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Khader Adnan, prisonnier palestinien, en danger de mort imminente

Khader Adnan a 33 ans. Le 17 décembre, en pleine nuit, à 3 h 30, il est enlevé de sa maison dans le village d’Arrabeh, près de Jénine par des militaires israéliens. Il n’y a pas de charges contre lui.  Le lendemain, il commence la grève de la faim contre la détention administrative.

Ce 17 février, Khader Adnan en est à 62 jours de grève de la faim. Il a perdu 40 kg, est totalement épuisé,  enchaîné à son lit d’hôpital dans la prison d’Ofer. La cour militaire israélienne a rejeté ce lundi 13 février son recours contre sa détention administrative.

312 autres Palestiniens sont enfermés dans les prisons israéliennes sans aucun forme de jugement, sans même savoir ce qui lui est reproché et par conséquent sans aucune possibilité de se défendre. Amnesty Internation et Human Rights Watch dénoncent. Les Palestiniens manifestent, à Gaza, en Cisjordanie. D’autres grèves de la faim éclatent dans les prisons. Israël reste sourd. En Irlande des anciens grévistes de la faim des blocks H de 1981 se mobilisent, envoient leurs messages de solidarité.

Mais l’Europe refuse de sauver Khader Adnan. Dans un communiqué  l’équipe d’Ashton n’exige pas la libération ou la mise en accusation immédiate d’Adnan, mais se contente simplement de demander de « mettre tout en œuvre » pour préserver sa santé. Et Ashton accepte que la détention administrative puisse être utilisée dans certaines circonstances non spécifiées par ailleurs, même si cette détention administrative ne respecte pas le droit des prisonniers de savoir pourquoi ils sont détenus et leur droit à un procès honnête et dans un délai raisonnable.

Mousa Abu Maria, un leader de la résistance populaire du village Beit Ummar,  a connu Khader Adnan en prison. Interviewé par Bekah Wolf pour Palestine Solidarity Project, il trace son portrait,  parle de sa propre détention et de leur lutte commune.

Bekah Wolf : Comment connais-tu Khader Adnan ?

Mousa Abu Maria : On s’est ren­contré en 2001 ou 2002 dans la prison d’Askelon. Il était un leader dans la prison, parce qu’il n’en était pas à sa pre­mière incar­cé­ration. Il formait des groupes de pri­son­niers à l’histoire de la Palestine et de l’insurrection. La prison était une sorte d’université à cette époque, et il était l’un des professeurs.

BW : Quel genre de personne était-il ?
MAM : Beaucoup d’étrangers pensent que si vous portez la barbe ou êtes membre du Jihad isla­mique, vous restez seulement assis à prier toute la journée. Khader Adnan plai­santait comme n’importe qui d’autre. Il a mon âge, nous étions jeunes, nous étions comme n’importe quels jeunes gens. Il essayait de nous faire oublier qu’on se trouvait en prison, comme si on était juste dans un dortoir. Il s’occupait d' »organiser » la vie des pri­son­niers, ce qui lui valait des pro­blèmes avec les gar­diens. Il était souvent placé en cellule d’isolement, mais à sa sortie il conti­nuait d’agir de la même façon.

BW : Il a com­mencé la grève de la faim pour pro­tester contre la manière dont il était traité lors de ses inter­ro­ga­toires. Il était maintenu dans un état de stress, battu et insulté. Est-??ce que ta propre expé­rience est similaire ?
MAM : C’est comme ça que l’armée d’occupation se conduit avec les mili­tants : ils essaient de prouver à quel point ils vous contrôlent. Ils veulent vous dire : « vous avez peut-??être du pouvoir à l’extérieur, mais ici, en prison, nous détenons tota­lement le pouvoir ». Ils me for­çaient à rester assis les poi­gnets attachés aux che­villes, sur une chaise métal­lique, inclinée vers l’avant, pendant des heures, jours après jours. C’est à la fois une torture phy­sique et psy­cho­lo­gique. Vous ne pouvez pas lever la tête, vous ne pouvez pas les regarder dans les yeux. Ils veulent que vous ne vous sentiez plus vous-??même, vous montrer qu’ils vous pos­sèdent, et que vous n’avez plus aucun pouvoir de résistance.

BW : Au sujet des insultes et des coups, quel en est le but ?
MAM : C’est encore juste pour faire preuve de contrôle, casser votre volonté de résis­tance. Ils savent que vous avez été un militant, et que vous avez une cer­taine force inté­rieure pour résister, et c’est ça qu’ils doivent briser. Parfois c’est pour obtenir de vous des infor­ma­tions, mais la plupart du temps c’est pour briser votre volonté. C’est pour ça que vous com­mencez une grève de la faim, c’est la seule chose que vous puissiez encore contrôler, ce que vous mangez, ce que vous mettez dans votre corps. C’est le moyen de montrer que vous pouvez encore résister. Vous faites ça à l’intention de vos bour­reaux et de vos cama­rades, mais vous vous prouvez aussi quelque chose à vous-même, qu’il vous reste encore la force de résister, qu’ils n’ont pas pu tout vous prendre.

BW : Khader Adnan mène aujourd’hui la grève de la faim pour pro­tester contre sa détention admi­nis­trative. Tu as été toi-??même en détention admi­nis­trative pendant 14 mois, peux-tu nous expliquer ce que c’est, et pourquoi ça peut conduire un homme à choisir de mourir plutôt que de vivre dans de telles conditions ?
MAM : Tout d’abord, je ne pense que Khader Adnan veuille mourir. Ce n’est pas son état d’esprit. Nous avons tous pra­tiqué la grève de la faim par le passé pour pro­tester contre nos condi­tions d’incarcération. Il démontre son enga­gement dans la résis­tance, de la seule façon qui lui soit encore auto­risée, avec son propre corps. La détention admi­nis­trative est aussi une agression psy­cho­lo­gique menée contre une per­sonne. Vous êtes détenu, sans savoir de quoi vous êtes accusé, mais plus important encore, sans savoir combien de temps cela va durer. Quand vous êtes condamné à une peine de prison, vous pouvez accepter la réalité et la tenir à dis­tance ; vous pouvez garder l’espoir et faire des projets pour votre vie après votre libé­ration. La détention admi­nis­trative ne vous permet pas cela, parce que vous ne savez jamais quand vous allez être relâché. Vous êtes dans une agi­tation per­ma­nente. C’est aussi le cas pour votre famille.

Tu te sou­viens quand j’ai pensé que j’allais être relâché, les gar­diens m’avaient dit de pré­parer mes affaires et je t’ai envoyé un message par l’intermédiaire d’un autre pri­sonnier pour te le faire savoir. Ils m’ont même conduit jusqu’au portail de la prison avec toutes mes affaires, et j’ai pensé, après 12 mois « je vais enfin être relâché, je vais revoir ma femme et ma famille ».

Et là ils m’ont dit que c’était une plai­san­terie. Ils m’ont remis dans la jeep et ramené à la prison. Ça détruit votre âme. Après une telle atteinte à la force et à la nature de votre esprit, vous ne pouvez plus que vous détruire vous-même. Il faut une force incroyable pour ne pas tomber dans le désespoir. C’est pour Khader une moti­vation puis­sante pour entamer une grève de la faim. Je crois qu’il a besoin de sentir qu’ils (les soldats des forces d’occupation) ne le contrôlent pas tota­lement. Ils peuvent contrôler quand il voit sa famille, quand il va être relâché, tout ça, mais main­tenant il contrôle lui-même quelque chose qu’ils ne peuvent pas lui prendre.

Le but de toute force d’occupation est de démontrer qu’elle contrôle tota­lement la popu­lation, afin que celle-??ci ne résiste plus. Khader prouve à lui même ainsi qu’à nous tous que le pouvoir de résister est tou­jours entre nos mains et que l’armée d’occupation ne peut pas nous enlever cela.

BW : Mousa, tu as été en prison pendant plus de 6 ans, tu as été battu, frappé si durement pendant l’interrogatoire lors de ton premier empri­son­nement, qu’ils ont dû te trans­porter à l’hôpital, ta maison à été bom­bardée au milieu de la nuit à plu­sieurs reprises, et à chaque fois tu sais qu’ils peuvent t’emmener et te remettre en détention admi­nis­trative même si tu n’as rien fait. Comment continues-tu à œuvrer au sein de la lutte popu­laire ? Comment continues-tu à résister ?
MAM : Les gens comme moi, comme Khader, comme Bassem Tamimi (coor­di­nateur de Nabi Saleh, empri­sonné), nous nous sommes engagés il y a long­temps dans la résis­tance. Nous nous sommes promis à nous-??même et aux nôtres que nous affron­te­rions l’occupation et la regar­de­rions dans les yeux. Bien sûr je ne veux pas retourner en prison, je veux vivre avec ma femme et ma fille, nous les Pales­ti­niens nous ne sommes pas des robots, nous ne vivons pas que pour résister, nous sou­haitons une vie normale, rire, plai­santer, aller au jardin avec les enfants. Mais nous voulons aussi être fidèles à nos enga­ge­ments envers nous-même et envers notre peuple : nous nous lèverons face à l’occupation, nous ne les lais­serons pas nous pos­séder.

Si la seule façon d’échapper à leur contrôle est de les rejeter, refuser leur nour­riture, leur eau, leurs médi­ca­ments, alors c’est ce que nous ferons. Khader Adnan continue la résis­tance jusqu’au bout, en réalité il se bat pour la vie, la vie dans la justice et la dignité.

Bekah Wolf est cofon­da­trice de l’association « Palestine Soli­darity Project », et tra­vaille en Cis­jor­danie depuis 2003. Elle est mariée à Mousa Abu Maria.

Dans la vidéo ci-dessous , un message de solidarité d’un ancien gréviste de la faim irlandais, Raymond Mac Carthey, à Khadar Adnan et sa famille et demandant sa libération immédiate

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