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La diplomatie révolutionnaire

La pratique de la diplomatie révolutionnaire palestinienne dans les années 1960 et 1970 est plus aisée à comprendre lorsqu’on se réfère à son contexte historique. Jusqu’à la fin de la domination ottomane, les Palestiniens étaient reconnus comme des citoyens et, sous la Loi de la nationalité ottomane de 1869, ils détenaient les mêmes droits politiques que les citoyens vivant dans les autres parties de l’Empire ottoman. Ils jouissaient du droit d’élire des représentants au parlement d’Istanbul. Chez eux, leur présence, bien enracinée dans leur terre, était assurée. À l’étranger, ils étaient représentés en tant que citoyens ottomans par la diplomatie impériale, c’est-à-dire par des ambassades et des consulats, et certains d’entre eux étaient en poste comme diplomates dans ces institutions. En d’autres termes, par le biais de leur statut de citoyens ottomans, les Palestiniens jouissaient de relations politiques souveraines au sein d’un empire dont leur patrie était une partie constituante. Cette situation fut altérée de façon abrupte et radicale par l’arrivée de l’occupation militaire britannique en 1918.

Après avoir vaincu les Ottomans, l’Empire britannique ignora les demandes d’autodétermination des Palestiniens et leur désir d’être les citoyens d’un État indépendant palestinien, syrien ou arabe élargi (telles étaient les principales préférences exprimées dans les discussions démocratiques entre Palestiniens, à l’époque). En effet, la Grande-Bretagne refusa de reconnaître les droits politiques de la population, établissant pour la Palestine une administration sous mandat très différente de ce qu’elle avait créé – en même temps que la France coloniale – pour d’autres peuples de la région. En lieu et place, elle se mit à sponsoriser un programme de colonisation qui, au cours des deux décennies suivantes, amena à s’établir en Palestine d’importants contingents de Juifs européens mobilisés sous l’idéologie politique du sionisme.

Via l’agence juive, la Grande-Bretagne accorda aux colons juifs une représentation politique officielle avant même que la plupart d’entre eux fussent arrivés dans la région. Au contraire, les efforts palestiniens pour organiser leur représentation nationale furent activement contrecarrés par les autorités britanniques, bien que les Palestiniens fussent parvenus à conserver une très importante majorité démographique tout au long de la période du mandat britannique. Les Britanniques comprenaient très bien qu’instaurer un mode de gouvernement représentatif national en Palestine allait effectivement empêcher la colonisation sioniste, comme la chose est commentée dans les extraits repris ici et qui proviennent du Rapport de la Commission Peel, de 1937. Dans ce contexte, les luttes nationales et politiques des Palestiniens furent orientées vers l’acquisition de l’indépendance vis-à-vis du régime colonial britannique, tout en établissant en Palestine un gouvernement démocratique et représentatif tout à fait autonome qui allait sauvegarder les terres et droits politiques des Palestiniens.

Comme on a pu le voir dans la première leçon de ce cours, la Palestine fut effacée de la carte en 1948 et, alors que certains Palestiniens furent à même de rester sur leurs terres, la majorité se muèrent en réfugiés en dehors de leur patrie. Les Palestiniens se retrouvèrent sous la domination directe d’Israël, de la Jordanie, de l’Égypte, de la Syrie, du Liban ou d’autres États et, de ce fait, furent privés de la protection d’une coupole représentative pouvant refléter leur identité nationale palestinienne. Dans un ordre international gouverné par des États aux frontières définies, cette absence de représentation fut particulièrement ressentie dans l’absence soudaine d’institutions à même de défendre leurs droits humains, politiques et nationaux en tant que peuple. Dans ces nouvelles circonstances, particulièrement avec la dispersion et dépossession forcées de leur peuple de la Palestine historique, les Palestiniens furent confrontés à un défi énorme, celui qui consistait à développer les capacités représentatives d’un mouvement de libération.

Pourtant, même dans les décennies qui précédèrent la Nakba, les Palestiniens, tant les jeunes que les plus âgés, avaient acquis une capacité d’évaluation hautement informée des enjeux qui se trouvaient sur la table et une connaissance détaillée du rôle que la Grande-Bretagne (en tant que puissance coloniale) et les grandes puissances (dans les premiers jours de l’ONU) avaient joué en officialisant leur dépossession. Nombreux étaient ceux qui lisaient des journaux et écoutaient la radio quotidiennement – et même d’heure en heure, durant les périodes critiques – et avaient une connaissance intime des relations régionales et diplomatiques, des travaux des commissions internationales et des résultats des délégations. La vie palestinienne était profondément affectée par la sphère internationale et elle expérimentait également de près les connexions envahissantes entre les forces locales, nationales, régionales et internationales. La nécessité impérative de trouver des moyens de renverser le statu quo du moment et de restaurer leurs droits nationaux dans l’arène internationale était par conséquent un objectif partagé communément par les Palestiniens, quelle que fût leur orientation politique. De même, les inconvénients inhérents à l’ancien style de diplomatie pratiquée par les notables palestiniens dans leurs relations avec les pouvoirs coloniaux, n’avaient fait qu’accroître cette conscience. Par conséquent, avec l’avènement de la révolution palestinienne vint une compréhension populaire collective de ce que seule une approche révolutionnaire de la diplomatie pourrait avoir le moindre espoir de venir à bout de leur marginalisation complète, tant dans les pays arabes que sur la scène internationale.

Dans ce contexte révolutionnaire, la diplomatie n’était pas reléguée (ni même perçue) comme une sphère séparée devant être laissée uniquement aux spécialistes ou aux dirigeants, mais devant plutôt s’appuyer sur la participation populaire. C’était une diplomatie de responsabilités de masse, avec toutes les sections de la société participant à la définition de buts stratégiques larges et contribuant à les réaliser. En effet, ce rôle était perçu comme le droit naturel de tous les Palestiniens – participer à leur émancipation politique et au combat pour reconquérir leur terre. C’était également le moyen le plus évident pour transformer le système en place des relations de pouvoir, qui continuait à s’appuyer sur la politique coloniale classique du « diviser pour régner » afin de contrôler et de maintenir en place le statu quo. Les diverses tendances de la révolution adaptèrent ce sentiment populaire d’un droit naturel pour en faire un devoir pour les Palestiniens : les syndicats, les camps de réfugiés et les villages, les mouvements politiques de toutes les factions et leurs cadres se réunissaient régulièrement, dans toute une variété de voies créatives, afin de pouvoir exercer d’une voix unanime une influence certaine sur l’ordre international.

Les conceptions de la diplomatie révolutionnaire étaient définies d’après les conditions rencontrées par les divers secteurs du peuple palestinien, mais elles étaient également mises en forme par les pratiques créatives et les philosophies des mouvements anticoloniaux tricontinentaux. Bon nombre de ces derniers étaient de plus en plus présents au sein d’institutions internationales faisant autorité, telles les Nations unies, en tant que nouveaux États membres, et ils faisaient entendre une voix de plus en plus forte en faveur de la cause palestinienne. Le désir collectif des colonisés d’internationaliser la force de leurs revendications populaires dans de nombreuses arènes, les objectifs communs visant à mettre un terme à la domination coloniale, la défense des droits des peuples à l’autodétermination ainsi que du droit à se libérer eux-mêmes, devinrent les fondements sur lesquels des alliances, des stratégies communes et des plates-formes unifiées se forgèrent.

En même temps que les possibilités de transformation que les idées déployèrent en amenant la force de la voix de son peuple sur la scène mondiale, le modèle palestinien de diplomatie révolutionnaire consistait à s’engager simultanément, via des initiatives internationales, à de nombreux niveaux. La principale stratégie dans la phase initiale de la lutte palestinienne (1964-1974) fut de créer une présence mondiale afin de contrer l’institutionnalisation internationale de la dépossession palestinienne, qui avait déjà eu lieu plus tôt. Au-delà des sphères arabes et islamiques, les nations qui avaient connu une colonisation antérieurement étaient des alliées naturelles, dans ce processus. Dans les grandes capitales tricontinentales, comme Alger, Le Caire et La Havane, les représentants de l’OLP, les unions et associations populaires palestiniennes, diverses factions et leurs ailes armées établirent des liens avec les gouvernements et les mouvements anticoloniaux, renforcèrent la reconnaissance à différents niveaux et mobilisèrent des ressources diplomatiques, sociales, politiques et matérielles en guise de soutien à la lutte palestinienne.

Les représentants de l’OLP qui servaient dans ces capitales anticoloniales venaient habituellement d’un contexte révolutionnaire. On peut se faire une idée de cet univers à la lecture d’Abu al-Raed al-Araj, le représentant de l’OLP en Chine, au Vietnam et en Corée du Nord dans les années 1971-1975. Une chose devint évidente et c’est le degré auquel la révolutionnaire palestinienne fut soutenue dans le monde anticolonial. Des gouvernements comme ceux de la Chine, de l’Algérie, de Cuba et de l’Inde accueillirent non seulement la création de bureaux de l’OLP, mais ils fournirent également à leur personnel des bâtiments et des facilités, couvrirent ses dépenses et instaurèrent des programmes scolaires extensifs pour les jeunes ingénieurs, médecins, paramédicaux, officiers et hommes de science palestiniens. Les représentants palestiniens furent intégrés aux réseaux diplomatiques et encouragés à développer plus avant leurs liens via ces réseaux. Dans les villes des États de la ligne de front qui hébergeaient des mouvements de libération, entraînement et éducation furent fournis et du soutien matériel fut échangé. Ces relations étroites étaient illustrées par des gestes symboliques, consistant par exemple à donner à un représentant de l’OLP la priorité sur un important homme politique français lors du débarquement d’un avion à Pékin, ou encore à offrir au peuple palestinien, à Vientiane, un sabre laotien – un symbole de force – réalisé à l’aide des débris d’un chasseur à réaction américain abattu.

Une autre arène clé pour les activités internationales de l’OLP dans la seconde période fut le bloc soviétique et les pays du pacte de Varsovie. L’URSS était une superpuissance mondiale et elle était alliée à plusieurs États arabes importants. Après que le président Nasser eut mis son poids derrière la lutte armée palestinienne au lendemain de la guerre de 1967, il devint possible de développer des relations plus fortes avec les Soviétiques. La coopération dans les sphères diplomatiques, militaires et éducationnelles suivit rapidement la visite de Yasser Arafat à Moscou, où il avait été invité par le Comité soviétique de la solidarité afro-asiatique, au début de l’année 1970. La déclaration prononcée à la fin de la visite reflète le début de ces relations fortes.

Alors que ces développements en faveur de la cause palestinienne avaient lieu dans les mondes arabe, islamique, tricontinental et socialiste, le terrain en Europe occidentale, aux États-Unis et au Canada se révélait plus difficile. Ces pays étaient d’importants partisans matériels et financiers d’Israël et leurs élites politiques étaient souvent engagées idéologiquement en faveur du sionisme. Néanmoins, les Palestiniens développèrent des réseaux et de larges alliances dans ces pays aussi, souvent avec la contribution de pays anticoloniaux. Par exemple, l’Algérie aida à installer la première représentation palestinienne à Paris, s’appuyant sur les réseaux du FLN qui avaient été mis en place durant sa guerre révolutionnaire d’indépendance. La chose est commentée ici par le premier représentant du Fatah en Europe.

Établir des bureaux de représentants dans le plus grand nombre possible de capitales était perçu comme une clé pour faire progresser les buts palestiniens. En même temps que des bureaux de l’OLP, des partis installèrent également des bureaux à titre individuel, comme le Fatah et le FPLP, et la chose est commentée dans la description par Abu Mayzar de l’installation du bureau du Fatah à Alger (voir 5e semaine).

Shafiq al-Hout

Les bureaux de l’OLP qui avaient été créés au cours des années Ahmad al-Shuqairi (1964-1967) prirent une grande extension une fois que l’organisation négocia son virage révolutionnaire, dans les années 1968-1969. Ces bureaux remplissaient nombre de fonctions et étaient pourvus en personnel selon l’endroit où ils se trouvaient. Dans les capitales arabes avec une importante présence palestinienne, il y eut beaucoup de stabilité et de continuité dans les nominations, à l’époque de Shuqairi et durant celles qui suivirent. Par exemple, le représentant à Beyrouth, Shafiq al-Hout, fut en poste de 1964 à 1993, et le représentant à Damas, Mahmoud al-Khalidi, y fut nommé en 1966 et occupe toujours son poste actuellement. Ces représentants étaient d’une espèce particulière : déjà plongés dans l’arène politique des pays pour lesquels ils étaient responsables, ils possédaient une très large connaissance de l’endroit et bénéficiaient de larges réseaux. Comme le montrent les mémoires d’Al Hout, la question palestinienne au Liban était traitée selon une perspective interne plutôt qu’étrangère et les représentants de l’OLP étaient contraints d’assumer des rôles complexes. Alors que les principales négociations politiques étaient menées par les instances dirigeantes supérieures, on attendait des représentants de l’OLP dans les pays arabes qu’ils améliorent les conditions des importantes populations de réfugiés palestiniens vivant dans ces pays d’accueil et qu’ils s’engagent dans la gestion régulière de la crise. Ceci requérait du tact : ils devaient paraître acceptables auprès des gouvernements successifs des capitales où ils étaient en poste, conserver leur crédibilité auprès de la panoplie complète des mouvements palestiniens et, en même temps, traiter quotidiennement avec les ministères de l’Intérieur et les services de sécurité locaux.

Quand la révolution palestinienne développa sa présence internationale, ses représentants furent encouragés par leurs alliés anticoloniaux à faire état de leur programme politique en mettant en épingle une vision de la façon de mettre un terme au conflit israélo-palestinien. Le programme d’un État démocratique débuta dans ce contexte, abordant la question de la présence de colons juifs en Palestine avec le principe de l’inclusion démocratique de tous les habitants de la région lors de sa libération. Les deux sources suivantes donnent deux comptes rendus différents de la façon dont ce programme commença à être propagé par le Fatah. Au niveau national officiel, le contenu politique de cette vision peut être trouvé dans un projet de résolution du FPDLP soumis au CNP et demandant une « solution démocratique populaire au problème palestinien ». Ces documents révèlent l’atmosphère régnant au sein des cercles diplomatiques palestiniens de l’époque, qui encourageaient l’adoption officielle d’une telle solution. Le CNP adopta la position suivante lors de sa cinquième session, en février 1969 : « Le peuple palestinien dans son pénible combat pour libérer sa patrie et y retourner vise à établir une société démocratique libre en Palestine et rassemblant tous les Palestiniens : musulmans, chrétiens et juifs. »

Ceci allait rester pendant cinq ans la seule vision d’orientation et position interne de l’OLP, mais elle fut confrontée à de graves défis, avec des changements et des désagréments majeurs, après la guerre d’octobre 1973. Le Conseil de sécurité de l’ONU fit passer la Résolution 338 déclarant que « des négociations débuteront entre les parties concernées sous des auspices appropriés visant à établir une paix juste et durable au Moyen-Orient ». Une solution négociée au conflit arabo-israélien était à l’horizon et il était considéré comme d’une importance cruciale que les Palestiniens ne fussent pas exclus de tout processus qui déciderait de leur sort. Un programme en 10 points fut adopté par les 12e CNP en juin 1974 et son point 2 revêtit une grande importance, puisqu’il appelait à « l’instauration de l’autorité combattante indépendante du peuple sur toute partie du sol palestinien qui serait libérée ».

Qais Abdel Karim (Abu Laila)

Cette formulation, avec son acceptation implicite d’établir un État palestinien même s’il ne comprenait pas la totalité de la Palestine historique, marqua un écart majeur par rapport à la politique précédente. Le contexte de ce changement est décrit ici par Qais Abdel Karim (Abu Laila), une personnalité éminente du FDLP et co-auteur de son « programme graduel ». Ce programme prônait une lutte palestinienne « par étapes », en fonction de l’équilibre des forces prévalant à tout moment, plutôt qu’à la libération totale immédiate. Le FDLP, ainsi que certaines sections de la direction du Fatah, s’érigèrent en champions de cette nouvelle stratégie. Après avoir soutenu initialement le programme en dix points, le FPLP contesta la façon dont il était interprété par la direction palestinienne et, par la suite, conjointement à d’autres partis plus modestes (et avec le soutien irakien et libyen), il créa le Front des forces palestiniennes rejetant les solutions défaitistes. La position du Front est exposée ici par le dirigeant du FPLP Georges Habache.

Boumédiène

En dépit de ces profonds désaccords, l’une des campagnes les plus durement menées de l’histoire de la diplomatie anticoloniale internationale débuta. Lors du Sommet arabe d’Alger, en novembre 1973, et avec l’important soutien du dirigeant algérien Boumédiène, l’OLP fut reconnue par les États membres de la Ligue arabe (à l’exception de la Jordanie) comme « le seul représentant du peuple palestinien ». Lors du sommet suivant, qui se tint à Rabat, en 1974, une reconnaissance plus explicite de l’OLP en tant que « seul représentant légitime du peuple palestinien » fut obtenue de tous les États arabes, y compris la Jordanie, cette fois. Ceci fut une date importante dans la reconnaissance des droits politiques et nationaux du peuple palestinien, et particulièrement de son droit à se représenter lui-même.

Sur base de cette reconnaissance arabe et régionale, une campagne intensive débuta en faveur de la reconnaissance internationale des droits inaliénables du peuple palestinien, et du seul statut représentatif de l’OLP au niveau international. L’OLP s’assura le soutien de ses alliés arabes, tricontinentaux et du bloc de l’Est et son président visita les principales capitales. Un document soviétique présenté ici résume ces entretiens à Moscou, prouvant que, si l’URSS avait bel et bien l’intention de placer tout son poids derrière cette initiative, il pressait également l’OLP à se diriger vers une solution à deux États.

Yasser Arafat à l’Assemblée des Nations Unies

En dépit des pressions intenses de la part des États-Unis et d’Israël, l’OLP introduisit la question de la Palestine en tant qu’élément séparé de l’agenda de l’Assemblée générale des Nations unies et le président de l’OLP, Yasser Arafat, fut invité à prendre la parole devant l’Assemblée, le 13 novembre 1974. Ceci constituait une énorme victoire diplomatique pour le peuple palestinien : Pour la première fois de l’histoire, un dirigeant national palestinien prenait la parole à l’Assemblée générale, délivrant ce qui allait devenir l’un des plus célèbres discours du 20e siècle. Bâtissant sur son alliance étroite avec des nations nouvellement indépendantes, l’OLP gagna leur soutien enthousiaste à la cause palestinienne devant les Nations unies. Dans son discours, Yasser Arafat appela à l’unité de ceux qui, à l’ONU, s’étaient très récemment engagés dans leur propre combat anticolonial :

« Je suis un rebelle et la liberté est ma cause. Je sais bien que nombre d’entre vous ici présents aujourd’hui ont été naguère dans la même situation de résistance que j’occupe actuellement et dont je dois me libérer en combattant. Vous avez dû naguère convertir vos rêves en réalité, par votre combat. Par conséquent, aujourd’hui, vous devez partager mon rêve. Je pense que c’est exactement la raison pour laquelle je puis vous demander votre aide aujourd’hui, afin qu’ensemble nous transformions notre rêve en une réalité étincelante, notre rêve commun d’un futur de paix dans la terre sacrée de Palestine. »

Dans les jours qui suivirent, l’Assemblée générale des Nations unies fit passer toute une série de résolutions importantes : la Résolution 3236 du 22 novembre 1974 réaffirmait « les droits inaliénables du peuple palestinien en Palestine », dont le « droit à l’autodétermination sans ingérence extérieure » et le « droit à l’indépendance et la souveraineté nationales », de même que le « droit inaliénable des Palestiniens de retourner dans leurs foyers et propriétés dont ils ont été déplacés en déracinés », et la résolution « appelle donc à leur retour ». Cette résolution reconnaissait « le droit du peuple palestinien à reconquérir ses droits par tous les moyens en conformité avec les principes de la Charte des Nations unies ». Fut également adoptée la Résolution 3237 de l’Assemblée générale des Nations unies accordant à l’OLP le statut d’État observateur non membre de l’ONU, en tant que seul représentant légitime du peuple palestinien. Ce type d’observateur sans statut d’État était détenu à l’époque par une poignée d’autres importants mouvements anticoloniaux de libération, comme l’ANC et le SWAPO. Finalement, comprise également dans cette série de résolutions clés, il y eut encore la Résolution 3376 de l’Assemblée générale des Nations unies, instaurant la Commission sur l’exercice des droits inaliénables du peuple palestinien.

Dans son premier rapport, la Commission spéciale présenta un programme « destiné à habiliter le peuple palestinien à exercer les droits reconnus dans les paragraphes 1 et 2 de la Résolution 3236 de l’Assemblée générale ». Le programme comprenait des démarches vers la réalisation de tous les droits palestiniens, y compris le droit au retour. Une série d’autres institutions, procédures et résolutions ont été instaurées afin de sauvegarder les droits palestiniens et de condamner leur violation permanente par l’État israélien. Le degré d’isolement progressif d’Israël à l’ONU peut se percevoir en 1975, dans la résolution de l’Assemblée générale qui établit que le sionisme est une forme de racisme.

Les Pays Non-Alignés

L’OLP poursuivit son travail avec ces pays, organisations de libération et mouvements populaires du monde anticolonial. La Conférence du Mouvement des Non-Alignés, à Alger, en 1975, déclara que « la lutte du peuple palestinien en vue de recouvrer sa patrie usurpée fait partie intégrante de la lutte de tous les peuples contre le colonialisme et la discrimination raciale et pour l’autodétermination ». Elle appelait au « durcissement ou à la suspension ou au gel de toutes relations avec le Portugal, l’Afrique du Sud, la Rhodésie et Israël » et à la « dénonciation de ces régimes » dans tous les forums internationaux.

En dehors de l’ONU aussi, des positions similaires furent adoptées par des corps régionaux, comme l’Organisation de l’unité africaine (OUA), l’Organisation de la conférence islamique et la grande majorité des pays africains, asiatiques et latino-américains. Par exemple, lors de son sommet de Kampala, en 1975, l’OUA déclara que « le régime raciste en Palestine occupée et le régime raciste au Zimbabwe et en Afrique du Sud ont une origine impérialiste commune, constituant un ensemble et ayant la même structure raciste et étant organiquement liés dans leur politique visant à la répression de la dignité et de l’intégrité de l’être humain ». Vers la fin des années 1970, la grande majorité des pays du monde soutenaient à fond la révolution palestinienne.

Ces tentatives internationales de faire progresser les droits nationaux et politiques palestiniens furent sérieusement contrecarrées par une nouvelle politique égyptienne émanant du président Anouar el-Sadate, qui se poursuivit par la signature des Accords de Camp David, en 1978, lesquels aboutirent à un traité de paix séparée entre Égyptiens et Israéliens. Au beau milieu des réactions arabes et internationales s’opposant à cette politique unilatérale, les Palestiniens lancèrent une série d’efforts, y compris à de hauts niveaux, comme ce fut le cas avec les Soviétiques. Incapable de renverser les effets de la politique de Sadate, l’OLP réorganisa ses rangs internes et adopta une position unifiée qui se refléta dans les décisions du 14e CNP, lequel se tint à Damas.

La diplomatie révolutionnaire palestinienne de la période s’appuya extensivement sur des manifestations et activités populaires de masse dans toutes la région arabe et dans le monde entier. Il y avait un lien étroit entre les protestations populaires et la diplomatie révolutionnaire, particulièrement dans la mise en forme de la politique gouvernementale à l’égard des Palestiniens dans les arènes régionales et internationales. L’idéologie révolutionnaire concevait ces batailles comme faisant partie d’un combat populaire pour la liberté et il fallait se charger de l’équilibre des forces via des actions de masse coordonnées de type bottom-up. Plusieurs gains importants furent réalisés via la participation populaire arabe et internationale, depuis la légalisation du travail fida’i au Liban, jusqu’à l’application de boycotts contre les sociétés israéliennes opérant dans le monde arabe et ailleurs.

Tout en tenant compte de cette atmosphère populaire encourageante des années 1960 et 1970, il est important de remarquer aussi les profondes limites structurelles de la politique palestinienne durant cette période. L’élément le plus remarquable était l’absence d’une base géographique sûre : les Palestiniens devaient fonctionner à partir de nombreux autres pays et ils étaient toujours sévèrement contraints par les facteurs domestiques propres à ces pays. Secundo, du fait que le système politique palestinien était pluraliste dans sa composition en mouvements et partis et dans son idéologie, créer une ligne diplomatique nationale cohérente constitua toujours un défi, et ce, plus particulièrement quand il s’agit de prendre des décisions vitales – tels les arrangements négociés – autour desquelles il n’y avait pas de consensus. En outre, le système politique palestinien était profondément entrelacé dans la politique régionale arabe : la Syrie et l‘Irak avaient plusieurs partis connectés aux mouvements palestiniens et la Jordanie avait des réseaux politiques avec d’importantes ramifications en Cisjordanie même. Cela signifiait que resserrer les rangs constitua toujours un énorme défi, tout spécialement lorsque la direction palestinienne se détournait des positions officielles de l’un ou l’autre de ces régimes, ce qui advint fréquemment.

Ces limitations n’empêchèrent pas entièrement les Palestiniens de poursuivre une stratégie révolutionnaire efficace, durant cette période. La pièce maîtresse première de leur travail fut l’existence de structures nationales qui fonctionnaient, dont les plus importantes furent le Conseil national palestinien (CNP), le Parlement palestinien en exil. Jusqu’au moment du retrait de l’OLP de Beyrouth en 1982 et dans les quelques années qui suivirent, le CNP opéra comme un forum démocratique au sein duquel des programmes politiques étaient débattus et où la politique pouvait être largement unifiée. Il fournit une arène nationale d’une importance vitale dans laquelle des initiatives internationales purent puiser force et légitimation et obtenir la participation de masse de la part d’institutions populaires et représentatives.

Le président du comité exécutif de l’OLP, Yasser Arafat (G), discute avec le secrétaire général du FPLP George Habash (C) et le secrétaire général du FDLP Nayef Hawatmeh (D), lors de la 3ème journée de travail du 16ème Conseil National Palestinien, le 17 février 1983 à Alger.


Original : Revolutionary Diplomacy
Traduction : Jean-Marie Flémal

Cet article est le dernier d’une série de 12 chapitres.

Karma Nabulsi est chargée de cours en politique au collège St Edmund Hall de l’université d’Oxford. Elle a rassemblé des érudits pour élaborer un nouveau cours pédagogique sur l’histoire de la révolution palestinienne

Le cours est disponible sur : learnpalestine.politics.ox.ac.uk.

Les chapitres précédents :

La génération de la Nakba

Les Palestiniens dans les armées, syndicats, mouvements anticoloniaux et partis arabes des années ’50

Rêver de la révolution : réseaux clandestins et associations publiques, 1951-1967

De la création de l’OLP à la Naksa de 1967 et à la naissance de la légitimité révolutionnaire

La pensée et la pratique révolutionnaires

La révolution aux frontières : la Jordanie

La révolution aux frontières (II) : la résistance au Liban, 1969-1976

De la défense du Sud-Liban au siège de Beyrouth

La Palestine dans le monde : la solidarité palestinienne et la solidarité avec la Palestine

La culture révolutionnaire

Dans les prisons

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