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« Je ne regrette pas » : Nour Tamimi explique pourquoi elle a giflé un soldat israélien

Gideon Levy

Nour Tamimi est sortie de prison après avoir été arrêtée en compagnie de sa cousine, Ahed, qui avait giflé des soldats israéliens – lesquels avaient abattu leur cousin Mohammed. « Si la même chose devait se reproduire », explique Nour aujourd’hui, « elle réagirait de la même façon. »

Un hôte inattendu est arrivé au domicile de Nour Tamimi, le week-end dernier : Mohammed Tamimi, le cousin et voisin de 15 ans, qui avait reçu une balle dans la tête. Il est venu pour féliciter Nour de sa libération sous caution d’une prison israélienne. Elle était contente de le voir là, en dépit de sa grave blessure à la tête. La semaine dernière, lorsque nous avions rendu visite à Mohammed, on ne lui avait pas dit que Nour, 21 ans, et leur cousine Ahed, 16 ans, avaient été arrêtées. Il ne savait pas non plus que c’était la balle qu’on lui avait tirée dans la tête à très courte distance qui avait incité les deux cousines à sortir et à s’en prendre à deux soldats qui violaient leur propriété.

Aujourd’hui, chez elle, entourée de caméras de télévision, Nour confirme que l’incident avec les deux soldats avait été motivé en partie par le fait qu’ils avaient envahi la cour d’Ahed ce 15 décembre – mais la raison principale était qu’elles venaient de lire sur Facebook que Mohammed avait reçu une blessure apparemment mortelle. Il avait été abattu à quelques dizaines de mètres de la maison de Nour. La maison d’Ahed se trouve également à quelques pas de là – tous les cousins vivent à proximité de l’entrée du village de Nabi Saleh, près de Ramallah.

Voilà trois semaines maintenant qu’Ahed et sa mère sont en prison. Mohammed se remet de sa blessure et Nour est de retour chez elle après 16 jours de détention – une épreuve qu’elle n’aurait jamais dû affronter si elle n’avait pas été palestinienne. Nour était impliquée dans l’incident avec les soldats, mais la vidéo réalisée à ce propos montre clairement qu’elle avait été nettement moins agressive qu’Ahed : Elle avait à peine touché les soldats.

Lundi soir, à Nabi Saleh. Une jeune femme avenante, portant des lunettes, un pantalon moulant et une courte veste, entre avec assurance, s’excuse d’être en retard et n’a l’air en rien effrayée par les nombreuses caméras qui l’attendent dans la salle de séjour de ses parents. Depuis qu’elle a été relâchée, elle a été interviewée sans arrêt par les médias du monde entier. Elle est moins emblématique qu’Ahed, mais elle est libre.

Photo : Alex Levac

Nour, qui attend son jugement pour l’instant, revient tout juste de l’Université Al-Quds (dont elle suit les cours à l’extérieur de Jérusalem, en tant qu’étudiante en deuxième année de journalisme), où elle est allée expliquer son absence à un examen qui vient d’avoir lieu. Raison : sa récente détention à la prison de Sharon. Mais elle était en retard pour rentrer à la maison et ses parents, Bushra et Naji, étaient préoccupés. Elle n’avait pas répondu au téléphone.

En fait, les gens, ici, semblaient plus inquiets de son retard qu’ils ne l’avaient été de son arrestation. Ses parents et frères et sœurs ont une grande expérience de l’emprisonnement en Israël. Nabi Saleh est le village de la révolte civile et cette famille est la famille Tamimi. Ils ont l’habitude d’être arrêtés. Pendant que nous attendions Nour, son père nous a parlé de la famille.

Naji a 55 ans et il parle très bien l’hébreu, après avoir appris la langue dans les années 1980, quand il travaillait en Israël dans le polissage de pavements. Il faut passer du temps avec Naji et Bushra – et aussi avec les parents d’Ahed, Bassem et Nariman – pour se rendre compte à quel point la propagande de la droite israélienne est avilissante, incendiaire et ignorante pour traiter ces personnes impressionnantes de « famille d’assassins ».

Naji travaille au Bureau de coordination et de liaison de l’Autorité palestinienne, mais il insiste pour dire qu’il n’a pas de contacts directs avec des Israéliens. C’est un homme affable, sociable et un vétéran du Fatah. Il est le père de trois filles et de deux garçons. Le texte sur l’affiche récemment épinglée au-dessus de sa tête, dans la spacieuse salle de séjour, dit : « Personne n’éteindra la lumière [nour, en arabe]. #FreeNur [libérez Nour]. »

Naji est un oncle de Nariman et un cousin de Bassem – les parents d’Ahed. Les deux familles sont très proches ; les enfants ont grandi dans ces maisons adjacentes.

Nour n’avait jamais été arrêtée, mais son père a passé cinq ans dans les prisons israéliennes. Il est passé en jugement à quatre reprises pour divers délits, généralement mineurs ou de nature politique. Le frère de Naji a été tué en 1973, lors d’une attaque des Forces aériennes israéliennes contre Tripoli, au Liban, et le fils du frère mort a passé plus de vingt ans dans les prisons israéliennes. Bushra a été arrêtée trois fois pendant de brèves périodes. Leur fils Anan a été arrêté quatre fois, y compris un séjour de sept mois en prison.

Il y a environ six mois, il y avait des manifestations régulières, à Nabi Saleh, pour protester contre la saisie de terres en vue de la construction de la colonie de Halamish et contre la confiscation d’une source locale au profit des colons, et c’est alors que l’armée a commencé à se servir de balles réelles pour disperser les manifestants. C’est un petit village de 500 ou 600 habitants qui n’ont pas été à même de surmonter les blessures qui en ont résulté et, dans certains cas, la mort même. Mais le discours du président américain Donald Trump, le mois dernier, a relancé les protestations.

Il y a quelques jours, un jeune villageois, Abdel Karim Ayyub, a été arrêté (pour des raisons inconnues) et il se trouve depuis lors dans les locaux d’interrogatoire du service de sécurité du Shin Bet, à Petah Tikva. Les résidents de Nabi Saleh sont sûrs que, suite à son arrestation, il va y avoir un autre raid à grande échelle de l’armée ainsi qu’une vague d’arrestations.

Ce vendredi 15 décembre, Nour et Ahed allaient et venaient entre leurs deux maisons, comme d’habitude. Elles étaient dans la maison d’Ahed l’après-midi, quand elles ont appris que Mohammed avait été abattu. Dans la cour, un officier et un soldat se comportaient, raconte-t-elle, comme s’ils étaient dans leur propre maison. Ces incursions quotidiennes font perdre la tête aux villageois. Il n’y a pas que l’incursion effrontée dans la vie privée, il y a aussi le fait que, parfois, les jeunes de l’endroit jettent des pierres aux soldats. Parfois, les pierres frappent les maisons et, parfois, les soldats ouvrent le feu à partir des cours de ces mêmes maisons. « Nous n’accepterons pas une situation dans laquelle nos maisons deviennent des postes de l’armée israélienne », explique Naji.

Sa fille partage cet avis elle aussi. Elle et Ahed, perturbées d’avoir appris que Mohammed avait été abattu, étaient sorties ce jour-là et s’étaient mises à narguer les soldats afin qu’ils s’en aillent. Selon Naji, l’incident était tout à fait habituel et aucun des soldats n’en avait été décontenancé. Il est également convaincu que les soldats avaient réagi avec cette retenue parce qu’ils s’étaient rendu compte que la scène était filmée.

« Ce n’est qu’une petite partie de l’image générale », explique-t-il. « Pour les soldats, c’était aussi quelque chose de tout à fait ordinaire. Ils ne pensaient pas non plus qu’ils étaient en danger. »

Nour était alors rentrée chez elle et avait à peine mentionné l’incident ; pour elle comme pour Ahed, c’était en effet de la routine. Avant l’aube du mardi, c’est-à-dire quatre jours après l’incident et deux jours après la publication en ligne du clip vidéo qui allait inciter les gens de la droite israélienne à dénoncer la passivité des soldats, l’armée arrêtait Ahed.

L’affaire a eu lieu à la fin de la nuit et a impliqué une force importante ; c’est le modus operandi habituel, pour les arrestations, même dans le cas de mineurs d’âge comme Ahed. Vingt-quatre heures plus tard, vers 3 h 30 du matin également, les militaires faisaient irruption dans la maison de Nour. Nariman était arrêtée au moment où elle arrivait au bureau de police le même jour, pour son implication dans l’agression contre les soldats.

Dans le cas de Nour, les soldats ont fait irruption dans la maison et ont exigé de voir les cartes d’identité de toutes les sœurs. Naji explique que, dès qu’Ahed avait été arrêtée, la famille savait que les soldats allaient venir pour Nour aussi. Personne, Nour y compris, n’était effrayé ; personne n’a essayé de résister. Une quinzaine de soldats sont entrés dans la maison et sept ou huit véhicules attendaient à l’extérieur. Nour s’était habillée, avait été menottée et s’en était allée dans la nuit froide et sombre.

« Il est impossible de se dresser contre l’armée », dit maintenant Naji, « et puisque c’était la première fois pour Nour, nous ne voulions pas qu’il y ait de violence. » Dans la jeep, on lui avait mis une capuche sur les yeux. Elle n’avait pas pu dormir au cours des 22 heures suivantes, entre les interrogatoires et les transferts soudains entre les locaux de détention et les locaux d’interrogatoire.

Deux jours plus tard, les soldats étaient revenus à la maison familiale, pour une perquisition. Ils n’avaient rien emmené. De cette procédure aussi, Naji dit sèchement : « Nous y sommes habitués. » Au même moment, chez Ahed, ils avaient confisqué tous les ordinateurs et téléphones cellulaires.

Deux jours après l’arrestation de Nour, ses parents l’ont vue au tribunal militaire de la prison d’Ofer, près de Ramallah. Elle avait l’air de tenir le coup, à voir son état d’esprit, mais elle était épuisée physiquement, disent-ils.

Ahed se trouvait à la section des mineurs d’âge de la prison de Sharon, dans le centre du pays. Nour était détenue dans l’aile des prisonnières pour raison de sécurité, où se trouve Nariman également. Toutes trois se rencontraient parfois dans la cour de la prison, au moment des exercices.

Nour explique qu’elle a été épouvantée, lors de sa première prise de contact avec une prison israélienne. Le sort des autres prisonniers – les souffrances qu’ils endurent et les conditions physiques de détention – lui font avoir des insomnies. Elle désire désormais servir de voix aux prisonnières palestiniennes. Elle est un peu tendue et inhibée, durant notre conversation, peut-être à cause de la langue (elle ne parle pas hébreu et son anglais est limité), ou peut-être parce que nous sommes israéliens. Ce qu’elle a trouvé le plus pénible, nous dit-elle, c’est d’avoir été privée de sommeil durant 22 heures d’affilée et, pendant tout ce temps, on ne lui a même pas permis de fermer les yeux. Le but de ses ravisseurs, dit-elle, était de la mettre sous pression afin qu’elle fasse des aveux et qu’elle donne les noms des activistes du village.

À quoi vouliez-vous en venir en vous en prenant aux soldats ?

« Nous voulions les mettre dehors. »

Avez-vous été surprise de ce qu’ils n’aient pas réagi ?

« Il y avait quelque chose d’étrange dans leur comportement. Quelque chose de suspect. Ils agissaient en fonction de la caméra. »

Méritiez-vous d’être punie ?

« Non, et je ne regrette pas ce que j’ai fait. Ils ont fait irruption dans notre maison. C’est notre maison, pas la leur. »

Le referiez-vous ?

« Je réagirais de la même manière, s’ils devaient se conduire comme cela – s’ils envahissaient la maison et blessaient ma famille. »

Ahed est forte, dit sa cousine. Elle sait qu’elle est devenue une héroïne au vu des émissions de télévision palestiniennes qu’elle voit en prison. Des douzaines de chansons ont déjà été écrites à son sujet, dit Nour, ajoutant que ce n’est pas à cause d’Ahed qu’elle est bouleversée actuellement – ce qui épouvante le plus Nour, c’est le sort des autres prisonnières, et surtout la situation d’Israa Jaabis dont la voiture, selon les charges retenues contre elles, a pris feu au cours d’une tentative d’attentat terroriste en 2015, alors qu’elle avait 31 ans. Jaabis a été condamnée à 11 ans de prison et elle souffre terriblement de ses brûlures, et plus particulièrement la nuit, selon Nour. 1

En dehors de la mission qu’elle a entreprise – s’exprimer au nom des prisonniers – l’arrestation n’a pas changé sa vie, dit Nour. Elle a été libérée jeudi dernier par la cour militaire d’appel, sous quatre conditions relativement modérées, malgré l’insistance du procureur pour qu’elle soit gardée en détention. Le juge a ordonné qu’elle soit libérée le même jour et les autorités carcérales ont obtempéré, mais l’ont quand même retenue jusque minuit ou presque, comme par dépit. Son père l’attendait au check-point de Jabara. C’était la veille d’une énorme tempête qui allait déferler sur le pays, et tous deux s’étaient hâtés à rentrer chez eux.

Aucune célébration ne les attendait sur place. Nour attend toujours son procès, puisqu’elle est accusée d’agression et, la semaine dernière, dans le village voisin de Deir Nizam, dont une grande partie de la population est apparentée à la famille Tamimi, un adolescent de 16 ans a été tué. Au cours des funérailles, un ami de la victime a reçu une balle dans la tête et son état des critique.

Ce n’est nullement un temps pour des célébrations.


Publié le 12/1/2017 sur Haaretz
Traduction : Jean-Marie Flémal et Alex Levac

Gideon Levy, “le journaliste le plus haï d’Israël”, est un chroniqueur et membre du comité de rédaction du quotidien Haaretz. 
Il a obtenu le prix Euro-Med Journalist en 2008, le prix Leipzig Freedom en 2001, le prix Israeli Journalists’ Union en 1997, et le prix de l’Association of Human Rights in Israel en 1996. Il est l’auteur du livre The Punishment of Gaza, qui a été traduit en français : Gaza, articles pour Haaretz, 2006-2009, La Fabrique, 2009

Nous avons fréquemment publié des articles de Gideon Levy sur ce site. 

Voir aussi : Haaretz, ce n’est pas seulement Amira et Gideon, c’est aussi une bonne dose de hasbara

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Notes   [ + ]

1. En réalité, il ne s’agissait pas d’une tentative d’attentat terroriste, mais d’un accident de voiture. Israa a été gravement brûlée et a cruellement manqué de soins au moment même. C’est toujours le cas maintenant dans la prison. NDLR.