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Jérusalem sans Palestiniens ?

Amira Hass

Une Vieille Ville de Jérusalem sans Palestiniens est-elle inimaginable ? Cette question ne pourrait s’exprimer par des mots, si la chose était inimaginable. Au vu de la ville fantôme à Hébron et de l’enfer de Gaza en état de siège, il n’y a d’autre choix que de conclure que la dynamique de la perpétuation des accords temporaires d’Oslo, combinée au mythe sécuritaire, pourrait aboutir à un scénario de cauchemar similaire à Jérusalem.

En Israël, la « sécurité » n’est destinée qu’aux Juifs et à leur État. Le fait que les Palestiniens sous le pouvoir de cet État vivent constamment sans la moindre forme de sécurité – physique, relative à l’emploi ou à la propriété, ou encore émotionnelle ou nutritionnelle – est banni de toute évaluation réfléchie et de toute position morale.

Par souci de la sécurité des colons de Hébron, Yitzhak Rabin avait puni les Palestiniens par des couvre-feux et des mesures de ségrégation et ce, à cause du massacre perpétré contre eux par le Dr Baruch Goldstein. Moins il y aurait d’Arabes dans les rues de Hébron, plus il y aurait de sécurité pour les Juifs. Et tous ceux qui vinrent après Rabin le suivirent sur cette pente tendant à faire de Hébron une ville fantôme.

Israël continue de traiter les pourparlers de paix comme s’il s’agissait d’un match de football ou d’un combat de lutte : Il doit y avoir un gagnant et un perdant. La paix en tant qu’intérêt partagé a disparu du lexique émotionnel et intellectuel des Israéliens. Dès 1994 déjà, les ordonnances des dirigeants et les actions sur le terrain par l’armée et l’Administration civile ont envoyé le message contraire : Nous devons battre les Palestiniens dans les négociations.

Et qu’est-ce qui constitue la victoire ? Pas d’État palestinien indépendant comme l’envisagent les Nations unies dans leurs résolutions, ou comme les Palestiniens l’acceptent depuis 1988.

La séparation de la bande de Gaza (depuis 1991, mes amis) du reste du territoire palestinien et la séparation de Jérusalem-Est (depuis 1993, Mesdames et Messieurs) à la fois de la Cisjordanie et de Gaza, étaient manifestement des mesures de sécurité temporaires. Mais, dès le début de l’application des accords d’Oslo, Israël a prouvé qu’au lieu de mettre un terme à ces séparations, il les rend pires encore. Ces deux séparations jumelées étaient les conditions préalables requises pour contrecarrer les résolutions des Nations unies.

Dans les batailles qui ont eu lieu par intervalles depuis 1994, les Palestiniens ont été défaits. Dans leur faiblesse chronique, ils ont créé un système double et fastidieux d’autogouvernance limitée dont l’intérêt de survie est inextricablement lié à l’intérêt pour Israël de maintenir une façade de négociations et voici ce que cela a produit à ce jour : des enclaves à la souveraineté fictive.

Il fut un temps où les négociations étaient un moyen. Mais, comme la paix s’éloignait, de même que l’horizon quand vous marchez vers lui, les négociations sont devenues une fin. Aujourd’hui, reprendre les négociations est une fin en soi. Pourtant, nous devons nous rappeler qu’en dépit de toutes ces redditions par intervalles, la direction palestinienne n’a toujours pas apposé sa signature tant attendue au bas de l’« accord » final de reddition.

C’est la raison des arrestations quotidiennes, des check-points, des raids, des nouvelles routes et nouveaux quartiers pour les colons, des personnes arrêtées pour des messages sur Facebook, des décisions de juges à Jérusalem expulsant des Palestiniens de leurs maisons de façon à pouvoir y installer des Juifs, et, toutes les quelques années, des offensives et des guerres. Toutes ces choses sont des étapes, dans les négociations.

Rendez la situation un peu plus pénible et il devient nécessaire d’organiser de longues négociations intermédiaires autour de la « restauration du statu quo d’avant » qui, en fait, n’est jamais restauré. Pas à pas, espèrent les Israéliens, elles progressent en direction d’une signature palestinienne au bas d’une reddition.

Aujourd’hui, les détecteurs de métaux sont une mesure de sécurité, et manifestement nécessaire. De toute évidence, cela n’a aucun lien avec d’autres démarches – bureaucratiques, planificatrices, juridiques, administratives – qu‘Israël a systématiquement entreprises pour démanteler Jérusalem-Est en tant que ville palestinienne et capitale de l’État de Palestine.

Avec la dextérité des suspects de crimes en col blanc et l’autosatisfaction des proxénètes de haut standing, les représentants israéliens renversent complètement la réalité de la violence : Israël est celui qui se défend, les Palestiniens sont les agresseurs. Ceci permet à Israël de durcir encore ses mesures agressives à leur encontre – progressivement mais de façon constante, manifestement en guise de riposte.

La sécurité pour les Juifs uniquement, les négociations perpétuelles, la séparation et le siège tant que les Palestiniens ne se seront pas rendus, la faiblesse palestinienne – tous les éléments qui ont rendu Gaza et Hébron possibles existent également à Jérusalem. Une mosquée Al-Aqsa pan-musulmane nous sauverait d’une hébronisation totale. Mais pas de toutes les étapes qui balisent la voie.

Amira Hass               


Publié le 18/7/2017 sur Haaretz – Traduction : Jean Marie Flémal

Amira Hass est une journaliste israélienne, travaillant pour le journal Haaretz.

Elle a été pendant de longues années l’unique journaliste israélienne à vivre à Gaza, et a notamment écrit « Boire la mer à Gaza » (Editions La Fabrique).

Vous trouverez d’autres articles d’Amira Hass (ou parlant d’elle) traduits en français sur ce site.

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