Dans l'actu

La destruction des maisons des «agresseurs palestiniens» en dissuade-t-elle d’autres ?

Amira Hass

C’est ce que prétendent les dirigeants israéliens. Qu’en est-il des faits ?

De jeunes Palestiniens assistent aux funérailles de ceux qui ont été tués et on peut les entendre chanter ce qui suit : « Ô mère du martyr, quelle chance tu as ! Si seulement ma mère était à ta place ! » Ils mentent. Ils savent pertinemment bien que la mère du shahid, du martyr, est anéantie de chagrin et que leurs propres mères se sont pas disposées à échanger leur place avec elle. Tout ce qu’il vous reste à faire, c’est d’assister aux sanglots des proches et des amis à propos de leurs jeunes parents qui ont été tués, si vous voulez comprendre à quel point ces incantations sont détachées de la réalité.

Une femme palestinienne inspecte une maison rasée par l’armée israélienne dans le camp de réfugiés Qalandiya le 16 novembre 2015. C’était la maison d’un Palestinien soupçonné d’avoir abattu et tué un Israélien. Photo AP.

Il est malaisé d’évaluer la portée réelle de l’effet des chants sur tous les jeunes qui, ces dernières semaines, ont décidé de chercher la mort en attaquant des Israéliens. Une chose est claire, toutefois, c’est qu’ils ne sont en aucune façon influencés par les déclarations officielles israéliennes, dont les plus récentes émanent du procureur de l’État, Shai Nitzan, sur l’effet de la démolition par Israël des maisons des terroristes en tant que moyen de dissuasion. En d’autres termes, l’affirmation selon laquelle la façon de faire cesser de nouvelles agressions consiste à démolir d’autres maisons palestiniennes encore est un mensonge.

Le 6 octobre, les forces de sécurité à Jérusalem ont détruit deux maisons et ont posé les scellés sur une troisième maison de Palestiniens qui avaient tué des Israéliens en ville et avaient été tués au cours des mêmes incidents. Ceux qui souffrent des conséquences sont les familles des Palestiniens. Les démolitions, qui ont eu lieu sous le seing approbateur de la Haute Cour de justice israélienne, ont été opérées à la hâte, dans le sillage de deux agressions mortelles commises la semaine précédente, et au cours desquelles quatre Israéliens avaient été tués et un autre blessé à coups de couteau.

Et que s’est-il passé, la semaine qui a suivi cette action de dissuasion de la Haute Cour ? Le début d’un processus au cours duquel trois agressions ou tentatives d’agression au couteau ont eu lieu chaque jour. Le 7 octobre, il y a eu trois attaques au couteau dans trois villes à l’intérieur d’Israël. Le 8 octobre, il y en a eu quatre, suivies le lendemain par une nouvelle à Jérusalem et une autre encore dans la colonie cisjordanienne de Kiryat Arba. (Et, à Dimona, un Juif a poignardé un Palestinien, alors qu’à Afula, la police, sous la pression de l’hystérie publique, abattait une jeune résidente de Nazareth qui n’avait blessé personne).

Le 10 octobre, il y a eu trois agressions au couteau à Jérusalem. Le lendemain, il y a eu une agression par voiture et une autre au couteau à Gan Shmuel (et un rapport israélien, réfuté par les Palestiniens, fait état d’une tentative d’agression à coups de grenades lacrymogènes à Ma’aleh Adumim). Le 12 octobre, il y a eu trois agressions au couteau, dont deux ont échoué, en une tentative de vol d’arme à Jérusalem, suivies le lendemain de deux nouvelles agressions au couteau à Ra’anana, au cours desquelles plusieurs personnes ont été blessées, et de deux encore à Jérusalem se soldant par quatre morts israéliens. Ces deux agressions meurtrières avaient été commises par deux résidents du quartier de Jabal Mukkaber, à Jérusalem, le quartier même où deux maisons avaient été démolies le 6 octobre, au cours d’une opération prétendument dissuasive.

Le rythme quotidien des agressions et des tentatives d’agression s’est poursuivi jusqu’au 19 octobre. Dans l’intervalle, l’épicentre des agressions dans cette révolte de loups solitaires s’est déplacé de Jérusalem vers Hébron. Et, du fait que la tactique de dissuasion a tellement fait ses preuves, le 20 octobre, suite à des instructions émanant du ministre [israélien] de la Défense Moshe Ya’alon, [les] forces [israéliennes] ont détruit à Hébron la maison d’un individu qui avait tué une Israélienne l’an dernier.

Et que s’est-il passé quelques heures à peine après la démolition ? Il y a eu trois attaques au poignard et une autre impliquant un camion (bien que le conducteur palestinien ait prétendu qu’il s’agissait d’un accident).

Entre le 14 novembre et le 3 décembre, les juges et les commandants militaires ont envoyé des troupes afin de démolir sept autres maisons palestiniennes : cinq à Naplouse, une à Qalandiyah et une au camp de réfugiés de Shoafat. Avez-vous entendu parler du moindre arrêt des tentatives d’agression au couteau ? Il est impossible de savoir si les décès israéliens les plus récents sont dus directement à l’approbation par la Haute Cour de ces démolitions de maisons. Tout ce que nous savons avec certitude, c’est que la décision des juges n’a pas empêché la mort de ces Israéliens.

Dans un effort de dissimuler l’échec de la tactique de dissuasion, Israël a rebattu les oreilles avec les « incitations palestiniennes ». Voilà où se situe la responsabilité. À ce propos, les porte-parole israéliens avec, tout en tête, le Premier ministre Benjamin Netanyahou, sont pareils au lobby des compagnies pétrolières qui nie la connexion entre le réchauffement climatique et l’activité humaine. Ils nient toute connexion entre la révolte d’individus désespérés et en colère et le pouvoir violent que nous leur avons imposé.

Mais les dirigeants israéliens excellent à démolir de plus en plus de maisons dans le cadre de mesures dissuasives qui, l’une après l’autre, échouent dans leur but.


Publié le 9 décembre 2015 sur Haaretz
Traduction : Jean-Marie Flémal

Amira Hass

Amira Hass

Amira Hass est une journaliste israélienne, travaillant pour le journal Haaretz. Elle a été pendant de longues années l’unique journaliste à vivre à Gaza, et a notamment écrit « Boire la mer à Gaza » (Editions La Fabrique)
Vous trouverez d’autres articles d’Amira Hass (ou parlant d’elle) traduits en français sur ce site.

Print Friendly, PDF & Email