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Law-Train : « La Belgique et la KU Leuven légitiment les pratiques de torture en Israël »

Wided Bouchrika

Dans le projet Law-Train subventionné par l’Union européenne, la Belgique, l’Espagne et le Portugal collaborent avec Israël à mettre au point des techniques d’interrogatoire. « Le Portugal s’est déjà désisté et, si la Belgique et la KU Leuven ne le font pas, c’est qu’elles sont d’accord avec l’application des pratiques de torture en cours d’interrogatoire », a déclaré une mission belge qui est allée examiner la situation sur place.

Photo : B’tselem

C’est en mai 2015 qu’a démarré le projet Law-Train de l’Union européenne. Du budget de 5.095.687,50 euros, la moitié va à l’université israélienne de Bar Ilan, qui coordonne le projet, et au ministère israélien de la Sécurité publique.

Le but de la collaboration avec la police et la justice de l’Espagne, du Portugal et de la Belgique et avec la KU Leuven est de partager des techniques d’interrogatoire et de les adapter aux divers pays participants afin d’affronter les nouveaux défis que pose surtout la criminalité liée à la drogue. En août 2016, le Portugal s’est retiré du projet, qui court jusqu’au 30 avril 2018.

Alexis Deswaef

« Le pays l’a fait en prétextant des problèmes financiers, mais nous savons que c’était en raison de la nature controversée du projet », estime Alexis Deswaef. En compagnie d’Eva Brems, professeur en droits de l’homme de l’Université de Gand, et de Reine Meylaerts, du Groupe d’étude pour la traduction et les transferts culturels de la KU Leuven, il s’est rendu en Israël et dans les Territoires palestiniens pour enquêter sur les pratiques de torture utilisées par la police israélienne. « La KU Leuven refuse d’adopter une position. Mais, tant que la Belgique et les universités collaboreront à Law Train, elles légitimeront le recours à la torture lors des interrogatoires », a déclaré Meylaerts.

14 ans, aveuglé à l’aide d’un bandeau et entravé

Dans la cinquième inspection périodique en Israël, rendue publique en juin 206, le Comité des Nations unies (ONU) contre la torture accuse le pays d’appliquer la torture et d’autres pratiques illégales lors des interrogatoires par la police et le personnel carcéral.

Eva Brems

« Dans nos bureaux, nous lisons ces choses dans de nombreux rapports, mais quand on les entend ici, sur place, de la bouche même des victimes, c’est d’un tout autre niveau », explique Brems. « On ne peut alors faire autrement que d’être confronté à la réalité et de se rendre compte qu’il n’y a pas d’autre option : la Belgique doit se retirer de cette collaboration avec la police israélienne. »

« Des fonds de l’UE pour une police frontalière qui pose problème »

« Nous recevons une pléthore d’informations sur la violence policière », témoigne Rachel Stroumsa, directrice exécutive de l’ONG israélienne The Public Committee Against Torture in Israel (PCATIComité public contre la torture en Israël). « En Israël même, on ne peut guère parler d’abus récurrents ou de violence lors des interrogatoires.(*) Le pays dispose d’une excellente législation pour la jeunesse. Le problème, c’est que cette législation n’est pas appliquée à Jérusalem-Est. Là, nous constatons en permanence des violations des droits de l’homme sous forme d’intimidations et d’abus sexuels, de violence, d’absence d’avocat ou de parents lorsqu’on interroge des mineurs d’âge. »

« En outre, le ministère de la Sécurité publique ne coordonne pas seulement la police israélienne, mais aussi la police des frontières, ce qui pose problème », estime Stroumsa. « Ces agents accomplissent souvent ce travail en tant que composante de leur service militaire : ils agissent comme l’armée, mais sont considérés comme des policiers. »

« Ce sont souvent de très jeunes agents, sans grande expérience, et qui se servent d’armes létales et non létales lors des manifestations ainsi qu’aux check-points. »

« Il ne s’agit vraiment pas ici de notre foi dans les droits de l’homme et dans les petits papillons », plaisante Stroumsa, « c’est quelque chose de très concret. Il existe une absence complète de justification ou de responsabilité. Ainsi, Israël fait semblant d’ignorer ces pratiques et je trouve cela inquiétant. »

« Investir dans la légitimation de la torture »

« Et c’est donc exactement ce que la Belgique ferait si, avec la KU Leuven, nous continuons à participer à Law Train », explique Deswaef. « Notre procureur fédéral pense que la Belgique n’a que cinq ou six dossiers en commun avec Israël quand il s’agit de délits liés à la drogue, LE sujet de Law Train. »

« Il est probable qu’ici, Israël soit en quête de légitimité », confirme Stroumsa. « L’image d’Israël dans le monde extérieur est très importante pour notre pays : éthique professionnelle et fierté constituent des éléments cruciaux. Les avocats et les juges de la Haut Cour de justice ont trop souvent honte de l’image qu’ont d’eux-mêmes leurs collègues internationaux. »

« Aucune volonté de changement »

Dans une réponse à la campagne des ONG contre Law-Train, l’UE défend le projet – par la bouche d’un membre du cabinet, Manuel Aleixo : « La technique d’interrogatorie qui sera enseignée via Law Train suit le modèle des interviews d’enquête (investigative interviewing) recommandé par l’ONU (…) La technique s’appuie sur l’objectivité, l’impartialité et la franchise. C’est un modèle qui vise à collecter des informations (et non, par conséquent, une technique orientée sur des aveux). »

« Si l’UE croit que la police israélienne a l’intention d’apprendre quoi que ce soit dans ces formations, je dois la détromper », explique Stroumsa. « Aucune initiative des agents de nos services d’ordre ne montre qu’ils cherchent à modifier leurs techniques actuelles. Ils n’ont pas l’intention d’apprendre quoi que ce soit de leurs collègues belges. »

Complicité

« Le procureur fédéral, le ministre des Affaires étrangères et Torfs : tous se lavent les mains du problème », estime Deswaef.

Reine Meylaerts

«  »L’UE a approuvé le projet, donc nous suivons », entend-on de leur part », poursuit Meylaerts. « Mais, dans ce cas, nous sommes complices des violations massives des droits de l’homme, telles les pratiques de torture et l’organisation structurelle de l’occupation par Israël. Il y a une limite. Et, là, il ne s’agit pas seulement du quartier général de la police israélienne qui, en infraction vis-à-vis du droit international, se trouve à Jérusalem-Est occupée. La question n’est pas de savoir sur quoi porte la collaboration, quand celle-ci contribue à opprimer des êtres humains. Là, l’UE est coupable elle aussi, de même que la Belgique et la KU Leuven. »

« L’Université de Gand a déjà une politique des droits de l’homme. Notre campagne a un plus large impact et elle porte également sur le rôle joué par les universités dans la légitimation des violations des droits de l’homme », ajoute Brems. « Tant la KU Leuven que l’État belge peuvent adresser un signal clair à l’UE. Si l’Union ne trouve plus de pays pour participer à de tels projets, les collaborations n’auront peut-être plus du tout lieu à l’avenir. »

« D’où le fait que nous nous adressons désormais au Premier ministre Charles Michel qui, du 5 au 8 février, se rendra en personne en Israël et dans les Territoires palestiniens », conclut Deswaef. « Il peut y collecter les mêmes informations que celles que nous avons trouvées. Si on analyse objectivement ces informations, on ne peut qu’en arriver à la même conclusion : La Belgique ne peut absolument pas continuer à participer à Law Train. »


Publié le 3 février 2017 sur Knack
Traduction : Jean-Marie Flémal

(*) Ndlr. Récemment des Palestiniens vivant en Israël étaient en Belgique. Ils témoignaient des tortures subies dans les prisons Israéliennes et du fait qu’ils ne sont pas traités que les Juifs israéliens.

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