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La démonstration par la vidéo : le gouvernement israélien et les colons extrémistes, c’est une seule et même chose

Luc Delval

Le gouvernement israélien, il ne s’en cache pas, lance une offensive de communication pour tenter d’enrayer la spirale du discrédit – qu’il appelle « délégitimation d’Israël » – provoquée par sa propre politique. Le Ministère israélien des Affaires étrangères vient de réunir des experts européens en relations publiques, afin de mettre au point des stratégies adaptées.

Il s’agirait, pour l’essentiel, de détourner l’attention du conflit israélo-palestinien – terrain sur lequel le gouvernement Netanyahou n’a rien à espérer tant son discrédit est profond – en parlant d’autre chose, de finances, de technologie, de médecine, d’agriculture, de design, de vins, de gastronomie,… bref de n’importe quoi pourvu qu’il ne soit pas question des Palestiniens. Saturer l’espace médiatique avec des messages inoffensifs, en espérant qu’on évitera ainsi les questions qui fâchent, c’est une tactique finalement assez classique.

Déclaration de Nathalie Biderman, spécialiste française en relations publiques, au quotidien Yedioth Ahronoth (citée sur le site Ynet News) : « Nous pouvons mettre de côté tout ce qui a un rapport avec le conflit israélo-palestinien, et parler d’autres aspects intéressants pour donner une autre perception d’Israël« .

Et l’experte d’ajouter: « A mon avis, parler de politique aux journalistes est une perte de temps totale. Je voudrais apprendre à nos journalistes que la réalité israélienne est complètement différente de ce qu’ils pensent« . Ne doutons pas que certains seront ravis et réceptifs…

Mais, tandis que cette stratégie de communication se met en place, les dirigeants israéliens, passablement paniqués par l’éventualité d’une reconnaissance de l’État Palestinien par l’ONU, se démènent comme de beaux diables.

Ils alternent les menaces (l’abrogation des Accords d’Oslo que Netanyahou et Cie n’ont cessé de vouloir réduire à néant, bien avant que germe l’idée d’un vote de l’ONU en septembre sur l’État palestinien), et les déclarations de bonnes intentions qui sonnent particulièrement faux (comme quand Netanyahou répète pour la 2500ème fois qu’il est « prêt à négocier à tout moment » et aussi bien « chez [lui] qu’à Ramallah » alors que tout le monde sait que c’est par une pseudo-négociation éternellement sans conclusions qu’il entend rendre sans objet toute négociation [1])…

Dans cette agitation, le clan Lieberman ne peut évidemment pas laisser à Netanyahou et au Likoud le monopole de la parole, et l’internet est un espace important qu’il s’agit pour lui d’occuper (sans jeu de mot).

On a donc vu apparaître il y a peu une vidéo qui met en scène Danny Ayalon, bras droit d’Avigdor Lieberman et vice-ministre des Affaires étrangères, qui est est une sorte de chef d’œuvre d’instrumentalisation et de falsification de l’histoire.

Le propos du ministre, dans cette vidéo, qui a un caractère officiel puisqu’elle est signée du Ministère des Affaires étrangères, est de « démontrer » qu’il n’y a pas de « territoires occupés« , que la « ligne verte » n’a jamais, au grand jamais été une frontière, et que le peuple palestinien n’existe pas, n’a jamais existé et n’existera jamais (mais alors, avec les représentants de quel peuple ont donc été signés les Accords d’Oslo que le gouvernement auquel M. Ayalon appartient menace comiquement d’abroger unilatéralement ?)

On visionne cette vidéo (clairement destinée à l’opinion publique étrangère, puisqu’on a pris la précaution de prévoir des sous-titres en 7 ou 8 langues), et on décrypte rapidement ensuite :



La « démonstration » de Danny Ayalon [2] pourrait prêter à sourire, si seulement ce type n’était un membre important du gouvernement d’un pays à qui l’Oncle Sam ne peut manifestement rien refuser, et qui en plus détient l’armé nucléaire.

Pour ne pas faire trop long, car le plus amusant est encore à venir, on se contentera de renvoyer le lecteur désireux d’apprécier à quel point Danny Ayalon est un faussaire à la définition d’un « territoire occupé » qu’a donnée la Cour Internationale de Justice (CLIQUER ICI), et de mettre en évidence le trucage le plus grossier qu’il utilise : l’attribution à la « Déclaration Balfour« , une simple déclaration unilatérale d’intention (non exemple d’ambiguïtés, sans même parler des variations ultérieures de l’attitude britannique vis-à-vis des sionistes) du gouvernement britannique de 1917, une valeur supérieure à toutes les décisions de l’ONU

Ce faisant, il dévoile au passage quelle est la réelle étendue territoriale dans laquelle s’inscrit, à long terme, le projet sioniste dont il est le porte-parole. Cette carte, incluse dans la vidéo ci-dessus, est éloquente :

balfour1

On le voit, le territoire sur lequel, selon le Ministère des Affaires étrangères israélien, le « peuple juif » dispose d’un « droit historique » par la grâce de Lord Balfour va bien au-delà, vers l’est, de la Cisjordanie et même de la Jordanie. Certes, il dit à propos de ce territoire, que le « peuple juif » en a déjà perdu 74% et qu’il a accepté ce « compromis douloureux« . Tout comme il avait « accepté » le plan de partage de l’ONU de 1947 (résolution 181 attribuant 56,5% du territoire à 32% de la population, qui n’en possédaient que 7%),… en foi de quoi il avait aussitôt lancé ses armées à l’assaut pour faire passer le territoire de leur futur Etat de 14.000 à 21.000 kilomètres carrés.

Mais, disions-nous, le plus révélateur et le plus drôle est encore à venir.

Cette vidéo mettant en scène le vice-ministre des Affaires étrangères israélien, et produite pour le compte du Ministère des Affaires étrangères israélien, et qui donc engage l’Etat israélien, est en fait une copie pratiquement conforme d’une autre vidéo, apparue en mai dernier et émanant, celle-là, très ouvertement du YESHA Council, une organisation de colons extrémistes. Celle-ci est entièrement en hébreu, pas de sous-titres en de multiples langues : c’est pour la consommation intérieure.

Même mise en scène, mêmes animations, mêmes cartes, même manipulation des faits historiques…
La seule différence notable c’est le look du personnage mis en scène [3].



Danny Ayalon vient donc d’administrer, par vidéo YouTube interposée, la plus flagrante des démonstration : ce sont les colons extrémistes qui sont au gouvernement à Tel Aviv.

Que peuvent valoir des déclarations de bonne volonté et les appels à la reprise du prétendu « processus de paix » émanant de tels personnages ? En d’autres temps on aurait dit « pas même le prix du papier sur lequel elles sont écrites« , mais là, avec YouTube c’est gratuit…

L.D.


[1] en outre, il est clair que dans sa bouche « chez moi ou à Ramallah » veut dire en fait « chez moi ou chez moi« 
[2] c’est le type qui avait cru habile d’humilier l’ambassadeur de Turquie à Tel Aviv au point que depuis… il n’y a plus d’ambassadeur de Turquie à Tel Aviv.
[3] Devinette : puisque manifestement il y a « recyclage » d’une grande partie des éléments d’une vidéo dans l’autre, est-ce le « YESHA Council » qui a financé la vidéo du Ministère, ou celui-ci qui a financé sur fonds publics la propagande des colons extrémistes ?

 

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