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La coopération avec Israël : une nécessité sacrée ou une farce sinistre ?

David Cronin

Pour Mahmoud Abbas, le fait de collaborer à l’occupation militaire israélienne est quelque chose de « sacré ».

Ce l’est à un point tel qu’Abbas, chef de l’Autorité palestinienne (AP), s’est apparemment vanté d’avoir emprisonné l’intellectuel et combattant de la résistance Bassel al-Araj moins d’un an avant son assassinat.

La police de l’Autorité palestinienne a recouru à des méthodes particulièrement musclées, lors des récentes protestations à Ramallah. (Photo : APA images)

Contrairement à ce qu’Abbas peut prétendre, il n’est pas tenu au devoir – et surtout pas sacré – de faire respecter l’occupation. Il s’en tient plutôt à un plan global élaboré par les gouvernements occidentaux voici deux décennies environ.

Au cours des six premiers mois de 1998, la Grande-Bretagne assurait la présidence tournante de l’Union européenne. Dans le cadre de leur travail, les diplomates en poste à Bruxelles ont mis au point une proposition de « coopération sécuritaire » entre Israël et l’AP.

La proposition fut émise juste avant une visite de Tony Blair, à l’époque Premier ministre, au Moyen-Orient, en avril de cette année. Elle recommandait à un spécialiste européen de la « sécurité » et aux responsables de la « sécurité préventive » en Cisjordanie et Gaza occupées de se rencontrer toutes les deux semaines environ ou « en temps de crise ».

Le but de ces discussions était de permettre à l’UE de définir le genre d’« assistance pratique » qu’elle allait fournir à l’AP. Cette assistance devait contribuer à ce que l’AP puisse assumer ses « obligations sécuritaires en vue de combattre le terrorisme ».

Ces « obligations » avaient été détaillées ensuite dans les « accords de Wye Plantation », un document signé en octobre 1998 par Yasser Arafat – le prédécesseur d’Abbas à la tête de l’AP – et Benjamin Netanyahou, à l’époque déjà Premier ministre d’Israël.

Cet « accord » imposait à l’AP d’adopter une approche de « tolérance zéro » envers « le terrorisme et la violence ». Cela allait impliquer l’arrestation de toute personne soupçonnée de violence et l’interdiction des groupes « terroristes ».

La capitulation

Il était également enjoint à l’AP de « promulguer un décret interdisant toutes formes d’incitation à la violence et au terrorisme » – des termes qui, dans leur utilisation par Israël, allaient être utilisés pour réprimer une large gamme d’activités politiques contre l’occupation.

Dans ses effets, l’« accord de Wye Plantation » inféodait par conséquent les forces de l’AP à Israël.

Il requérait également qu’Israël obtînt des détails sur tout le personnel de police de l’AP – comme pour insister sur le fait qu’en dernier recours, c’était Israël qui les commandait. Les États-Unis avaient hérité de la responsabilité de superviser cette « coopération » – bien que « capitulation » eût peut-être été un terme plus approprié.

La Grande-Bretagne et les États-Unis allaient insister pour obtenir les clefs des prisons de Palestine.

Et ce fut littéralement le cas lors de la Deuxième Intifada. En 2002, Israël accepta un arrangement prévoyant que six Palestiniens fussent détenus par l’AP dans la ville cisjordanienne de Jéricho.

Une partie de l’arrangement prévoyait que la Grande-Bretagne et les États-Unis fournissent des gardiens pour superviser la détention. L’un des détenus – Ahmad Sa’adat, un personnage de premier plan au sein du Front populaire de libération de la Palestine – n’avait même pas été accusé d’un délit prouvable.

Il y a eu onze ans cette semaine, Israël avait effectué un raid contre la prison de Jéricho, où les six hommes étaient détenus.

Le raid avait été facilité par la Grande-Bretagne et les États-Unis : Israël avait été informé au préalable que les deux pays avaient décidé de retirer leurs gardiens de prison (sans doute pour assurer leur sécurité).

Les six hommes avaient été enlevés par Israël et sont toujours derrière les barreaux aujourd’hui.

Par la suite, la Grande-Bretagne allait être un acteur clé dans une opération de l’UE ayant pour but de conseiller la police palestinienne. La plupart des hommes qui ont dirigé cette opération jusqu’à ce jour ont servi précédemment dans la police britannique et dans la Police royale de l’Ulster, en Irlande du Nord.

Parmi ces hommes, le premier responsable de l’opération, Jonathan McIvor, le plus haut gradé des policiers sans uniforme en service à Plumstead, le district de Londres où l’adolescent noir Stephen Lawrence avait été assassiné en 1993.

Une enquête officielle avait établi qu’il existait une culture du « racisme institutionnel » au sein de la Police métropolitaine de Londres. L’enquête avait critiqué McIvor pour n’avoir pas assumé ses responsabilités le soir de l’homicide et pour l’insuffisance de ses connaissances à propos des violences racistes dans la zone.

Des outils de répression

Ces critiques n’empêchèrent nullement le gouvernement britannique de désigner McIvor pour remplir cette tâche de l’UE.

La Grande-Bretagne prouva son engagement envers McIvor en payant la plupart des frais au cours de la première année où il dirigea l’opération de l’UE. McIvor se mit bien vite à évaluer la façon d’équiper la police de l’AP d’outils de répression, tels matraques, gaz lacrymogènes et balles en caoutchouc.

L’objectif tacite de l’opération était de satisfaire Israël. Ce but fut atteint.

Micky Rosenfeld, un porte-parole de la police israélienne, a encensé l’UE d’avoir facilité la coopération entre Israël et l’AP.

Une initiative du même genre fut lancée par les États-Unis en 2005. Elle impliquait la désignation d’un général de l’armée américaine au poste de « coordinateur sécuritaire » chargé de former et d’entraîner les forces de l’AP.

La Grande-Bretagne et le Canada ont fourni du personnel eux aussi, dans cette initiative.

Keith Dayton, le coordinateur sécuritaire entre 2005 et 2010, préconisait de semer la désunion entre les Palestiniens. Il facilita les arrestations massives et rafles de personnes soupçonnées de liens avec le Hamas en Cisjordanie en 2007.

Dayton fut également l’un des personnages clés d’un plan bâclé ficelé par l’administration de George W. Buch. Le plan impliquait d’armer et d’entraîner des collabos palestiniens à Gaza pour qu’ils démantèlent l’administration dirigée par le Hamas après la victoire électorale de ce parti aux élections de l’AP en 2006.

L’intervention américaine provoqua des rixes mortelles entre les partisans du Hamas et le parti Fatah d’Abbas en 2007 et aboutit à la sécession politique toujours en cours entre la Cisjordanie et la bande de Gaza.

Plus tard, Dayton se vanta du succès qu’il avait récolté en convainquant l’AP de « dissiper les craintes israéliennes ». Des troupes israéliennes stationnées en Cisjordanie se joignirent à l’attaque israélienne contre Gaza fin 2008 et début 2009. Dayton prétendit qu’elles avaient quitté leurs postes habituels du fait qu’on « pouvait se fier » aux forces de l’AP.

Ces forces n’allaient certes pas laisser tomber l’oppresseur israélien. L’AP réprima les protestations organisées en Cisjordanie contre l’invasion israélienne de Gaza.

Aujourd’hui encore, elle continue à réprimer les protestations.

La semaine dernière, les Palestiniens sont descendus dans les rues de Ramallah, dénonçant la complicité de l’AP dans l’assassinat de Bassel al-Araj et dans les poursuites contre d’autres activistes. Les manifestants ont été confrontés aux forces de police de l’AP qui n’ont pas hésité à se servir de leurs matraques et à tirer des grenades lacrymogènes.

Le père de Bassel, Mahmoud al-Araj, faisait partie des gens qui se sont fait tabasser.

Il est particulièrement honteux qu’un homme qui vient de perdre son fils soit traité avec une telle brutalité. Voilà ce qui arrive quand l’AP tend à faire du plat à l’oppresseur en copiant ses méthodes.


Publié le 16 mars 2017 sur The Electronic Intifada.
Traduction : Jean-Marie Flémal

D_CroninDavid Cronin est l’auteur de Europe’s Alliance With Israel: Aiding the Occupation (Pluto Press, 2011 – L’Alliance de l’Europe avec Israël contribue à l’occupation). Il a écrit des articles pour de nombreuses publications, dont The Guardian, The Wall Street Journal Europe, European Voice, the Inter Press Service, The Irish Times and The Sunday Tribune. En tant qu’activiste politique, il a tenté d’appliquer un état d’ »arrestation citoyenne » à Tony Blair et Avigdor Lieberman pour crimes contre l’humanité.

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