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La dette historique des Israéliens envers Shimon Peres : un “compromis fonctionnel” où l’AP tient la place de la Jordanie – [Amira Hass]

Les Juifs israéliens ont une dette considérable envers Shimon Peres, et malheureusement pour lui, une partie seulement d’entre eux l’ont compris, assez tardivement.

Peres a en effet été l’homme visionnaire qui a été capable de garder la flexibilité nécessaire pour atteindre cette vision, mais seulement quand il s’agissait de détails sans importance. La sagesse de Peres, et sa débrouillardise, ont beaucoup contribué aux succès d’Israël dans le maintien et l’expansion de sa très rentable entreprise coloniale, dans sa redéfinition comme s’il s’agissait d’un “processus de paix”, et même dans l’obtention de subventions internationales pour cela.

La réalité des enclaves palestiniennes, émiettées entre des colonies israéliennes en expansion – l’inébranlable résultat des négociations d’Oslo – n’est pas un malheureux accident historique. La “solution” des enclaves a pris forme sous différentes versions depuis l’occupation de 1967 comme une méthode pour mettre en concordance notre version du colonialisme de peuplement avec l’ère post-coloniale.

Pour les Palestiniens, l'héritage de Peres est d'une tout autre nature…

Pour les Palestiniens, l’héritage de Peres est d’une tout autre nature…

Cette réalité a été, pour partie, créé par des idées exprimées publiquement, mais surtout par des faits accomplis sur le terrain : les colonies, des routes [séparées : modernes et entretenues pour les colons et archaïques et sans entretien pour les autochtones – NDLR] , la révocation du statut de résident de dizaines de milliers d’habitants de la Bande de Gaza et de la Cisjordanie (y compris Jérusalem-Est), les infrastructures laissées à l’abandon et l’obstruction au développement dans les zones habitées par les Palestiniens.

Lorsque cela nous convenait, nous avons accordé aux Palestiniens la liberté de mouvement. Lorsque cela leur permettait d’acquérir trop de capacité d’agir (dans la première intifada), nous l’avons révoquée. Dans la plupart de ces moments cruciaux, Peres était à l’œuvre.

Dans les années 1970, Peres et Moshe Dayan ont promu la vision du “compromis fonctionnel” – pas de partage du territoire, mais plutôt une répartition de l’autorité gouvernementale. Nous devions contrôler le territoire. Les colons auraient continué à y proliférer et deviendraient des citoyens israéliens, et la Jordanie contrôlerait les Palestiniens. Le plan d’autonomie de l’Accord de Camp David avec l’Égypte, alors que Menachem Begin était Premier ministre, était une variante du “compromis fonctionnel”.

Peres, qui a donné [plus tard] sa bénédiction aux négociations d’Oslo par un canal confidentiel, avait à l’époque clairement affirmé son opposition à la création d’un État palestinien. Dans un cadre verrouillé par cette opposition, il fut décidé de négocier un accord et de le mettre progressivement en œuvre, mais sans que le but final soit fixé. Dans quelle direction étaient-elles orientées, dès lors que leur objectif n’avait pas été formulé ? Dans toutes les directions où la question de la souveraineté – les questions militaires, l’économie et la suprématie diplomatique – étaient exclues, bien entendu. Des enclaves.

Ce n’est pas l’effet du hasard si le juriste Joel Singer participa aux négociations et a établi les grandes lignes à la fois de Camp David et d’“Oslo”.

Lorsqu’il devint Premier ministre, peu après l’assassinat de Yitzhak Rabin, Peres proposa à Yasser Arafat que la Bande de Gaza soit proclamée comme un État. C’était une variation mineure de la vision de base de Peres, à savoir le maintien de la domination israélienne sur la Cisjordanie pour une durée indéterminée. Arafat avait poliment décliné la suggestion. Cela ne changea rien. Ariel Sharon a poursuivi la même ligne que ses prédécesseurs et a coupé l’enclave de Gaza des multiples enclaves, plus petites, de la Cisjordanie morcelée.

Et contemplez le résultat : la terre est à nous. Les colons sont citoyens israéliens. Les poches densément peuplées dans lesquelles les Palestiniens ne sont pas, en effet, sous le contrôle de la Jordanie [comme l’avait imaginé Peres en 1968 – NDLR], mais plutôt sous celui de l’Autorité Palestinienne [de Ramallah] et du Hamas. Mais la vision du “compromis fonctionnel” a bel et bien été atteinte.

Le bavardage de la presse à propos d’une seule personnalité (Benjamin Netanyahou), qui serait seul responsable de tous nos problèmes comme de tous nos succès, et d’un général  (Ehud Barak, Gabi Ashkenazi, etc.) capable de nous protéger, minimise le rôle de la collectivité israélienne, des institutions militaires et civiles fortes, dont la longévité et l’importance sont plus grandes que celle de quelque leader que ce soit.

Elles proposent, planifient et mettent en œuvre des politiques dont la substance reste inchangée : contrecarrer la création, conformément aux résolutions internationales et à la volonté des Palestiniens, d’un État souverain de Palestine. Un tel État aurait freiné l’élan colonialiste et mis en évidence les droits historiques de Palestiniens sur leur territoire. Il aurait aussi pu ouvrir la voie à ce que la raison prenne le dessus et que les deux États-nations établissent des relations.

Peres n’est pas le seul responsable de la réalité coloniale des enclaves palestiniennes dans une mer de colonies [juives].

Mais personne ne lui arrivait à la cheville pour ce qui est de la capacité à mentir au monde entier pour lui faire croire qu’Israël voulait la paix.

Amira Hass            


Cet article a été publié par Haaretz le 7 octobre 2016, sous le titre “Israeli Jews’ Debt to Peres”.
Traduction : Luc Delval

Amira Hass

Amira Hass est une journaliste israélienne, travaillant pour le journal Haaretz. Elle a été pendant de longues années l’unique journaliste israélienne à vivre à Gaza, et a notamment écrit « Boire la mer à Gaza » (Editions La Fabrique).
Vous trouverez d’autres articles d’Amira Hass (ou parlant d’elle) traduits en français sur ce site.

 

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