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“La droite israélienne a besoin d’une guerre perpétuelle”, écrit Zeev Sternhell

Zeev Strenhell est une personnalité importante en Israël. Né en Pologne en 1935, cet historien et philosophe est l’auteur de nombreux ouvrages [1]. Il défend de longue date l’idée d’une « révolution laïque » pour le sionisme, et on a parfois décrit ce membre fondateur du mouvement “La Paix Maintenant” comme étant à la fois “homme de gauche et super-sioniste”.  Il fut, en septembre 2008, victime d’un attentat au colis piégé, probablement commis par des ultra-nationalistes israéliens, qui par ailleurs diffusaient des tracts promettant une “récompense” d’un million de shekels (env. 180.000 €) à qui le tuerait.

C’est donc un personnage important de la scène intellectuelle et politique israélienne, qui en a de longue date appelé un une reconnaissance des droits des Palestiniens à l’intérieur de l’État d’Israël.

Il se montre depuis longtemps très critique à l’égard des “travaillistes” israéliens, dont il écrivait en novembre 2009 :

« Le vrai drame de la gauche travailliste — et, au-delà, de toute la société israélienne — réside dans son impuissance. Les raisons en sont inscrites dans la débâcle électorale de février 2009, mais ne diffèrent pas fondamentalement de celles de la défaite historique de 1977, lorsque la droite prit, pour la première fois, le pouvoir. Elles tiennent avant tout aux structures idéologiques d’un mouvement incapable d’offrir une perspective d’avenir pour sortir d’un double enlisement — dans le néocolonialisme et le néolibéralisme. Nombre d’Israéliens prennent conscience qu’ils se trouvent au chevet d’un malade gravement atteint, sinon mourant.

Cette longue descente aux enfers ne relève pas tant de l’usure du pouvoir ou de l’évolution générale de la société que de l’impuissance de la gauche à gérer d’abord la victoire de juin 1967 contre l’Égypte, la Syrie et la Jordanie, puis la percée historique des accords d’Oslo de 1993. Confrontée à cette tâche gigantesque, elle a manifesté non seulement son conformisme et son conservatisme, mais aussi sa faiblesse intellectuelle et morale » (Le Monde Diplomatique – nov. 2009).

La droite israélienne a besoin d’une guerre perpétuelle

Telle est la conclusion à laquelle est arrivé Zeev Sternhell, qui l’exprime dans Haaretz :

«Il faut en convenir : les dirigeants des partis de droite ont une vision stratégique et la capacité à penser à long terme, et ils savent aussi comment choisir les bons outils pour mener à bien leur mission.

La modification proposée à la nouvelle loi sur la citoyenneté, qui vise à installer un état d’hostilité permanente entre les Juifs et tous les autres, n’est qu’un aspect du vaste plan dont le ministre des Affaires étrangères Avigdor Lieberman est le porte-parole officiel.  Un autre aspect en est la promesse du ministre des Affaires étrangères aux nations du monde pour qu’elles soient assurées que notre guerre avec les Palestiniens sera une guerre éternelle.

Israël a besoin d’un ennemi extérieur, d’un ennemi intérieur, et d’un sentiment d’urgence permanent; parce que la paix, que ce soit avec les Palestiniens dans les territoires [occupés] ou les Palestiniens en Israël, serait de nature à l’affaiblir au point de représenter un danger existentiel.

Et en effet, la droite, qui inclut la plupart des dirigeants du Likoud, est imprégnée de la conscience que la société israélienne vit sous un nuage de dangers d’implosion.

Le virus démocratique et égalitaire ronge le corps politique de l’intérieur. Ce virus repose sur le principe universel des droits de l’homme et nourrit un dénominateur commun entre tous les êtres humains parce qu’ils sont des êtres humains. Et qu’est-ce que les êtres humains ont plus en commun que leur droit à être maîtres de leur propre destin et égaux entre eux ?

Dans la vision de la droite, c’est précisément là que réside le problème : les négociations sur le partage du territoire sont un danger existentiel, car elles reconnaissent les droits égaux des Palestiniens, et donc minent  le “statut unique des juifs en Eretz Israël”.

Par conséquent, afin de préparer les cœurs et les esprits pour le contrôle juif exclusif de la population de tout le territoire, il est nécessaire de s’accrocher au principe selon lequel ce qui compte vraiment dans la vie des êtres humains n’est pas ce qui les unit, mais plutôt ce qui les sépare . Et ce qui sépare les personnes de plus que l’histoire et la religion ?

Au-delà, il y a une claire hiérarchie des valeurs. Nous sommes avant tout des Juifs, et ce n’est que si nous sommes assurés qu’il n’y aura pas de conflit entre notre identité tribale-religieuse et les besoins de la domination juive, d’une part, et les valeurs de la démocratie d’autre part qu’Israël peut aussi être démocratique.

Mais en tout cas, sa priorité sera toujours son caractère juif.* Ce fait garantit un combat sans fin, parce que les Arabes refusent d’accepter le statut d’infériorité que l’état de Lieberman (ministre des Affaires étrangères) et Yaakov Neeman (ministre de la Justice) entend leur imposer.

C’est pourquoi ces deux ministres, avec l’appui tacite du Premier ministre Benjamin Netanyahou, ont rejeté la proposition [de Ehud Barak] qui voulait que [la loi sur] le serment de fidélité [précise qu’il] soit  “dans l’esprit de la Déclaration d’indépendance”.

Ils savent bien, en effet, que la Déclaration d’Indépendance, qui promet l’égalité pour tous indépendamment de la religion et l’origine nationale, est un document dont le but réel était à l’époque d’apaiser les gentils afin d’obtenir leur aide dans la guerre d’Indépendance. Aujourd’hui, dans un Israël qui est armé jusqu’aux dents, seuls ennemis du peuple voudraient donner force de loi à une déclaration que peu [de gens en Israël] ont jamais pris au sérieux.

C’est là que la dimension religieuse entre naturellement en scène. Tout comme elle l’a fait pour les conservateurs révolutionnaire du début du XXème siècle et les nationalistes néo-conservateurs de nos jours, la religion joue un rôle décisif dans la cristallisation de la solidarité nationale et la préservation de la cohésion de la société.

La religion est perçue, bien sûr, comme un système de contrôle social sans contenu métaphysique. Par consé­quent, les gens qui haïssent la religion et de son contenu moral peuvent néanmoins côtoyer tranquillement des gens comme Neeman, qui espère un jour imposer la loi rabbinique d’Israël. De leur point de vue, le rôle de la religion est d’imposer l’unicité juive et de pousser les principes universels au ban de l’existence nationale.

De cette façon, la discrimination et les inégalités ethniques et religieuses sont devenues la norme ici, et le processus de délégitimation d’Israël a encore progressé d’un cran. Et tout cela est l’œuvre des mains juives.

Finalement, les vrais experts en “délégitimation d’Israël” siègent dans les bureaux du gouvernement israélien. Il suffirait presque de les laisser faire…»

Interview de Zeev Sternhell à la “Quinzaine Littéraire”

Zeev Sternhell – Le sionisme est un nationalisme from La Quinzaine littéraire on Vimeo.

 D’autres vidéos sont disponibles ICI


[1] entre autres : »Maurice Barrès et le nationalisme français », « La droite révolutionnairen 1855-1914 – Les origines françaises du fascisme », « Ni droite ni gauche, l’idéologie fasciste en France », « Aux origines d’Israël. Entre nationalisme et socialisme », « Les anti-Lumières Une tradition du XVIIIème siècle à la guerre froide »…
* nous soulignons

 

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