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Je n’ai pas été à Gaza mais j’ai vu un drapeau

Jean-Pierre Griez

Je n’ai pas été à Gaza mais j’ai vu un drapeau palestinien sur la grande pyramide et j’ai vu

le  V de la victoire brandi par un Égyptien à la fenêtre du 7ième étage d’un building

abritant l’ambassade israélienne au 19ième et j’ai vu ce même homme saluer les

manifestants les internationalistes, nous moi criant leur solidarité avec le peuple de Gaza

et j’ai vu parmi tous ces gens un juif antisioniste se faire photographier avec un jeune

100104-cario-gazafrançais arabe ou arabe français et j’ai entendu les chants en yiddish de juifs pour Gaza et le

syndicaliste sud-africain lancer un appel au boycott d’Israël, l’apartheid new look et j’ai

vu ces policiers nous entourer et la peur et l’étonnement et parfois la sympathie dans leur

regard, j’ai vu leur peau foncée à ces gamins de 20 ans venus tout droit de la campagne

pour brûler trois ans de leur jeunesse à opprimer les leurs, j’ai senti notre force, la peur

était chez eux autant que chez nous, chez nous c’était la colère et la détermination et la

solidarité toujours la solidarité, j’étais fier de réussir à tenir deux heures face au drapeau

israélien hissé au sommet d’une forteresse réputée imprenable, un peu gêné aussi, ces

photos tous ces autoportraits comme autant de trophées d’actes héroïques et la manif

s’est arrêtée et j’ai marché sur le pont du Nil et j’ai vu des policiers nous barrer le passage

et j’ai couru, on a couru entre les voitures, Le Caire cet enfer de milliers de voitures se

serrant se doublant se frôlant s’insultant s’asphyxiant, ces voitures serrées pour nous

protéger d’une pitoyable police, ces voitures assassines pourchassant les piétons et cette

collision, de la tôle froissée rien que de la tôle et une police semée désarçonnée et la

force de militants aguerris, ces autres, venus de je ne sais où que j’ai suivis ce jour-là et

toujours ce sentiment immodeste et pourtant bien là d’être dans l’Histoire avec un grand

H, hache qui tue à Gaza au Congo en Afghanistan en Irak à Bruxelles National et j’ai vu

aussi des Égyptiens sous la hache, cet enfant qui mendie dans une rue de terre et ce

touriste, moi qui regarde droit devant pour ne pas le voir et cette jeune fille voilée qui

veut photographier les militants to Gaza sur une place bondée du vieux Caire, une autre

action un autre soir et la police qui l’écarte et l’intimide et la fille qui résiste trois

secondes, pas plus de trois secondes qui donnent chaud au cœur et cette action-là, nous

tous avec une bougie à la main surgis par surprise des terrasses de café et ce silence qui

parle dans nos bougies, juste une bougie et nos Free Gaza et nos keffieh et un début

d’applaudissement parmi les passants comme un murmure, insupportable pour le cordon

de flics et des flics désemparés qui nous isolent avec les barrières touristiques de la place

et un autre flic, le-chef-qui-a-toujours-raison qui fait enlever ces barrières-là et un vieux

qui passe dans l’espace interdit, un vieux qui résiste qui crie des insanités à la police, un

vieux qui fait chaud au cœur et puis la dislocation calme et belle et le retour vers le métro

à 5 ou à 10 dans une rue commerçante, les odeurs les gens qui crient les tapis les klaxons

les slaloms fous entre les voitures les enseignes surchargées les maïs grillés les lampes

néon éblouissante les appels à la prière les gens et les gens et les gens, filles voilées filles

tchador, les trottoirs cabossés les immondices, et les policiers à nos trousse where are

you going ? et le métro enfin le métro et les billets qu’on avait pris d’avance et nos fins

limiers bloqués par la foule au guichet, toujours la foule, la foule qui nous protège qui

nous rassure et les gens : To Gaza ? et les sourires complices et les clins d’œil et la fierté,

il faudrait nous ériger une statue nous les internationaux et la tristesse aussi, des juristes

égyptiens ont été arrêtés et aussi des journalistes, ce n’est pas une rumeur, ces gens

nous ont aidés, ils ont mené leurs propres actions aussi, ils prennent des risques quoi ?

moi à Mons et eux en prison ? qu’est-ce qu’on va faire pour eux ? ces gens nous ont

aidés pour avoir des bus, les bus pour aller à Gaza, le gouvernement a interdit d’aller à

Gaza il a interdit de louer des bus il a interdit de se rassembler à plus de 6 personnes il a

interdit de se rassembler à l’université ou n’importe où ailleurs, il a interdit l’action sur le Nil

et celle sur le pont, alors les juristes qui n’aiment pas les interdits ont appelé leurs amis

patrons de société de bus qui n’aiment pas les interdits et deux bus sont venus à l’hôtel

que l’on a l’appelé bordel palace mais ce n’était qu’une rumeur, peut-être à cause de la

danseuse du ventre et à cause des taximan, j’ai vu l’hôtel il y a un portail détecteur de

choses interdites et trois policiers en uniforme à l’entrée et parfois cinq et puis les autres

sans uniforme on n’arrive pas à les compter et puis le personnel soupçonné d’être des

indics et parfois vers la fin du séjour un disque dur d’un militant qui disparaît et qui

réapparaît comme par enchantement, après avoir été copié ? et donc à l’hôtel deux bus

arrivent et l’on doit récupérer son passeport pour partir à Gaza car on est les marcheurs

de Gaza et la récupération des passeports ça dure un bail car le réceptionniste est un

indic ou tout simplement il n’arrive pas à lire nos noms, nos caractères vous savez bien

c’est pas les mêmes que là-bas et des gens se fâchent, ils veulent leur passeport avant

les autres, bref on récupère les passeports c’est déjà une victoire et alors on veut monter

dans le bus mais les policiers invectivent le chauffeur car il bloque la circulation et puis on

marche cent mètres et on monte et on attend dans le bus une heure ou plus je ne

sais pas et aussi dans le deuxième bus et des policiers parlent avec le chauffeur, avec les

responsables de la marche et ça ne marche pas et alors on s’énerve et on entend des

rumeurs j’y reviendrai, il y a toujours des rumeurs et puis on part l’après-midi et on roule

sur des routes surchargées, Le Caire est une ville gigantesque, on se retrouve dans des

embouteillages, je vois un panneau Islamyia 85 km, on voit du sable de la poussière, on

quitte la ville, on fait connaissance, les gens du groupe se connaissent peu c’est pour moi

le premier jour du séjour et donc on va à Gaza avec nos sacs et tout et nos espoirs et

nos peurs et j’ai vu ces gens dans le bus qui parlent de la Palestine, de France et de leur

solidarité et puis le temps passe et le temps est beau, 25 degrés, à part la poussière et le

CO2 qui cachent le soleil et puis c’est le check point, non on n’est pas en Israël mais

entre le Caire et Raffah, la frontière avec Gaza et on doit rester dans le car et puis on doit

récolter les noms et aussi les nationalités et puis on sort au bord du désert et il fait noir

maintenant et le temps passe et les filles peuvent aller à la toilette, escortées par des

policiers débonnaires, débonnaires mais pas trop, le convoi est refoulé et on rentre

sagement dans le car on a oublié de s’asseoir par terre comme on avait dit et le car fait

demi-tour et les autres cars, trois autres cars, jamais vus auraient aussi été refoulés, pas

grave on fera une conférence de presse au Caire pour dénoncer tout ça mais au Caire, le

lieu de rassemblement pour ce plan B, la conférence de presse semble encerclée par la

police, donc retour à l’hôtel, dans l’hôtel on compare les photos et on envoie des infos,

on remplit des blogs, on se réunit, on prépare l’action des lendemains et ce lendemain-là

on prend le métro, pas la bon wagon : il n’y a que des femmes, sourires embarrassés

compatissants ironiques, après on voit le sigle sur le wagon : deux pour les femmes et

tous les autres mixtes mais le métro est déjà loin et on va par petits groupes jusqu’au

syndicat des journalistes, un bâtiment imposant et des marches imposantes, pour peu on

se croirait à la bourse à Bruxelles et déjà des manifestants venus appuyer la grève de la

faim entamée par une survivante des camps nazis, une femme juive si frêle si forte qui a

fui le ghetto et qui est toujours là dans les actions les plus fermes et avec elle des autres

grévistes de la faim et tous ces gens sur les marches venus de 43 pays avec des

panneaux, la rage la colère l’espoir et là sur les marches on marche sur place : we go to

Gaza mais en bas des marches devant la marche, il y a la police qui arrive nombreuse

impressionnante au début et on reste là deux heures je ne sais plus, une force une

solidarité et après on mange au bout d’une impasse mais l’impasse est belle à prendre des

photos et après on retourne sur les marches, les juristes égyptiens organisent une

protestation car le premier ministre israélien était au Caire ce jour-là pour négocier avec

Moubarak alors le soir les internationaux sont moins nombreux et les Égyptiens sont plus

nombreux et un juriste prend la parole et parle du nouveau mur, le mur qui doit fermer

les tunnels entre Gaza et l’Égypte, un bouclage complet, plus de plus

d’approvisionnement, un mur souterrain de trente mètres qui sera construit en

quelques semaines en ce début 2010 et puis on part la rage au ventre,

les Egyptiens dénoncent le rôle de leur gouvernement, on est venu pour Gaza, pas pour

s’immiscer dit-on, dans leur affaires intérieures mais à l’intérieur du Caire, à l’intérieur des

quartiers j’ai déambulé, touriste perdu et j’ai vu la misère, un peu de misère, la vraie

misère est cachée, les gens qui dorment dans les cimetières, plus de place dans le monde

des vivants, ces morts-vivants là je les ai pas vus mais j’ai vu les maisons déglinguées et les

boui-bouis minables et l’ennui et les ambulances bloquées dans les embouteillages et j’ai

senti l’asphyxie et j’ai vu dans ma tête les années de vie en moins des Cairotes, la

pollution l’air les fruits et les légumes exposés au CO2 et j’ai revu les visages TV bouffis de

ministres après Copenhague et j’ai imaginé un Copenhague sur Nil et j’ai vu les

internationaux qui respiraient la pollution dans leur campement à même le trottoir devant

l’ambassade de France, 5 jours et 5 nuits pas toute une vie mais 5 jours c’est beaucoup je

les remercie, beaucoup de jeunes, je les ai vus enthousiastes chantant criant jouant

encadrés par des doubles cordons de policiers toujours les policiers je les ai entendus

raconter l’action les files d’attente pour la toilette, le bouclage complet lors des premiers

jours l’approvisionnement par-dessus les cordons de flics de militants déterminés, même

un évêque parisien sous la tente, ils attendent les bus pour Gaza, ils espèrent le soutien

de l’ambassade mais les bus sont interdits et l’ambassade se tait en français et dans

toutes les langues, une action longuement applaudie lors de la soirée finale en fin de

semaine , action parfois contestée pourquoi ? par qui ? j’ai pas tout compris mais

moi je les ai vus pas, le leur ai parlé, pas des têtes brûlées rien que des gens déterminés

attendant les bus, revendiquant les bus, des bus sont partis à Gaza avec 80

internationaux ce n’est plus une rumeur, l’ambassade américaine serait intervenue ?

pourquoi eux et pas nous ? pourquoi eux et pas tous ? ce serait une manip du

gouvernement égyptien avec l’aval du big boss US ? ils sont partis je ne les ai pas vus je

ne suis pas un stratège, je ne jette pas la pierre, je ne fais pas l’Intifada contre des amis

mais j’ai voté, il y avait des places pour des Belges, j’ai voté contre, tu as voté pour, je ne

sais plus, j’ai entendu des exclusives, j’ai vu les ravages du sectarisme, pas du tout

l’apanage de la seule extrême-gauche, j’ai vu la division comme une menace, 1300

internationaux se pensaient à Gaza mais 1300 internationaux étaient coincés dans des

hôtels disséminés, tous plus fliqués les uns que les autres, séparés par des kilomètres

d’embouteillages, de langues, de religions, d’habitudes de lutte, de motivations et

j’ai vu une manifestante blessée ou encore plus choquée que blessée, après la charge de

flics plus sympa du tout devant le musée archéologique du Caire, je les ai vus charger et

je nous ai vus nous asseoir au milieu de la rue, ce qui a décuplé leur rage, j’ai vu des

policiers encore plus hargneux avec les manifestantes arabes, une femme n’a pas à se

trouver dans la rue n’est-ce pas ? surtout si elle est arabe et je les ai vus nous enfermer

dans un réduit très vite baptisé le Free Gaza Square avec un arbre au fond, un arbre

magnifique pour accrocher les banderoles et là j’ai revu la femme choquée ou blessée

couchée dans un coin, réconfortée par une grappe d’activistes et j’ai vu un étudiant

égyptien enfermé avec nous, nous suppliant d’excuser cette Égypte qui n’était pas la

sienne et dans l’autre coin tout près du cordon de casqués j’ai revu la survivante des

camps nazis et aussi des vétérans du Vietnam du Golfe n°1 du Golfe n°2 j’ai chanté au

rythme d’un accordéon et d’autres ont dansé il y avait un beau soleil et derrière les

cordons on pouvait voir parfois les signes d’approbation et d’encouragement des

passagers d’un bus ou d’un camion et puis l’eau est arrivée , des morceaux de gâteau et

des quartiers de mandarines si petits si grands passaient de main en main, les bouteilles

vides sont devenues des latrines à l’abri d’une banderole et les heures ont passé chaudes

et douces et j’ai su la caméra fracassée d’un jeune de notre groupe qui avait eu le

tort de filmer les violences et c’est là que j’ai appris la mort d’une internationale logée à

notre hôtel, venue avec son mari pour Gaza, un cœur faible, malade, hospitalisée la veille,

une militante inconnue active depuis toujours pour la Palestine et c’est là que j’ai vu la

détermination et la solidarité en marche, des jeunes des cités, des vétérans, des

étudiants, des militants associatifs, des syndicalistes, oui le visage bonhomme mais ferme

de ce syndicaliste écossais et sa façon directe de s’adresser à la foule, à nous , à moi et

enfin la dislocation décidée ensemble et l’engagement de recommencer dès demain et

on a recommencé et puis collectes de journaux les photos à la une les images des télés

arabes égyptiennes les correspondances par téléphone avec Bruxelles ou Brussel et si peu

de choses que l’on sait de GAZA là-bas si près, pas plus de 400 kilomètres, des rumeurs,

une manif de Gazaouis peu suivie après le blocage des internationaux en Egypte, une

marche courageuse du côté israélien de la frontière et toutes ces nouvelles qui nous

arrivent , Dexia qui désinvestit dans les colonies de peuplement, des ouvriers égyptiens

en grève de solidarité avec Gaza, ceux-là mêmes qui construisent le mur entre l’Égypte et

Gaza , des actions en Belgique en France je sais plus où, le convoi humanitaire Viva

Palestina venu d’Angleterre bloqué par l’Égypte et refoulé vers la Syrie, j’ai vu des gens

qui ont essayé de rallier Gaza par leurs propres moyens, un Palestinien qui n’a jamais vu

son pays, un autre qui a laissé tous ses amis là-bas, toujours refoulés, j’ai vu plein de gens

sur une place au cœur d’un rond point au centre ville le soir du 1 janvier, pas question de

partir sans se revoir une dernière fois, j’ai vu la dame en rose du comité organisateur

s’excuser pour les erreurs faites et j’ai entendu des Indiens, Philippins, Espagnols, Italiens,

Sud-Africains, j’ai vu des adresses s’échanger et dans l’avion au retour j’ai vu à mes côtés

un jeune garçon mi-libanais mi-belge me parler de la guerre de 2006 dans son pays,

l’évacuation en catastrophe vers la Belgique, son dégoût des guerres et de toute

politique et j’ai pensé à la semaine qui se terminait , longue comme une phrase sans point

ni respiration, un rêve de fin de voyage, les opprimés en marche, et je lui ai dit je n’ai pas

été à Gaza mais j’ai vu un drapeau sur une pyramide

Jean-Pierre Griez



drapeau palestinien sur face pyramide de Gizeh par thouhou

 

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