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La destruction de l’hôtel Shepherd dans un quartier palestinien de Jérusalem suscite la réprobation internationale

ISRAËL Derrière des palissades et des barbelés, gardé par des hommes avec des pistolets sous leurs vestes polaires, le chantier controversé de l’hôtel Shepherd a commencé ce week-end dans le quartier palestinien de Cheikh Jarrah, à Jérusalem-Est. Deux pelleteuses se sont attaquées dimanche à ce gros bâtiment de pierre blanche, dont la moitié n’était hier plus qu’un tas de gravats. Une fois détruit cet ancien hôtel, commencera la construction d’une vingtaine de logements de luxe, avec une vue imprenable sur le mont Scopus et les champs d’oliviers voisins. La partie de la propriété qui fut dans les années 1930 la résidence du grand mufti de Jérusalem, Amin al-Husseini, devrait être conservée.

L’affaire est depuis plusieurs années devenue un symbole. Membre de l’une des plus grandes familles palestiniennes de Jérusalem, farouche opposant au sionisme et instigateur des grandes intifadas palestiniennes des années 1920 et 1930, le grand mufti avait fini par rejoindre l’Allemagne nazie et collaborer avec pendant la Seconde Guerre mondiale, devenant pour les Israéliens le symbole de la collusion de l’antisionisme palestinien avec l’antisémitisme hitlérien.

Transformé en hôtel à l’époque où la Jordanie occupait Jérusalem-Est, le Shepherd avait été longtemps l’un des lieux de rendez-vous de la bourgeoisie palestinienne, dans le quartier cossu de Cheikh Jarrah. Vendu à une société suisse par la veuve du propriétaire dans les années 1980, le Shepherd avait finalement été racheté par Irving Moscovitch, magnat juif américain des casinos et l’un des principaux financiers des organisations de colons de Jérusalem-Est.

Rendre impossible toute partition future

Longtemps ajournée, la destruction de l’hôtel Shepherd a soulevé un tollé international. Les Américains ont fait part de leur irritation, l’Union européenne s’est indignée, les Palestiniens et les pays arabes ont condamné.

Même si le chantier est en théorie une affaire privée, les autorités israéliennes ont apporté leur soutien au projet, soulignant que l’opération était en tous points conforme à la loi.

« Il n’y a pas de limites au droit de propriété à Jérusalem, a déclaré le bureau du premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou. Juifs et Arabes peuvent acheter et vendre librement des propriétés et des habitations dans toute la ville, voilà la réalité. »

La position officielle israélienne a sa propre logique : Jérusalem est une ville unifiée, et forme une seule municipalité où juifs comme musulmans sont libres de s’installer où bon leur semble. Celle des colons est plus explicite. Elisha Peleg, président du groupe Likoud à la municipalité de Jérusalem, s’est félicité de travaux qui vont « renforcer l’emprise juive sur Jérusalem-Est ». Il a aussi appelé « à la création de nombreux nouveaux quartiers juifs à Jérusalem-Est pour rendre impossible le partage de la ville et maintenir son unité ».

Le problème est que la communauté internationale ne reconnaît pas comme légale l’occupation de Jérusalem-Est depuis la guerre des Six-Jours en 1967, ni son annexion officielle par Israël en 1980. Et que la grande partie de Monopoly à laquelle se livrent les organisations de colons à Jérusalem-Est, avec l’accord des autorités, est en train de rendre impossible toute partition future de la ville, et donc la solution à deux États à laquelle est aujourd’hui rallié le monde entier.

L’argument officiel israélien est de plus en partie spécieux. Palestiniens et Israéliens ne sont pas tout à fait égaux dans ce grand jeu immobilier. « Je n’ai aucune chance de pouvoir racheter la maison de mon père, (saisie en 1949 et vendue par l’État d’Israël à un agent immobilier israélien en en 1995). On ne vend pas à des Palestiniens », explique une habitante de Cheikh Jarrah. La récente campagne lancée par plusieurs rabbins israéliens éminents, appelant à ne pas vendre ou louer à des Arabes reflète une pratique répandue, quoique rarement formulée de façon aussi claire.

La création de l’État d’Israël en 1948 s’est accompagnée d’un vaste mouvement d’expropriations. La loi dite des « propriétaires absents », votée en 1950, considère comme caducs les droits de propriétés de personnes se trouvant dans des pays en guerre avec Israël, cas de l’immense majorité des réfugiés palestiniens. La loi fonctionne généralement dans un seul sens. Plusieurs familles palestiniennes de Cheikh Jarrah ont déjà été expulsées d’habitations qu’elles occupaient depuis 1949 en vertu de droits de propriété antérieurs à la création de l’État d’Israël.

Le Figaro le 12-01-2011

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