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La chimérique «solution à deux Etats» est moribonde

Ian S. Lustick

L’évidence, peu à peu, s’impose et fait son chemin dans les esprits : le prétendu « processus de paix » n’est qu’un trompe-l’œil à l’abri duquel s’organise jour après jour la disparition, l’évaporation, de l’État palestinien avant même qu’il soit né.

Tout le monde le voit, tout le monde le comprend, tout le monde le constate et en prend la mesure à chaque fois que le gouvernement israélien annonce une nouvelle étape dans la colonisation de la Cisjordanie ou se livre à une nouvelle provocation pour signifier la permanence de son projet de conquête.

Tout le monde, sauf apparemment le gouvernement des États-Unis, l’Autorité Palestinienne et le gouvernement Netanyahou, qui s’évertuent à maintenir les apparences trompeuses. La « solution à deux États » est moribonde. Et ce ne sont pas seulement des militants pro-palestiniens qui le disent.

L’ancien conseiller de François Mitterrand, l’économiste Jacques Attali, par ailleurs auteur d’un « Dictionnaire amoureux du judaïsme« , écrit sur son blog : « Les  Israéliens n’auront un jour plus qu’un seul destin : celui de se faire dominer démographiquement, puis militairement, dans un État unique, qui sera, au mieux, laïc et multiconfessionnel; au pire, vraisemblablement, islamique. Ils disparaitront alors dans une « palestinisation » d’Israël, qu’ils  devront alors quitter, de gré ou de force ».

Et il ajoute : « La juxtaposition de deux États viables, la palestinisation d’Israël, l’israélisation de la Palestine. Trois scénarii aujourd’hui invraisemblables. Et pourtant, l’un d’entre eux se réalisera. Le deuxième est aujourd’hui, de loin, le plus probable« .

L’analyse d’Attali rejoint, sur des points essentiels, celle de Ian S. Lustick, professeur de sciences politiques de l’Université de Pennsylvanie, que nous reproduisons ci-dessous, et qui a été publiée par le New York Times, sous le titre « Two-State Illusion« . Sans qu’on en partage toute la vision (il s’en faut), cette analyse montre qu’aux États-Unis aussi progresse la conscience de l’impasse actuelle et de la nécessité d’en sortir, ce qui implique une révision fondamentale et débouche inéluctablement sur la fin de l’alignement inconditionnel de Washington sur les gouvernements israéliens successifs.

L.D.


L’histoire des trois dernières décennies est jonchée des débris des tentatives de « négociation de la dernière chance » pour la paix en Israël. Toutes les parties concernées sont restées fidèles à l’idée qu’il doit y avoir deux États, un État palestinien et un État israélien.

Depuis plus de 30 ans, experts et politiciens ont multiplié les mises en garde quant à un « point de non-retour ». Le Secrétaire d’État John Kerry n’est que le dernier d’une longue lignée de diplomates étatsuniens bien pensants irrémédiablement fidèle à une idée qui pourtant appartient désormais au passé. Ceux qui croient vraiment à la « solution à deux Etats » ne voient aucun autre espoir.

N’ayant aucune alternative en tête, et incapables ou refusant de remettre en cause leur postulat de base, ils sont forcés de défendre une idée dont le succès ne peut pourtant plus leur apparaître sincèrement comme plausible ou simplement possible.

Cela ressemble à une répétition des événements de 1975, lorsque le dictateur espagnol Francisco Franco tomba dans le coma. Les media ont alors commencé une longue veillée funèbre, annonçant chaque matin que le Caudillo Franco n’était toujours pas mort [1]. L’écho de cette allégeance désespérée à ce qui déjà n’est plus résonne aujourd’hui dans chaque discours, dans chaque conférence de presse, dans chaque tribune consacrée dans la presse à la « solution à deux États ».

Il est vrai que certains comas prennent fin miraculeusement. De grandes surprises, cela peut arriver, parfois. Le problème est que les changements requis pour arriver à deux États stables, palestinien et israélien, vivant côte à côte sont aujourd’hui considérablement moins probables que d’autres issues, moins familières mais plus plausibles, qui mériteraient beaucoup de vigilance mais n’en recueillent aucune.

Des courants islamistes puissants considèrent qu’une Palestine fondamentaliste est plus désirable qu’un petit État dirigé par un gouvernement laïc. La disparition d’Israël, en tant que projet sioniste, par la guerre, par l’épuisement culturel ou du fait de l’évolution démographique, est au moins aussi plausible que l’évacuation d’un bon demi-million d’Israéliens établis au-delà de la frontière de 1967 [2], ou « Ligne verte », pour permettre l’existence d’un véritable État palestinien.

Alors que la vision de deux États, israélien et palestinien, prospérant côte à côte est passée de « plausible » à « à peine possible », l’hypothèse d’un État mixte, émergeant d’une longue et violente lutte à propos des droits démocratiques, n’est plus inconcevable. Pourtant, le fantasme d’une « solution à deux États » empêche tout le monde d’agir en faveur de quelque chose qui puisse fonctionner.

Toutes les parties en présence ont des raisons de s’accrocher à cette illusion. L’Autorité Palestinienne a besoin de maintenir son peuple dans l’illusion qu’on progresse vers une « solution à deux États », afin de pouvoir continuer à recevoir l’aide diplomatique et économique qui permet de financer le niveau de vie de ses dirigeants et les emplois de dizaines de milliers de soldats, d’espions, de policiers et de fonctionnaires, et sa domination sur une société palestinienne qui la perçoit comme corrompue et incompétente.

Le gouvernement israélien s’accroche à la notion de « solution à deux États » car elle semble refléter les sentiments de la majorité des Juifs israéliens, et que cela protège le pays de l’opprobre international, même s’il ne s’agit que d’un camouflage pour masquer son expansion territoriale continue en Cisjordanie. Les politiciens étatsuniens ont besoin du slogan de la « solution à deux États » pour montrer qu’ils travaillent en faveur d’une solution négociée, afin d’une part de se ménager les faveurs du lobby pro-israélien et d’autre part de dissimuler leur humiliante incapacité à supporter la moindre distance entre Washington et le gouvernement israélien.

Enfin, il y a une « industrie du processus de paix » – avec ses légions de consultants, d’experts, d’universitaires et de journalistes qui ont un besoin constant de lecteurs, d’auditeurs et de donateurs et qui sont tout autant désespérés par l’idée que la dernière série de pourparlers pourrait mener à la création d’un État palestinien que par l’idée qu’elle pourrait ne pas y arriver.

L’idée de créer deux États entre le Jourdain et la Méditerranée a émergé dès les années 1930, puis a disparu de la conscience du public entre 1948 et 1967 [3]. Entre 1967 et 1973, elle est revenue à la surface, sous l’influence d’une minorité de « modérés » dans chaque communauté.

Dans les années 1990, la majorité dans les deux camps en est venue à la considérer non seulement comme possible mais, au plus fort du « processus d’Oslo », comme probable. Mais la faillite des dirigeants, soumis à d’énormes pressions, a conduit le « processus d’Oslo » au désastre. Actuellement, plus personne n’oserait suggérer qu’une « solution » négociée à deux États est probable. Seuls les plus optimistes persistent à affirmer que, pendant un court laps de temps, elle est encore concevable.

Pourtant, beaucoup d’Israéliens voient la disparition de leur pays comme non seulement possible, mais même probable. L’État d’Israël a été créé, mais non sa permanence. La phrase la plus commune, dans le discours politique israélien, est dérivée de la formule : « Si X se produit (ou ne se produit pas), l’État n’y survivra pas ! ».

Et ceux qui considèrent qu’Israël existera pour l’éternité en tant que projet sioniste devraient se rappeler à quelle vitesse l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS), l’Iran de la dynastie Pahlavi, le régime de l’apartheid sud-africain, l’Irak baasiste et les républiques formant la Yougoslavie se sont désagrégés, et à quel point les ténus signes annonciateurs de l’effondrement imminent avaient pu échapper aux observateurs les plus attentifs.

Dans chacun ce ces cas, les suppositions à propos de ce qui était « impossible » ont contribué à protéger des institutions fragiles, en limitant l’imagination des politiques. Et quand les réalités objectives ont commencé à diverger considérablement du « bon sens » officiel, d’immenses pressions s’étaient accumulées. Tout comme un ballon éclate brutalement lorsqu’on y insuffle graduellement de l’air quand la limite de résistance à l’étirement de sa paroi est dépassée, il y a en politique des seuils dont le franchissement provoque des ruptures radicales.

Quand ces seuils sont dépassés, l’impossible devient soudain probable, avec ce que cela comporte d’implications révolutionnaires pour les gouvernements et pour les nations. Comme nous le voyons avec éclat dans tout le Moyen-Orient, où les forces de changement et les idées nouvelles ont été étouffées aussi complètement et aussi longtemps qu’ils l’ont été dans le conflit israélo-palestinien, des bouleversements soudains et brutaux deviennent de plus en plus probable.

LES LECONS DE L’HISTOIRE *

L’histoire n’est pas avare en leçons de ce genre. La Grande-Bretagne a gouverné l’Irlande pendant des siècles, et l’avait annexée en 1801. Au milieu du XIXème siècle, la totalité de la classe politique britannique considérait cette annexion définitive comme une évidence. Mais l’étouffement des aspirations irlandaises provoqué des révoltes à répétition. Dans les années 1880, la « question irlandaise » était devenue le principal problème auquel le pays était confronté, et cela provoqua des mutineries dans l’armée et conduisit au bord de la guerre civile, peu avant la première guerre mondiale. Après la fin de la guerre, il ne fallut plus que quelques années pour que l’Irlande devienne indépendante. Ce qui était inconcevable était devenu un fait.

La France a dirigé l’Algérie pendant 130 ans, et jamais l’avenir de l’Algérie ne fut envisagé autrement que comme partie intégrante de la France. Mais d’énormes pressions se sont accumulées, débouchant sur une révolution qui causa la mort de centaines de milliers de personnes. La victoire militaire de la France sur les rebelles, en 1959, ne put empêcher que l’Algérie devienne indépendante et que les Européens en soient chassés.

Quand Mikhaïl Gorbatchev chercha à sauver le communisme soviétique en y introduisant les politiques de glasnost et de perestroika, il considérait que son peuple continuerait à croire à la permanence de la structure de l’U.R.S.S. Mais les forces de changement qui s’étaient déjà accumulées étaient irrésistibles. Incapable de séparer la liberté d’expression et les réformes du marché du reste du projet de l’État soviétique, les politiques de M. Gorbatchev ont poussé le système au-delà de son point de rupture. En quelques années, à la fois l’U.R.S.S. et le régime dit communiste [4] ont été balayés.

La focalisation obsessionnelle sur la possibilité toute théorique de la «solution à deux États» est un comportement aussi irrationnel que celui de ceux qui veillaient à ce que les sièges soient parfaitement alignés sur le pont du Titanic au lieu de veiller à éviter les icebergs. Mais ni les paquebots naviguant dans la nuit ni l’État d’Israël ne peuvent éviter les icebergs à moins qu’ils ne soient localisés.

Le slogan de la « solution à deux États » sert de bandeau à deux aveuglements, à l’abri duquel se maintiennent deux fantasmes complètement contradictoires. La vision israélienne des « deux États » englobe l’idée de réfugiés palestiniens ayant renoncé à leur « droit au retour » sacré, le contrôle israélien sur la totalité de Jérusalem, et un archipel de vastes implantations juives [en Cisjordanie] reliées par des entrelacs de routes d’accès réservées aux Juifs.

La version palestinienne comprend le retour des réfugiés, l’évacuation de la quasi-totalité des colonies, et Jérusalem-est en tant que capitale.

LES SUBTERFUGES DE BEGIN, LA COMPLICITE DES ÉTATS-UNIS

La diplomatie, sous la bannière de la « solution à deux États», n’est plus une voie vers une solution, mais est devenue en elle-même un obstacle. Nous sommes engagés dans une négociation ne menant nulle part. Et ce n’est pas la première fois que la diplomatie étatsunienne a bloqué tout progrès politique au nom de pourparlers sans espoir.

En 1980, j’étais un professeur assistant détaché [de l’Université] Dartmouth au « Bureau of Intelligence and Research » du Département d’État [5] . J’étais chargé de l’analyse des politiques israéliennes de colonisation et de confiscation de terres en Cisjordanie et de leurs implications pour les « négociations d’autonomie » à cette époque en cours entre Israël, l’Égypte et les États-Unis.

Il m’apparaissait clairement que le gouvernement du Premier Ministre Menachem Begin utilisait systématiquement des discussions inextricables comme moyen de camoufler une annexion de facto de la Cisjordanie, via une politique intensive de construction de colonies, d’expropriations de terres et d’encouragement à l’émigration « volontaire » de la population arabe.

Afin de protéger le processus de paix, les États-Unis limitaient strictement toute critique publique de la politique du gouvernement israélien, de sorte que Washington rendait possible l’ensemble du processus d’annexion de facto qui détruisait toute perspective de pleine autonomie et de réalisation des droits légitimes du peuple palestinien, alors que tel était l’objectif officiel des négociations.

Ce procédé était soutenu et encouragé par certaines des voix les plus influentes au sein de l’administration étatsunienne. Sans surprise, il suscitait la colère chez d’autres.

Un jour, je fus convoqué au bureau d’un diplomate de haut rang, qui comptait à l’époque au nombre des plus puissants défenseurs des négociations. C’était un homme que j’avais toujours respecté et admiré. « Êtes-vous », me demanda-t-il, « personnellement à ce point sûr de la justesse de votre analyse que vous vouliez détruire la seule chance de paix entre les Israéliens et les Palestiniens ? »

Sa question m’a laissé sans voix, mais pour peu de temps. « Oui, Monsieur. Je le suis », ai-je répondu.

Et je n’ai pas changé d’avis. Si à cette époque les États-Unis avaient mis en garde contre les effets des politiques destructrices du gouvernement israélien, cela aurait pu grandement améliorer les perspectives de paix, sous la conduite d’un autre leader. Cela aurait pu empêcher la victoire électorales de justesse de Begin en 1981, et amené au pouvoir un gouvernement prêt à négocier sérieusement avec les palestiniens avant qu’éclate la première ou la seconde intifada et avant la construction d’implantations massives en Cisjordanie.

Et le « processus d’Oslo » aurait pu avoir lieu dix années cruciales plus tôt. Aujourd’hui, comme à l’époque, les négociations sont des décors qui empêchent d’apercevoir qu’en toute hypothèse les Israéliens, les Palestiniens et les Étatsuniens doivent trouver des chemins « non-catatrophiques » vers le futur.

Le problème n’est plus de tracer des frontières politiques entre Juifs et Arabes sur une carte, mais de définir comment l’égalité de leurs droits politiques sera réalisée. La disparition de la « ligne verte » de 1967 en tant que ligne de démarcation entre les souverainetés potentielles d’Israël et de la Palestine signifie que l’occupation israélienne de la Cisjordanie va stigmatiser la totalité d’Israël. Pour certains, l’abandon du mirage de la « solution à deux États » sera ressentie comme la fin du monde.

Mais ce ne l’est pas. Israël ne peut plus exister comme le voulait la vision des fondateurs sionistes, un « État juif et démocratique ». Et les potentats de l’OLP à Ramallah ne peuvent plus se pavaner sur la scène d’un véritable État palestinien. Mais ces espoirs détruits peuvent en rendre d’autres plus probables.

CE QUI RESTE DE L’AUTORITÉ PALESTINIENNE VA DISPARAÎTRE, LE SOUTIEN INCONDITIONNEL DES ÉTATS-UNIS A ISRAËL AUSSI

Les postulats nécessaires au maintien en vie du slogan de la « solution à deux États » nous a rendus aveugles à d’autres scénarios plus probables. Avec un statut mais aucun rôle, ce qui reste de l’Autorité Palestinienne va disparaître.

Et Israël sera confronté au redoutable défi de devoir contrôler toute l’activité économique et politique et toutes les ressources foncières et en eau, entre le Jourdain et la Méditerranée.

La scène sera dressée pour le spectacle d’une oppression impitoyable, pour des mobilisations de masse, des émeutes, la brutalité et la terreur qui provoqueront l’émigration tant de Juifs que d’Arabes, et une marée montante de condamnations internationales d’Israël.

Et face à l’indignation croissante, les États-Unis ne seront plus capables de maintenir leur soutien incon­dition­nel à Israël. Dès l’instant où l’illusion d’une solution nette et acceptable au conflit disparaîtra, les dirigeants israéliens commenceront à voir, comme avant eux ceux de l’Afrique du Sud l’ont vu dans les années 1980, que leur comportement conduit à l’isolement, à l’émigration et au désespoir. Une nouvelle pensée pourrait alors voir le jour quant à la place d’Israël dans une région du monde qui évolue très rapidement. Il pourrait y avoir de généreuses indemnisations pour les propriétés perdues. Et des négo­ciations avec les Arabes et les Palestiniens basées sur la satisfaction de leurs aspirations politiques essentielles, et non plus sur la maximalisation des prérogatives israéliennes, ce qui pourrait induire plus de sécurité et plus de légitimité.

Peut-être le fait d’admettre publiquement les erreurs et les responsabilités israéliennes dans les souffrances infligées aux Palestiniens pourrait-il conduire la partie arabe à accepter moins que ce qu’elle considère comme la justice pleine et entière.

Et peut-être l’arsenal nucléaire israélien, puissant et redoutable mais essentiellement inutilisable, pourrait-il être sacrifié pour l’avènement d’une zone sans aucune arme de destruction massive, de manière stricte et contrôlée, dans l’ensemble du Moyen-Orient.

De telles idées ne peuvent même pas être évoquées, aussi longtemps que la chimère d’une « solution négociées à deux États » monopolisera toutes les attentions. Mais une fois que la chimère s’évanouira et que les yeux s’ouvriront, la politique peut susciter d’étrangers compagnonnages. Dans un environnement radicalement nouveau, les Palestiniens laïcs dans une Cisjordanie israélienne pourraient trouver des alliés parmi les post-sionistes de Tel-Aviv, les émigrés russophones non-juifs, les travailleurs immigrés et les entrepreneurs israéliens du « village global ».

Les Juifs ultra-orthodoxes anti-nationalistes pourraient se découvrir des points communs avec les musulmans traditionalistes. Libérés des entraves d’un sionisme étatiste dans un Moyen-Orient en rapide mutation, les Israéliens dont les familles sont venus des pays arabes pourraient trouver des raisons de se voir non plus comme des « orientaux », mais comme des Arabes.

Les masses de réfugiés arabes, exploités et opprimés, à Gaza, en Cisjordanie et en Israël même, pourraient voir la démocratie – et non l’islam – pour transformer ce qu’ils ont (leur nombre) en ce qu’ils espèrent (des droits et des ressources). Les Juifs israéliens dont le but est avant tout de s’établir sur la plus vaste partie possible du « Grand Israël » pourraient trouver des arrangements basés sur une confédération, ou une formule régionale en fin de compte plus attrayant qu’un nationalisme israélien étroit.

Il reste possible qu’un jour deux vrais États prennent forme. Mais le faux-semblant selon lequel des négocia­tions placées sous le slogan « deux États pour deux peuples » pourraient conduire à une telle solution doit être abandonné. Le temps seul peut faire advenir des choses que les politiciens ne peuvent pas. Exactement comme l’Irlande indépendante a émergé en faisant sécession de la Grande-Bretagne qui l’avait annexée 120 ans plus tôt, un État unique peut être la route qui conduira à une éventuelle indépendance palestinienne. Mais de tels aboutissements se développent de manière organique, ils ne peuvent être implémentés par des diplomates en 24 heures, et ils ne peuvent se réaliser sans avoir expérimenté de douloureuses impasses qui amènent chacune des parties à conclure que le temps ne joue plus en sa faveur.

Faire la paix et construire un État démocratique requiert du sang et un peu de magie. La question n’est pas de savoir si le futur recèle encore des conflits entre Israël et Palestine. C’est le cas. La question n’est pas non plus de savoir si ces conflits peuvent être évités. Ils ne le peuvent pas. Mais éviter un changement véritablement catastrophique signifie mettre fin au règne étouffant d’une idée dépassée afin de permettre aux deux parties de voir le monde tel qu’il est et ensuite de s’y adapter.


* les intertitres et les notes ci-dessous sont de la rédaction du site

[1] Franco a été victime d’une attaque cardiaque le 17 octobre 1975. Il fut maintenu en vie par une équipe de 23 médecins jusqu’au 20 novembre, tandis que les courtisans se disputaient sa succession. On disait alors qu’on était dans l’attente du « fait biologique ». (NdT)
[2] Qui n’a jamais été, en droit, une frontière mais seulement une ligne de cessez-le-feu (NdT)
[3] Le plan de partition adopté en novembre 1947 par l’Assemblée générale de l’ONU prévoyait la création de 3 entités : un État arabe, un État juif et Jérusalem et sa proche banlieue, placées sous contrôle international en tant que corpus separatum. La population arabe comptait à l’époque 1 200 000 personnes (65% du total) et la population juive comptait 650 000 personnes (35%). Ces derniers se voyaient cependant attribuer 14 000 km2 (56,5% alors 7% du territoire étaient propriété juive) contre 11 500 km2 seulement pour la majorité arabe.
[4] Il s’agit du « communisme de caserne » – Voir par exemple à ce propos Alain Badiou, « L’hypothèse communiste » (Ed. Lignes – 2009)

 

Traduction : Luc Delval

Ian S. Lustick est professeur de sciences politiques à l’Université de Pennsylvanie et auteur de « Unsettled States, Disputed Lands : Britain ans Ireland, France and Algeria, Israel and the West Bank-Gaza » et de « Trapped in the War on Terror ».  

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