Dans l'actu

Jérusalem-Est : une «israélisation» forcée des esprits par l’enseignement

A Jérusalem-Est, la grande majorité des écoles dispensent leur enseignement en suivant les programmes palestiniens. Après tout, dans la perspective de la mythologique “solution à deux États” à laquelle tous les gouvernements feignent encore de croire, Jérusalem-Est n’est-elle pas destiné à devenir la capitale du futur État de Palestine ? Le Ministre israélien de l’Éducation semble avoir décidé d’en finir avec cette fiction.

Le quotidien Haaretz dit en effet avoir appris que le Ministère israélien de l’Éducation allouera des fonds supplé­men­taires aux écoles qui s’engageront à abandonner les programmes palestiniens pour s’aligner sur les programmes israéliens. Cela pose un problème juridique, selon le quotidien israélien, dans la mesure où ces subventions seront prélevées sur une enveloppe budgétaire théoriquement destinée à toutes les écoles de Jérusalem-Est et non à certaines d’entre elles seulement.

«Après de nombreuses années de discriminations contre l’éducation à Jérusalem-Est, le Ministère de l’Éducation veut maintenant subordonner l’octroi de ressources à l’adoption des programmes israéliens. C’est politiquement et moralement inacceptable», a déclaré à Haaretz ­“une personne proche du dossier”. Le Ministère, quant à lui, s’est refusé à tout commentaire.

Après la signature des accords dits “Oslo 2”, la plupart des écoles de Jérusalem-Est ont abandonné les programmes jordaniens, pour adopter les programmes palestiniens. Huit seulement des quelque 180 écoles suivent les programmes israéliens, et parmi elles seules deux sont des écoles publiques ordinaires. Quelques unes sont dites “mixtes” en ce sens que les étudiants peuvent choisir entre les programmes palestiniens et les programmes israéliens.

Selon la municipalité de Jérusalem, le nombre d’étudiants qui se sont inscrits aux examens de fin de cycle (permettant d’accéder à l’enseignement supérieur) israéliens est en augmentation. L’an dernier, il a atteint 1.900 inscriptions, et devrait cette année atteindre 2.200. L’augmentation est certes sensible, mais ce nombre ne représente quand même que 5% des étudiants qui achèvent le cycle des études secondaires à Jérusalem-Est, note Haaretz.

Le Ministère de l’Éducation israélien ne fait pas mystère de ses intentions. A l’occasion d’un reportage télévisé sur une des écoles ayant adopté les programmes israéliens, le Ministre Naftali Bennett a déclaré qu’il veut apporter un soutien résolu aux écoles qui en font autant : “Ma politique est claire : je veux favoriser le processus d’israélisation”.

Il va donc financer des heures de cours supplémentaires pour les écoles qui adopteront, même partiellement, les programmes israéliens, ce qui ne veut pourtant pas dire, note Haaretz, qu’elles seront aussi bien traitées que les écoles fréquentées par les élèves juifs. Les budgets supplémentaires ne permettront pas forcément de faire disparaître les discriminations dont ces écoles sont victimes. Elles seront tout juste atténuées. Toutes les écoles ne pourront pas non plus y prétendre : dans un premier temps, le programme ne concernera que les écoles “officielles”, c’est-à-dire celles qui sont entièrement subordonnées au Ministère. Ensuite, il pourrait être étendu aux écoles dites “semi-autonomes”, c’est-à-dire celles qui sont reconnues mais pas “officielles”, dont les élèves représentent 42% de la population scolaire de Jérusalem-Est.

Les écoles qui n’accepteront pas de passer aux programmes israéliens ne recevront pas de financements complémentaires, mais ne devraient pas se voir retirer les (maigres) moyens dont elles bénéficient actuellement.

Ce plan s’inscrit dans une politique plus globale visant à isoler Jérusalem-Est des autres territoires occupés par Israël, en ce sens notamment qu’il est actuellement plus facile pour les jeunes Palestiniens de Jérusalem-Est de se rendre à Tel Aviv que d’aller jusque Ramallah ou Naplouse. L’an dernier, l’Université hébraïque a aussi ouvert des cycles de cours préparatoires s’adressant aux Palestiniens de Jérusalem-Est. L’étouffement de l’économie palestinienne par l’occupation encourage aussi, évidemment, les jeunes Palestiniens de Jérusalem à tourner leurs regards vers le marché du travail israélien, même s’ils risquent fort d’y souffrir de discriminations.

Haaretz relève pourtant qu’on ne peut parler de “libre choix” : quand le gouffre entre les écoles de Jérusalem-Ouest et celles de Jérusalem-Est est à ce point béant, si “israélisation” il y a, elle est bel et bien contrainte. «Le Ministère de l’Éducation ne peut pas me dire que nous aurons plus d’heures [de cours] si nous passons au programme israélien», s’indigne Nusha Gul, ancienne directrice d’une école élémentaire pour filles dans le quartier musulman de la Vieille Ville, cité par Haaretz. «Si le gouvernement attribue de l’argent pour l’éducation, il devrait le donner sans poser de conditions,  comme tout le monde le mérite. C’est un droit élémentaire. Le Ministère parie sur le fait que les directeurs n’oseront pas entamer une querelle contre lui, mais c’est une intervention politique. Ils ne doivent pas accepter de porter atteinte à notre identité palestinienne ».

Le comité de l’association de parents de Jérusalem-Est a déclaré que le Ministère et la municipalité conjuguent leurs pressions sur les écoles pour qu’elles adoptent le programme israélien, en dépit des objections des parents et du fait que cela constitue une violation des accords israélo-palestiniens.

« Il ne s’agit pas d’un programme éducatif, mais d’un programme politique », dit Abdel Karim Lafi, qui était jusqu’il y a peu à la tête du comité des parents. Selon une autre source proche du dossier, citée également par Haaretz, «il n’y a aucune volonté réelle d’investir à Jérusalem-Est, ni pour construire des écoles ni pour améliorer l’éducation. Si le problème des étudiants arabes est l’apprentissage de l’hébreu, pourquoi ne pas soutenir uniquement les cours de langues ? Pourquoi faudrait-il changer la totalité des programmes ? Il semble qu’il s’agit d’une cynique tentative pour créer de “bons arabes”. C’est une sorte de pansement [sur une jambe de bois]Il n’est pas possible de s’amener, après tant d’années de dédain, de blessures et de mépris, et d’offrir des ressources supplémentaires uniquement à ceux qui rejoignent les programmes israéliens».

En effet, depuis très longtemps, les discriminations dont souffrent les écoles de Jérusalem-Est se manifestent notamment par un grave manque de locaux scolaires. En 2011, la Haute Cour de Justice israélienne avait accordé un délai de 5 ans au Ministère de l’Éducation et à la municipalité pour construire assez de classes pour accueillir les étudiants des écoles publiques. Ce délai doit expirer prochainement, et à ce moment si le nombre de classes disponibles n’est toujours pas suffisant, la municipalité devra (en théorie du moins) rembourser aux parents la moitié des frais de scolarité qu’ils auraient payé pour inscrire leurs enfants dans des établissements privés.

Or, selon le dernier rapport de l’organisation Ir Amim, loin d’être résolu le problème s’est aggravé : il manque actuellement 2.247 classes à Jérusalem-Est, alors que ce nombre était d’environ 1.500 au moment où la Haute Cour avait été saisie, en 2007. Au cours des dernières années, on n’a construit que 35 nouvelles classes par an, ce qui est inférieur aux besoins résultant de la croissance naturelle de la population scolaire.

Ce n’est pas sans conséquences pour les étudiants : le manque chronique de locaux, et les classes surpeuplées qui en découlent, explique en partie [1] un taux d’abandon des études nettement supérieur à Jérusalem-Est : 13% (contre 4,6% en moyenne à l’échelle nationale dans les écoles supérieures du “secteur arabe” et 2,6% dans celles fréquentées par les Juifs, selon Ir Amim. Qui plus est, Jérusalem a conduit 21 programmes pour la prévention des abandons d’études dans les écoles juives, contre seulement huit dans les écoles arabes.

Haaretz estime que les fonds supplémentaires – qui pourraient s’élever à 10 millions de Shekels – qui seraient prélevés au moins pour partie dans l’enveloppe de 300 millions de Shekels (76 millions de $) que le gouvernement a attribuée pour une série d’actions, étalées sur 18 mois, destinées à “renforcer la souveraineté à Jérusalem-Est”. Une autre partie des crédit proviendrait de budgets réservés à l’amélioration de l’éducation dans les écoles dont les élèves proviennent de milieux défavorisés.

Les Palestiniens considèrent que le fait que les programmes scolaires arabes – d’abord jordaniens et ensuite palestiniens – se soient maintenus en dépit d’une occupation israélienne qui se prolonge depuis bientôt 50 ans est une de leurs plus grandes victoires dans la ville sainte. Peu après l’annexion de Jérusalem par Israël en 1967, l’annonce d’un plan visant à imposer les programmes israéliens dans les écoles avait déclenché une grève générale qui s’était prolongée pendant des mois, jusqu’à ce que le gouvernement israélien recule.


[1] le manque de personnel enseignant bien formé est également un facteur d’explication. Voir à ce propos une étude de Ir Amim et l’ACRI (Association for Civil Rights in Israel) de 2012

Source : Israel’s Education Ministry to Pay East Jerusalem Schools to ‘Israelize’ Curriculum, par Or Kashti et Nir Hasson, le 29 janvier 2016.
Traduction et adaptation : Luc Delval

Print Friendly, PDF & Email