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La dissimulation par Israël de documents sur la Nakba est totalitaire

Benny Morris - historien israélien

L’historien Benny Morris a une place assez particulière dans le paysage politique et intellectuel israélien : il a le mérite, que rien ni personne ne pourra plus lui nier, d’avoir été l’un des premiers à ébranler le consensus qui était imposé parmi les historiens sionistes  qui 0nt pendant des décennies brossé un tableau en noir et blanc des relations entre d’une part le mouvement sioniste, puis Israël et d’autre part les pays arabes et les Palestiniens. Les “bons” sionistes – héroïques combattants de la liberté luttant vertueusement pour la survie d’un peuple martyrisé perpétuellement menacé d’extermination et pour la démocratie, etc – d’un côté et les arabes diaboliques (surtout les Palestiniens, peuple qui d’ailleurs “n’existe pas”), acharnés à provoquer un “nouvel Holocauste” comme il se doit pour des admirateurs non repentis de Hitler…

S’il a notablement contribué à mettre fin au règne sans partage de cette propagande répandue dans tous les pays occidentaux pendant des décennies, Benny Morris – qui en 1988 a refusé d’effectuer une période de rappel dans l’armée dans les territoires palestiniens occupés, ce qui lui a valu 3 semaines de prison, et qui fut licencié par le Jérusalem Post pour ses positions trop critiques vis-à-vis du gouvernement – n’a aucunement rompu radi­cale­ment avec l’idéologie sioniste.

Au contraire, il a imputé la responsabilité exclusive de l’effondrement du soi-disant «processus de paix» issu des accords d’Oslo à la partie palestinienne, et est arrivé à la conclusion que la guerre de conquête sioniste de 1948 était justifiée et avec elle les crimes de guerre qui étaient inévitables, et tout prendre finalement assez normaux (n’y en a-t-il pas eu dans les deux camps ?).  Il lui reste quand même le mérite de refuse qu’on en nie l’existence…

Compte tenu de tout cela, il nous a paru intéressant de publier ici sa réaction à la suite de l’article «Enterrer la Nakba : comment Israël occulte systématiquement les preuves de l’expulsion des Arabes en 1948» de Hagar Shezaf que nous avons publié il y a quelques jours. Il y confirme que la politique israélienne repose toujours – et pour cause – fondamen­tale­ment sur le mensonge.

Il dénonce «une politique insensée et perverse typique des régimes totalitaires».

L.D.


Benny Morris : «une politique insensée et perverse»

Qui a donné l’ordre et l’opération était-elle légale ? Telles sont les questions qui subsistent après l’excellent rapport d’enquête de Hagar Shezaf : «Enterrer la Nakba: comment Israël cache systématiquement la preuve de l’expulsion de 1948 des Arabes».

Shezaf explique comment, depuis le milieu des années 2000 ou le début des années 2010, Malmab, le département secret de la sécurité du ministère de la Défense, a systématiquement retiré des archives israéliennes des documents décrivant sous un jour déplaisant la conduite de l’État [d’Israël] à l’égard des Arabes de Palestine. Dans ses coffres, il dissimule des documents décrivant les expulsions et les mas­sacres perpétrés par diverses milices pré-étatiques 1, puis par des soldats israéliens, pendant la guerre et les années suivantes.

Cactus plants filled with bullet holes after the Deir Yassin massacre of April 9, 1948. AP

Des cactus criblés de balles, après le massacre de Deir Yassin en 1948 (photo AP)

Malmab est censé protéger l’établissement de la défense contre l’infiltration d’éléments hostiles – espions, traîtres et cyber-attaquants – et contre la fuite de documents sur des questions sensibles comme le renseignement et les informations nucléaires. Mais au lieu de cela, il essaie d’enjoliver les actions de l’État il y a 70 ans, en cherchant essentiellement à réécrire et à blanchir l’histoire de l’État juif. Aucune loi ne définit les rôles de Malmab, mais faire des relations publiques pour l’État et blanchir son passé n’est sûrement pas son domaine d’activité légitime.

Il y a environ une décennie, j’ai commencé à entendre des rumeurs sur la dissimulation de documents que j’avais déjà vus, qui étaient auparavant ouverts au public. L’un d’entre eux était un document sur «le mouvement d’émigration des Arabes de la Terre d’Israël entre le 1er décembre 1947 et le 1er juin 1948». Il est daté du 30 juin 1948 et a été rédigé par Moshe Sasson de la section arabe du service de renseignement de la Haganah. (Ce service de l’armée de la pré-indépendance, la Haganah, était connu sous l’acronyme hébreu Shai.)

Un exemplaire de ce document était accessible au public aux archives du mouvement de jeunesse Hashomer Hatza’ir au Centre de recherche et de documentation Yad Yaari à Givat Haviva. Je n’ai pas vérifié l’affaire et présumé que c’était un cas isolé et aléatoire. J’aurais peut-être dû vérifier.

Mais il y a deux ans, alors que je préparais une série d’articles pour mon dernier livre en hébreu («De Deir Yassine à Camp David», 2018), j’ai demandé la permission aux Archives de l’armée et du Ministère de la Défense israélien de revoir des documents sur le massacre commis par deux milices/orga­nisations terroristes – l’Irgun et le Léhi – dans le village arabe de Deir Yassin, dans la banlieue ouest de Jérusalem, le 9 avril 1948. Ce jour-là, 100 à 120 villageois ont été tués, dont une majorité de femmes , d’enfants et de personnes âgées.

Ces documents étaient ouverts aux chercheurs et au grand public depuis le début de ce siècle, et j’en ai cité de nombreux passages dans mon article intitulé «L’historiographie de Deir Yassin» dans l’édition 2005 du Journal of Israeli History de l’Université de Tel Aviv. Je demandais à voir les documents à nouveau, mais le directeur des archives a rejeté ma demande. La seule explication qui a été marmonnée était que “les documents sont maintenant fermés”.

Les documents que je souhaitais consulter étaient de deux types : d’une part une correspondance de 1971 entre d’anciens responsables de la Haganah / FDI et du ministère des Affaires étrangères sur ce qui s’était passé à Deir Yassin en 1948 et d’autre part des documents datant d’avril 1948, principalement du service de renseignement de la Haganah, sur le massacre qui venait d’avoir lieu.

Une brochure douteuse

La correspondance (secrète) a été déclenchée par la publication par le ministère des Affaires étrangères d’une brochure qui a été distribué en anglais aux missions diplomatiques israéliennes dans le monde entier en 1969, puis distribué également en Israël par le parti Herut, le Likoud d’aujourd’hui. (Divulgation: la brochure a été écrite par mon père, Ya’akov Morris, qui travaillait au service de l’information du ministère.)

La brochure affirmait qu’aucun massacre n’avait eu lieu à Deir Yassin; que l’histoire n’était qu’une invention arabe, «une partie d’une collection de contes de fées». Le ministre des Affaires étrangères de l’époque était Abba Eban.

Des membres du parti de gauche Mapai et du mouvement travailliste qui étaient des hauts responsables de la défense en 1948 se sont plaints du contenu de la brochure. Le 31 janvier 1971, Shaul Avigur, l’un des fondateurs des services de renseignement israéliens, protesta auprès de Gideon Rafael, directeur général du ministère des Affaires étrangères. Avigur joignait à sa lettre une déclaration de Yehuda Slutsky, rédacteur en chef du livre en hébreu «History of the Haganah», confirmant l’existence d’un massacre à Deir Yassin.

Dans le même temps, Yitzhak Levy, responsable des services de renseignements de la Haganah à Jérusalem en 1948, est devenu le chef du district de l’armée israélienne à Jérusalem et le directeur adjoint du bureau du Premier ministre, s’est plaint dans une lettre adressée à Menachem Begin le 12 avril 1971. Le futur Premier ministre, qui avait dirigé l’Irgoun en 1948 et le Herout au moment de la lettre, a nié l’existence d’un massacre.

Mais Levy a écrit qu’il avait examiné l’histoire et découvert que Deir Yassin était un village tranquille qui ne participait pas à la guerre de 1948 et qu’un massacre commis par des hommes appartenant à l’Irgun et au Léhi avait effectivement eu lieu là-bas. Yisrael Galili, dirigeant de la Haganah en 1948 et ministre important en 1971, s’est également plaint à Eban. Finalement, Eban a répondu que son ministère avait retiré la brochure litigieuse de la circulation.

Les échanges de correspondances de 1971 dont il est question, qui étaient ouvertes au public en 2003 et 2004, ont fermées aux chercheurs et au public israélien sur l’ordre de Malmab. Je n’ai donc pas pu les consulter en 2018.

De même, la plupart des documents «compromettants» d’avril 1948, écrits par des officiers du renseignement de la Haganah et ouverts à la consultation en 2003 et 2004, ont été fermés par Malmab. (Incidemment, même avant cela, depuis que j’ai commencé à travailler sur les événements de 1948 à partir du début des années 1980, les FDI ont toujours refusé de publier des photographies des victimes du massacre à Deir Yassin, des photos qui auraient été prises par les renseignements de la Haganah avant l’enterrement des victimes.)

Trois jours après le massacre, le 12 avril 1948, Levy déclara à la section arabe des services de rensei­gne­ments de la Haganah : «La prise de contrôle du village s’est faite avec une grande brutalité. Des familles entières, des femmes, des personnes âgées et des enfants ont été tués… Certains des prisonniers qui ont été emmenés et transférés dans des lieux de détention, y compris des femmes et des enfants, ont été cruellement assassinés par leurs gardes».

Et dans un rapport complémentaire publié le lendemain, basé sur ce que les membres du Léhi avaient dit, Lévy a écrit : «[Les combattants de l’Irgun ] auraient violé un certain nombre de filles et les ont tuées par la suite. (Nous [les services de renseignement de la Haganah] ne savons pas si cela est vrai.)»

Ces rapports contiennent également beaucoup plus de détails sur ce que les hommes de l’Irgoun et du Léhi ont fait à Deir Yassin le 9 avril (des pillages, par exemple), mais Malmab les a classifiés ces dernières années. (Bien entendu, d’autres rapports d’étrangers relatant ce qui s’est passé dans le village peuvent être consultés, aux Archives nationales britanniques, par exemple. Le haut-commissaire britannique, le général Alan Cunningham, a signalé à Londres le 17 avril 1948 que la prise de contrôle du village «était accompagnée de toutes les expressions possibles de la barbarie» – comme s’il avait vu les rapports de Levy).

Des efforts ahurissants

La folie des actes de Malmab consistant à dissimuler les éléments compromettants au sujet des expulsions et des massacres perpétrés par des membres de la Haganah, de l’Irgun, du Léhi et des FDI en 1948 est ahurissante.

Toute l’histoire a déjà été racontée depuis 1988 dans de nombreux ouvrages et articles en hébreu et en anglais, écrits par moi-même et d’autres, en partie sur la base de documents autrefois ouverts aux chercheurs et au grand public. La tentative de Malmab de cacher ce matériau historique revient à fermer la porte de l’écurie après que le cheval se soit échappé.

Aucune personne raisonnable ne croit encore qu’il n’y ait eu aucun acte d’expulsion et de massacre commis par la partie juive lors de la guerre de 1948 déclenchée par les Arabes palestiniens et les États arabes et qui, à mon avis, était une guerre justifiée pour la défense de la communauté juive.

C’était une guerre au cours de laquelle les Arabes ont également commis des massacres (dans les raffineries de Haïfa et à Kfar Etzion) et des expulsions (dans le quartier juif de la vieille ville de Jérusalem, par exemple), mais dans une moindre mesure.

Mais, comme l’indique l’article de Shezaf, les chefs de Malmab espèrent ou espéraient que le fait de bloquer l’accès aux documents israéliens susciterait des doutes sur le travail, les conclusions et la crédibilité de divers érudits, y compris moi-même, chez les lecteurs de leurs livres et articles.

En général, les actions de Malmab concernant les documents de 1948 et des années suivantes (comme l’expulsion sur l’expulsion des Bédouins du Néguev dans les années 1950) constituent une politique insensée et perverse typique des régimes totalitaires.

La question demeure: qui a donné à Malmab l’autorité d’agir ainsi ? Qui a ordonné de filtrer les documents de 1948 et concernant 1948 afin de rendre plus présentable l’histoire d’Israël ? S’agissait-il des premiers ministres Ariel Sharon ou Ehud Olmert, ou plus vraisemblablement de Benjamin Netanyahu ? Ou quelqu’un agissant en son nom ?

Il y a aussi la question du moment où Malmab a commencé à filtrer les documents sur le traitement des Arabes palestiniens, en plus de son travail légitime consistant à filtrer des documents sur le programme nucléaire ou les questions de renseignement. Et une autre question: cette opération en cours est-elle légale ?

La loi israélienne sur les archives dispose que les documents diplomatiques doivent être ouverts après 30 ans et les documents militaires après 50 ans, à moins que la déclassification ne puisse nuire à la sécurité nationale ou aux relations extérieures du pays. Et si l’on veut étendre la période de classi­fication, ce n’est pas à un organe aussi obscur que Malmab de décider, mais à un comité ministériel spécial dirigé par le ministre de la Justice, en accord avec l’archiviste de l’État.

Et une telle décision est censée être considérée pour chaque document séparément, pas pour une mesure global. Il est fort probable qu’aucune de ces choses n’a été faite. Les avocats de l’Association pour les droits civils en Israël (ou toute autre organisation compétente) devraient peut-être soulever la question des actes et de l’autorité de Malmab devant la Haute Cour de justice.

Les dommages causés à l’image d’Israël par les actes de Malmab et leur révélation inévitable sont bien plus importants que ceux qui auraient pu être causés par la révélation des actes de 1948 (dont la plupart étaient déjà connus du public avant le début de l’opération de purification des archives de Malmab). Ce qui s’est passé en 1948 s’est passé il y a 70 ans au cours d’une difficile guerre imposée aux Juifs. Les actions de Malmab, entre-temps, n’attestent que du fait qu’Israël est aujourd’hui plus en plus plongé dans l’obscurantisme .


Cet article a été publié le 15 juillet 2019 par le quotidien Haaretz en tant que tribune libre, sous le titre original : «Benny Morris: Israel’s Concealing of Nakba Documents Is Totalitarian».
Traduction : Luc Delval.

On trouvera sur ce site de nombreux autres articles où il est question de Benny Morris et/ou traitant de la falsification systématique de l’histoire et de l’occultation des archives historiques

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Notes   [ + ]

1. Le mot « Tsahal », qui désigne aujourd’hui l’armée israélienne, est formé des initiales en hébreu du nom officiel de l’Armée de défense d’Israël. Le deuxième mot, ­ haganah, signifie en hébreu , fut le nom donné par l’Agence Juive à ses forces militaires clandestines en Palestine à l’époque du mandat britannique. La haganah, à l’origine rattachée à la direction du syndicat officiel Histadrout, fut créé en 1920, et intégrée dans l’armée israélienne en 1948. – NDLR