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Je suis allée voir l’état critique des colonies complètement à sec. J’ai trouvé une piscine. (Amira Hass)

Amira Hass

Puisque Israël a coupé l’eau aux Palestiniens, je suis allée visiter deux colonies où les gens sont censés souffrir aussi.

Le député Bezalel Smotrich (Habayit Hayehudi – Le Foyer juif) avait tweeté vendredi : « Ce n’est pas une blague : Nous avons régressé de 100 ans ! » Il parlait de cinq points d’alimentation en eau potable qu’on avait installés le matin même dans la colonie de Kedumim.

Juin 2016. Un point d’eau dans la colonie de Kedumin, en Cisjordanie. (Photo : Amira Hass)

Le même jour, l’hebdomadaire religieux sioniste Makor Rishon publiait un article intitulé : « La crise de l’eau en Judée et en Samarie : Dans la colonie d’Eli, d’énormes poches d’eau potable ont été apportées aux résidents. »

Je suis donc allée voir ces souffrances de près dans deux colonies. J’étais partie avant d’avoir vu le tweet d’un certain Avraham Benyamin en réponse à celui de Smotrich : « Nous attendons une série d’articles empathiques dans Haaretz. Nous continuerons d’attendre. »

En effet, c’est la semaine dernière que j’ai attaqué ma série annuelle d’articles sur le vol systématique de l’eau des Palestiniens. J’ai été surprise de ne pas trouver d’articles dans les journaux sur les problèmes d’eau dans les colonies. Il n’y avait pas non plus d’infos à ce propos sur Army Radio et Israel Radio – des partisans clandestins notoires du mouvement BDS. Mais je n’en ai pas trouvé mention non plus sur les sites internet liés au lobby des colonies.

Après tout, depuis le début juin, quand la société nationale des eaux Mekorot a commencé à réduire de 30 à 50 % l’alimentation en eau des Palestiniens dans les régions de Salfit et de Naplouse, les porte-parole israéliens ont prétendu qu’il y avait pénurie également dans les colonies. (Ou, pour reprendre les termes non expurgés d’un employé palestinien de l’Administration civile : « Ils coupent l’eau chez les Arabes, de sorte qu’il y en aura pour les colons. »)

Le journaliste de Makor Rishon, Hodaya Karish Hazony, écrivait : « Dans les communautés de Migdalim, Yitzhar, Elon Moreh, Tapuah, Givat Haroeh, Alonei Shiloh et d’autres, il y a eu des coupures d’eau.  »Nous sommes entre la démence et le désespoir, à ce sujet » », a déclaré un résident. »

Et c’est ainsi que je suis allée à Eli afin de me rendre compte de cette pénurie d’eau qui pousse les gens de la démence au désespoir. J’ai cherché des gens qui faisaient la file pour avoir de l’eau. Je n’en ai pas trouvé. Puis, j’ai roulé depuis le centre de la luxuriante colonie jusqu’à la Colline n° 9, très à l’écart, qui est le site du quartier de Hayovel mentionné dans l’article.

Là, j’ai trouvé deux énormes poches bleues complètement remplies en provenance de l’Autorité de l’eau et sur lesquelles étaient fixés des robinets. Un avis demande de « respecter l’ordre » pendant qu’on fait la file et il fait également remarquer que « priorité sera donnée aux personnes âgées, aux malades et aux enfants ».

Vers 3 heures de l’après-midi, je n’ai vu ni personnes âgées, ni malades, ni enfants attendant près des poches d’eau. Pas plus que je n’ai vu d’adultes ordinaires. Quelques gouttes fuyaient des robinets et mouillaient l’asphalte. Des gens entraient dans leurs voitures ou en sortaient. Du gazon artificiel couvrait les aires situées à proximité des logements préfabriqués du quartier.

Près du poste de garde des militaires, à une cinquantaine de mètres d’une des poches d’eau, il y avait une aire d’herbe naturelle, tout à fait verte. Tout près, il y avait deux jeunes arbres et le sol qui les entourait était mouillé, avec plusieurs flaques. Un militaire me dit que, dans la semaine, il y avait eu plusieurs coupures d’eau et il pensait que les poches avaient été apportées le jeudi. L’article disait mercredi.

Dans un petit édifice public voisin, les toilettes étaient ouvertes et d’une propreté étincelante. La chasse du WC fonctionnait idéalement et de l’eau rafraîchissante coulait du robinet de l’évier. Une femme est sortie de sa voiture près de la poche d’eau et, en hésitant, a dit : « Je l’ai utilisée quelquefois. » Et pourquoi ne le faites-vous plus ? « C’est déplaisant. L’eau est chaude. »

Plus loin, vers le bas, dans le centre d’Eli, j’ai croisé des filles qui portaient des sacs avec des serviettes de toilette et des tenues de bain. « La piscine est ouverte ? Où est-elle ? », ai-je demandé.

En suivant leurs instructions, je suis arrivée à la piscine d’Eli. On pouvait entendre de derrière la clôture les bruits d’éclaboussements et les exclamations joyeuses des nageurs. Les pelouses autour de la piscine étaient naturelles et vertes. Je me suis demandé : Où est la solidarité ? Pourquoi n’apportent-ils de l’eau du centre d’Eli vers le quartier qui souffre en raison de son altitude ?

Makor Rishon citait Meir Shilo, responsable des infrastructures pour le Conseil régional de Mateh Binyamin : « Le problème, c’est la surconsommation provoquée par l’accroissement de la population [des colons] et, principalement, semble-t-il, par la consommation d’eau pour l’agriculture. »

Dror Etkes, un chercheur indépendant qui se concentre sur la politique israélienne de colonisation, a déclaré dans Haaretz que, dans l’aire d’implantation entourant Shiloh, « les colons cultivent 2 746 dunams [274,6 hectares : la majeure partie se trouve autour de Shiloh : 2 600 dunams, soit 260 hectares]. De cette superficie, 2 133 dunams [213,3 hectares] sont des terres palestiniennes privées. »

En langage clair : Ces dernières années, les colons ont découvert que la piraterie (par opposition au vol par l’État) à des fins agricoles facilitait la mainmise sur bien plus de terres palestiniennes que la construction de villas ou de logements préfabriqués.

En empêchant les propriétaires palestiniens d’accéder à leurs terres, l’armée à rendu cette piraterie possible. Et, de pair avec l’expansion de l’agriculture privée illégale, on assiste à l’augmentation de la consommation d’eau aux dépens des Palestiniens, de leur agriculture et de leur eau potable.

D’Eli, j’ai fait route vers l’ouest, vers la colonie de Kedumim, où des rues verdoyantes m’ont accueillie. J’ai cherché les points d’eau mentionnés par Smotrich dans son tweet.

De derrière mon pare-brise, j’ai vu un écriteau : « Le bassin de natation de Kedumin est ouvert. Inscrivez-vous dès aujourd’hui. » Sans doute avait-on oublié de retirer la pancarte l’an dernier.

Dans le quartier de Rashi, je suis arrivée à un point de distribution d’eau, sous la marquise du centre d’études religieuses de Rashi. Juste en face se trouvait un camion avec un énorme réservoir d’eau. Quelqu’un faisait justement demi-tour avec un seau rempli d’eau et prenait la direction des logements préfabriqués au sommet de la colline.

« Oui, il y a des coupures d’eau », a-t-il confirmé. « Une occasion de se faire une idée du siège de Jérusalem », a-t-il ajouté, faisant allusion aux événements de 1948.

Et pourquoi ne pas aller faire le plein d’eau dans les quartiers de Kedumin situés plus bas ? « C’est plus facile de cette façon, près de chez soi », a-t-il répondu.

Au robinet, des enfants remplissaient des récipients en tous genres. La fille tout près de la grande poche rouge a dit à l’homme qui la prenait en photo : « Faites en sorte qu’on voie bien la bouteille sur la photo ! »


Publié le 28 juin 2016 sur Haaretz
Traduction : Jean-Marie Flémal

Lisez également : Une ville palestinienne complètement à sec après les coupures dans l’approvisionnement en eau par Israël 

Amira HassAmira Hass est une journaliste israélienne, travaillant pour le journal Haaretz. Elle a été pendant de longues années l’unique journaliste israélienne à vivre à Gaza, et a notamment écrit « Boire la mer à Gaza » (Editions La Fabrique)
Vous trouverez d’autres articles d’Amira Hass (ou parlant d’elle) traduits en français sur ce site.

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