déclaré récemment que les musulmans n’étaient pas les bienvenus dans un pays chrétien, il a été rappelé à l’ordre par tous les médias libéraux européens. En Israël, c’est le discours normal dans les milieux libéraux, ainsi que dans ceux de droite.

Cela reste sur l’estomac, la façon dont Israël peut continuer à agir de la sorte. Un Palestinien israélien qui se marie avec une Palestinienne des territoires occupés ne peut pas faire venir sa femme en Israël et il risque de perdre son droit au retour s’il quitte le pays.

Dans ce cas, Israël explique la chose en recourant à l’argument prétendant que c’est pour des raisons de sécurité. Les Palestiniens iraient prétendument se marier en masse pour commettre des attentats terroristes en Israël. Pendant ce temps, ils autorisent quotidiennement des milliers de Palestiniens à venir travailler en Israël, dans la construction, dans l’agriculture, ou pour leur faire faire les sales boulots sous-payés…

Les autorités israéliennes prétendent que tout va bien, car « les Palestiniens en Israël préfèrent habiter ici que dans les territoires occupés ». C’est juste, mais c’est une allégation absurde qui ne prouve rien, car ces Palestiniens habitent tout simplement là où se trouve et où a toujours été leur maison, dans le pays qui aujourd’hui s’appelle Israël.

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Des activistes palestiniens des droits de l’homme se font régulièrement arrêter et torturer. Cet activiste a écopé de neuf ans de prison pour « espionnage au profit du Hezbollah ». (Photo Ben White)

On ne peut expliquer ce qui se passe en Israël à partir des considérations sécuritaires. La seule cause de cette situation, c’est le sionisme, la base idéologique de l’actuel État israélien. C’est ainsi depuis 1948. Les Palestiniens en Israël vivent parfois à cinq minutes à pied de leur maison d’origine. Pourtant, on ne la leur rend pas et, généralement même, ils ne vivent même pas dans le quartier.

Tout cela a été élaboré dans des lois. La Haute Cour de justice est l’organe idéologique qui fait en sorte que le caractère juif de l’Etat prime sur toutes les autres considérations, les droits de l’hommes les plus élémentaires y compris.

Toute cette autre information sur Israël atteint-elle vraiment l’opinion publique ?

Toujours trop peu aujourd’hui mais, quand même, de plus en plus. Internet en est responsable en grande partie. Dans le temps, les médias traditionnels avaient le monopole de l’accès à l’information brute. Ils pouvaient façonner la narration comme ils le voulaient.

Aujourd’hui circulent sur Internet des informations – par exemple, sur Twitter, des photos de Palestiniens vivant sur place – qui contredisent un communiqué officiel d’Israël au moment même où ce communiqué est diffusé. Ce n’est plus la même chose. Les médias tentent encore d’imposer les limites de leur cadre, mais cela devient de plus en plus malaisé.

Les médias britanniques étaient univoques dans leur condamnation de Jeremy Corbyn (2). Ses points de vue et actions du passé ont été considérablement grossis et sortis de leur contexte. C’est ainsi qu’on l’a traité d’« ami des terroristes », comme le Hamas, par exemple. Ça n’allait servir à rien : il a quand même été élu…

C’est très positif, en effet. Pour de très nombreuses organisations de lutte, l’élection de Corbyn a été une bonne chose, et certainement aussi pour les organisations de solidarité palestiniennes. Naturellement, ça va être très dur, pour lui. On continue à le citer en déformant ses propos, à lui mettre des tas de choses dans la bouche. Mais le fait qu’il est quand même parvenu à être élu malgré une tempête médiatique sans précédent est quelque chose de révolutionnaire.  

Comment voyez-vous l’avenir de la Palestine ?

Voyez-vous, dans la pratique, tous les Palestiniens et Juifs vivent déjà aujourd’hui dans un seul État. Une partie vit sous l’administation civile de l’apartheid, une autre sous une occupation militaire, mais c’est l’État israélien qui décide partout, qui impose les lois, qui emprisonne les gens, les maltraite, détruit leurs maisons…

La seule solution est un État laïc, avec la liberté de culte et l’égalité pour tous ses citoyens, un État normal comme ici, donc. Pour y arriver, il est essentiel de connaître d’abord la situation réelle. C’est pour ça que j’ai écrit ce livre. Dans ce livre, je veux montrer qu’il n’y a pas de différence entre le racisme de droite et de gauche en Israël.

Seules les pressions de l’étranger y apporteront du changement. Cela ne viendra pas de l’élite politique actuelle ou de la majorité des Israéliens juifs. Tout comme en Afrique du Sud, le changement international doit venir de l’extérieur. La campagne BDS en est une composante utile. En disant cela, je n’enlève rien à la valeur et à l’importance de la résistance du peuple palestinien lui-même. Ils ont toutefois besoin de nous pour obtenir la paix et la justice.

 

Notes

  1. Conseillère en matière de sécurité (2001-2005) et ministre des Affaires étrangères sous la présidence de George W. Bush.

  2. Le nouveau président du Labour Party (parti travailliste) britannique.


Publié le 29 septembre 2015 sur De Wereld Morgen

Traduction : Jean-Marie Flémal

ben-white Ben White est un journaliste dont les travaux ont été notamment publiés dans le quotidien britannique The Guardian, dans The New Statesman, ainsi que par Al Jazeera et Electronic Intifada. Il est l’auteur de Israeli Apartheid (Ed. Pluto Press – 2009) et de « Être Palestinien en Israël » (Ed. La Guillotine – 2015)

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