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La définition sioniste de la lutte contre l’antisémitisme avalisée par le Parlement européen : les notes d’un Palestinien

Mazin Qumsiyeh

Sous les fortes pressions sionistes partout en Europe, d’une part, et vu le manque de pressions s’appuyant sur les droits de l’homme, d’autre part, le Parlement européen a violé ses propres traités et chartes et a adopté la définition à tout le moins bizarre de l’antisémitisme telle qu’elle a été façonnée par les sionistes.

Ci-dessous, voici, suivis de mes notes, quelques éléments dont les sionistes prétendent qu’ils sont antisémites.

« Appeler à tuer et à faire souffrir les Juifs, de même que soutenir ou justifier ces exhortations, y contribuer ou justifier de tels actes au nom d’une idéologie radicale ou d’une vision religieuse extrémiste. »

C’est trop vague. Qu’est-ce qu’une « idéologie radicale » et qu’est-ce « faire souffrir » (résister à l’occupation peut-il être considéré comme faire souffrir les Juifs ?) ? Par exemple, que faire quand tant de colons vivent à la force de leurs armes sur des terres qu’ils ont volées aux autochtones? Les lois internationales disent que les autochtones ont le droit de résister à de tels voleurs coloniaux. L’« idéologie » autochtone de leur droit à se défendre serait-elle considérée comme de l’« antisémitisme »?

« Émettre des allégations mensongères, déshumanisantes, diabolisantes ou stéréotypées sur les Juifs en tant que tels ou sur le pouvoir des Juifs en tant que collectivité – par exemple les mythes sur une conspiration mondiale juive ou sur les Juifs contrôlant les médias, l’économie, le gouvernements ou les autres institutions de la société. »

C’est bizarre. Quid si certains Juifs (et non « les Juifs ») contrôlent effectivement certains aspects de l’économie, des médias, etc. De nombreux Juifs sionistes eux-mêmes revendiquent un tel pouvoir. Cela en fait-il des « antisémites »? Quid en Israël où, manifestement, les Juifs contrôlent les moindres aspects de la vie GRÂCE À DES LOIS ISRAÉLIENNES adoptées par la Knesset ? Cela fait-il d’Israël et de la Knesset des entités « antisémites » ?

« Accuser les Juifs en tant que peuple d’être responsables des méfaits réels ou imaginaires commis par une seule personne juive ou un seul groupe juif, ou même d’actes commis par des non-Juifs. »

Trop vague. De plus, « les Juifs en tant que peuple » est aussi faux que de dire « les musulmans en tant que peuple ». Les Juifs sont ceux qui croient dans les préceptes du judaïsme, ni plus ni moins. Ce n’est pas un « peuple ». Seuls les peuples sont des humains.

« Accuser les Juifs en tant que peuple, ou Israël en tant qu’État, d’inventer ou d’exagérer l’Holocauste. »

Voir plus haut à propos de « peuple ». Effectivement, on ne devrait accepter la moindre généralisation à propos des « Juifs », mais Israël est un gouvernement et il recourt de façon exagérée à l’Holocauste juif à son propre profit.

« Accuser les citoyens juifs d’être plus loyaux à l’égard d’Israël, ou de priorités juives supposées dans le monde, au détriment des intérêts de leurs propres nations. »

C’est la partie la plus bizarre. Il s’agit d’un fait solidement étayé. Si ce n’était pas le cas, le gouvernement américain serait « antisémite » pour avoir jugé Jonathan Pollard pour espionnage et l’avoir déclaré coupable (le gouvernement israélien lui avait accordé la citoyenneté après qu’il eut trahi son pays).

« Nier au peuple juif le droit à l’autodétermination, en prétendant par exemple que l’existence de l’État d’Israël est une entreprise raciste. »

Personne ne refuse à qui que ce soit le droit à l’autodétermination. Juifs polonais ou palestiniens ou américains, chrétiens et musulmans ont le droit à l’autodétermination dans leurs propres pays, en vertu des lois internationales. L’autodétermination ne veut pas dire, entre autres, décider de se rendre dans le pays de quelqu’un d’autre, revendiquer ce pays en vertu d’un « pouvoir divin » et en chasser les autochtones (comme les Juifs européens l’ont fait avec nous, de sorte qu’il y a aujourd’hui 7,2 millions de réfugiés). L’État d’Israël et le sionisme sont de fait des entreprises racistes.

« Faire preuve d’un double standard en exigeant d’Israël un comportement qui n’est attendu ni requis d’aucun autre pays démocratique. »

Israël n’est pas une « nation démocratique ». Voir mon chapitre ICI.

« Utiliser les symboles et images associés à l’antisémitisme classique (par exemple, l’affirmation que les Juifs ont tué Jésus ou les meurtres rituels) pour caractériser Israël ou les Israéliens. »

Bien trop vague et dénué de clarté. Qu’est-ce qui serait permis, dans la « caractérisation » ? La photo non retouchée d’un largage de bombe d’une tonne sur un camp de réfugiés par un F-16 portant comme symbole une étoile de David serait-elle considérée comme une photo « antisémite » ? Énoncer le fait qu’un Juif orthodoxe a massacré 29 fidèles y compris des enfants (et blessé 125 autres personnes) à la mosquée Ibrahimi serait-il « antisémite » ?

« Établir des comparaisons entre la politique israélienne actuelle et celle des nazis. »

Vladimir Jabotinsky était-il antisémite pour avoir agi de la sorte ? Les mesures israéliennes actuelles comprennent les sanctions collectives, les incarcérations de masse, la création de « zones concentrationnaires » (c’est l’appellation que donne le gouvernement israélien aux zones où il parque les Bédouins du Néguev), la torture, les détentions administratives (sans procès ni avocat), les démolitions de maisons, les exécutions extrajudiciaires et bien plus encore. « (…) celle des nazis » comprend bien des mesures communes et de nombreuses lois copiées presque mot pour mot sur les lois raciales nazies (voir une fois de plus ICI) .

« Tenir les Juifs de manière collective pour responsables des actions de l’État d’Israël. »

Vague, une fois de plus. Quels Juifs ? Bien des Juifs s’opposent à toute l’idée de l’existence d’un « État juif » et pas uniquement à ses actions. Bien des Juifs soutiennent le nettoyage ethnique et le génocide (y compris les responsables de très importantes organisations juives, telle la « Conférence des présidents des principales organisations juives »). Appeler un chat un chat ou dire du ciel qu’il est bleu ne devrait pas être taxé d’« antisémitisme ».

Pour finir, des journalistes israéliens comme Gideon Levy et Amira Hass et des organisations israéliennes des droits de l’homme comme B’Tselem vont-ils être tous catalogués d’ « antisémites » ? Après tout, leurs propos et leurs rapports truffés de faits violent la plupart de ces définitions sionistes. L’ONU, Amnesty International, Médecins pour les droits de l’homme, le Comité international de la Croix-Rouge, 12,5 millions de Palestiniens vont-ils eux aussi être taxés d’ « antisémitisme » de la même façon que les noirs d’Afrique du Sud étaient catalogués comme « anti-blancs » ?

Quel monde orwellien malade avons-nous créé par notre apathie et par notre silence ! Il est temps d’élever la voix. Je demande instamment à tous les Européens particulièrement d’élever la voix (et même de hurler). Assez, c’est assez !


Repris d’un courriel envoyé par Mazin Qumsiyeh le 2 juin 2017
Traduction : Jean-Marie Flémal

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Mazin Qumsiyeh

Mazin Qumsiyeh, Palestinien, est l’auteur de « Sharing the Land of Canaan » et de «Une histoire populaire de la Résistance palestinienne ». Il enseigne au sein de l’université de Bethléem et de Bir Zeit et dirige le Musée Palestine d’Histoire Naturelle et l’Institut palestinien de biodiversité et durabilité

Lisez également  ce communiqué de l’UJFP :

Une insoutenable européanisation du chantage à l’antisémitisme

 

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