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Jérusalem : quand la police cache des armes chez un particulier puis feint de les découvrir… pour les besoins d’un feuilleton télé

Une nuit de novembre 2018, vers 3h30, dans le village de Isawiyah, tout à côté de Jérusalem-Est, de nombreux membres de la police israélienne des frontières. ont encerclé la maison qu’habitent Samer Sleiman et sa famille. Armés d’un bélier, les policiers israéliens, accompagnés de chiens, ont défoncé la porte et envahi la maison et ils ont commencé à tout retourner.

Il y a cinq ans, le fils de Samer Sleiman, Saleh, a été touché par une balle enrobée de caoutchouc tirée par la police israélienne. Il avait alors 11 ans et la balle lui a fait perdre la vue. Il a récemment été reconnu victime d’actes hostiles, ce qui lui a permis de bénéficier de compensations de l’État. On imagine la panique que peut susciter chez lui l’irruption nocturne de policiers hostiles avec des chiens… Le père de famille explique que les chiens policiers ont endommagé un des médicaments de son fils et qu’après la perquisition tout était retourné, dans un grand désordre, sens dessus-dessous.

Aucune explication n’a été donnée aux habitants des lieux sur les raisons de cette perquisition musclée, qui a duré deux heures. Samer Sleiman n’a pas été soumis à un interrogatoire, et en partant les policiers lui ont remis un document officiel qui atteste du fait qu’ils n’ont rien trouvé d’anormal chez lui (photo). Les Palestiniens de Jérusalem sont si habitués à l’arbitraire de l’occupant, qu’il ne s’est pas posé beaucoup plus de questions, soulagé en fin de compte de n’avoir pas plus d’ennuis.

le sous-sol où des armes ont été trouvées mais qui ne s'y trouvaient pas

Samer Sleiman montre le « trou » dans sa cave où la police a caché des armes juste le temps nécessaire pour les “découvrir” devant une caméra de télévision pour tourner une émission à sa propre gloire. A droite, une copie d’écran de l’émission en question.

Cependant, quelques mois plus tard, les voisins de Samer Sleiman ont identifié sa maison dans un épisode d’un “docudrama” en neuf épisodes intitulé “District de Jérusalem”, diffusé à la télévision sur la chaîne Kan TV. Dans le pseudo-reportage, le visage de Samer Sleiman est flouté, mais ses voisins ont facilement reconnu sa voix.

L’épisode présente une recherche d’armes au cours de laquelle une cache d’armes est découverte, décrite par l’un des personnages principaux de la série comme «un tunnel qui ferait honneur à ceux trouvées à Gaza».

Le “docudrama“ en question a connu beaucoup de succès à Jérusalem. Il décrit les opérations des policiers de la ville et de leurs officiers. Le neuvième et dernier épisode montre une opération de police à Isawiyah. Le détachement de policiers, dirigé par deux des personnages principaux de la série, Erez Hazan et Asaf Ovadia, officier des services de renseignement du district de Kedem, arrive au village à la suite de renseignements concernant des armes dissimulées. Comme dans les autres épisodes, les deux se tournent vers la caméra et expliquent l’incident tel qu’il est présenté.

Des images, tournées dans le sous-sol de la maison de Samer Sleiman à l’insu de celui-ci et de sa famille, pendant la perquisition nocturne infructueuse, représentent la “découverte” de plusieurs fusils d’assaut M-16. Or, les policiers lui ont délivré une attestation selon laquelle ils n’avaient rien trouvé de suspect. L’explication est simple : pour les besoins de la fabrication d’images de propagande à sa propre gloire, la police israélienne des frontières a elle-même déposé les armes qu’elle a ensuite «découvertes» devant la caméra de Kan TV.

Hazan explique face à la caméra: «Nous commençons la perquisition, et dans des opérations comme celles-ci, j’aime rester à l’écart et observer. Je commence à parler au suspect. Il était relativement calme lorsque nous nous sommes concentrés sur la perquisition, mais lorsque nous sommes sortis à l’extérieur, son langage corporel a changé. Sous la maison, nous avons vu une porte en fer verrouillée. Nous lui avons demandé de la déverrouiller. Nous l’avons ouverte et avons vu quelque chose qui ressemblait à un entrepôt. Quand nous sommes allés plus profondément à l’intérieur, cela ressemblait à un tunnel étroit qui aurait rendu justice aux tunnels qu’ils ont trouvés à Gaza.”

La caméra suit les policiers dans la cave sombre, éclairée par la lumière vacillante de lampes torches, et Hazan poursuit: «Nous avons remarqué que le chien marquait un trou minuscule dans l’un des murs du tunnel.» L’un des policiers creuse un peu avec son pied et crie « Asaf ! ». La caméra montre un trou percé dans le mur, dans lequel se trouvent des fusils M-16 à canon court, apparemment neufs. La surprise est si bonne que les images montrent les auteurs de la perquisition manifester bruyamment leur joie, se congratuler mutuellement et exprimer toute leur satisfaction d’avoir “fait du bon boulot”.

Le journaliste du quotidien Haaretz Nir Hasson, qui évoque cette affaire dans un article, estime que «pour quiconque est familier avec Jérusalem-Est, cette scène soulève plusieurs questions. Jérusalem-Est regorge d’armes, mais la plupart d’entre elles sont des armes de poing ou des mitraillettes «Carlo» improvisées. La découverte d’armes neuves, provenant des stocks de l’armée israélienne, dans les quartiers de Jérusalem-Est est un événement très inhabituel, en particulier des armes qui ne sont pas très bien cachées. De plus, contrairement à d’autres épisodes, aucun membre de la famille n’a été arrêté à la suite de cette “découverte” spectaculaire. En effet, les documents obtenus par Haaretz laissent fortement penser que lors de la perquisition, aucune arme n’a été trouvée et que les armes à feu découvertes dans cet épisode avaient été placées là par la police elle-même pour les besoins du tournage du “docudrama”.»

Samer Sleiman montre le document remis par la police

Samer Sleiman présente le document remis par la police à la fin de la fausse perquisition, qui atteste officiel­lement que rien de suspect n’a été découvert chez lui. (Ph : Emil Salman)

Samer Sleiman, qui n’a jamais été interrogé à propos de ces armes soi-disant trouvées chez lui, et qui ignorait tout de cette affaire avant que des voisins aient reconnu sa maison à la télé, redoute aujourd’hui que des gens soit s’imaginent qu’il est un criminel et un trafiquant, soit qu’il est un collaborateur de la police israélienne ou des services de sécurité de l’occupant.

Nir Hasson a rencontré la famille de Samer Sleiman, qui lui a fait visiter le sous-sol où la découverte miraculeuse de la police est supposée avoir eu lieu. Première découverte : les lieux disposent d’un éclairage électrique, et il n’est nul besoin de torches pour s’y déplacer. Mais évidemment, elles contribuaient à renforcer l’atmosphère « tunnel comme à Gaza» que voulaient donner les réalisateurs de l’émission.

«Nous avons élevé des pigeons dans cette cave. Mon frère avait un serpent. Un jour, il s’est échappé et est entré dans ce trou. Nous avons brisé le mur pour le sortir sans le blesser, mais nous n’avons pas réussi. Le serpent est mort et le trou était toujours là », explique Fares, frère de Sleiman. «Si j’avais des armes d’une valeur de 100.000 shekels (28.500 dollars), croyez-vous que je les aurais simplement jetées dans ce trou, avec toute  cette l’humidité ?», ajoute Sleiman.

Il dit que pendant la perquisition il a demandé aux policiers pourquoi ils filmaient, et qu’ils ont répondu que c’était pour empêcher des réclamations ultérieures pour des dommages causés par la perquisition. «Ils sont entrés seuls et nous nous sommes restés assis dehors. J’ai vu quelqu’un entrer et sortir avec des armes, mais je n’y ai pas attaché d’importance », dit-il.

Il y a quelques jours, l’avocat des droits de l’homme Eitay Mack, représentant Sleiman, s’est adressé à la police pour lui demander d’ouvrir une enquête. «Mes clients ne pouvaient pas croire ce qui leur arrivait. La police ne leur a pas dit qu’elle avait trouvé quelque chose dans la maison, ce qui est corroboré par leur rapport. Personne dans la famille n’a été convoqué pour être interrogé ou détenu », a écrit Mack. «Mes clients sont immédiatement devenus des criminels aux yeux de leurs voisins, se livrant à un trafic ou utilisant des armes illégales. Comme aucune procédure judiciaire n’a été engagée à leur encontre et qu’ils n’ont jamais été arrêtés, des accusations ont été portées concernant leur prétendue collaboration avec la police.» Mack a précisé que cet épisode avait déjà été visionné par 640.000 personnes sur YouTube avant la rédaction de sa lettre.

«Mes clients ont été victimes d’une émission de propagande raciste qui n’a pas sa place dans un pays démocratique. Des policiers et des officiers du district de Jérusalem l’ont organisée, apparemment dans le but de se promouvoir et de présenter mes clients et tous les résidents d’Isawiyah comme des risques pour la sécurité, tout en portant atteinte à leur vie privée et en les diffamant », écrit encore l’avocat.

A la suite de questions posées par le journaliste de Haaretz, la chaîne de télévision Kan TV a décidé de retirer l’épisode litigieux de “District de Jérusalem” de son site web et de YouTube. La police, quant à elle, n’a démenti aucune des affirmations de Samer Sleiman. Dans un communiqué, elle déclare que «le docudrama a permis aux téléspectateurs de voir certaines des opérations complexes menées par la police dans la capitale 1, y compris le traitement de tous les types d’activités criminelles, le traitement des violations violentes de l’ordre public, la répression des activités terroristes La campagne contre les armes illégales. La production et la révision de cette série ont été effectuées par la société Koda, y compris le floutage des identités et des détails des personnes impliquées, comme requis par la loi. La police a reçu la lettre et une réponse sera envoyée directement à l’avocat, pas aux médias.»


Cet article est basé sur les informations de Nir Hasson dans Haaretz. Traduction et adaptation : Luc Delval.

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Notes   [ + ]

1. Israël considère Jérusalem occupée comme sa capitale,  contrairement à l’ONU et à la quasi-totalité des autres États, à la notable exception depuis peu des USA – NDLR