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J-P Chagnollaud : « La victoire de la force ne peut que conduire à la défaite d’Israël »

Jean-Paul Chagnollaud, professeur émérite des universités et auteur de nombreux ouvrages sur le Moyen-Orient et la question palestinienne, vient de publier aux éditions Actes Sud “Israël-Palestine : la défaite du vainqueur” *, un nouvel opus dans lequel il dresse un constat peu optimiste de la situation. Pour ce spécialiste de la question palestinienne, les Palestiniens n’accepteront jamais sans résister l’oppression dont ils sont victimes. Une victoire qui n’est pas fondée sur le droit n’est donc qu’une défaite différée qui entraînera Israël dans des catastrophes politiques et humanitaires

Il a accordé un entretien à l’édition française de “Middle East Eye”, que nous reproduisons ici.

Oppression, humiliations, vol de terres, violence latente mais omniprésente, discriminations structurelles et apartheid… pour le spécialiste, la situation sur le terrain pour les Palestiniens ne fait qu’empirer malgré une apparente stabilité. Or, si Israël semble remporter l’épreuve de force, c’est sans compter avec le fait que, selon l’universitaire, « il est impensable qu’un peuple puisse jamais accepter sans résistance un tel système de domination».

Pour le perpétuer, prévient-il, « il faudra donc encore davantage de moyens de coercition et d’oppression. Ce qui implique évidemment en retour des réactions de violence sans fin avec toutes les formes de radicalisation qu’elles ne manqueront pas de générer.»

Jean-Paul Chagnollaud revient pour Middle East Eye sur son analyse du conflit israélo-palestinien, et sur ce qui constitue selon lui la seule solution à terme : œuvrer pour la victoire du droit, « la seule qui importe parce qu’elle est la seule à fonder une paix juste et équilibrée. Toutes les autres ne sont, à l’échelle de l’histoire, que des défaites différées.»

M E E : Vous citez en ouverture de votre ouvrage le général chinois Sun Tzu, auteur de L’Art de la guerre, qui écrivit : « Jamais guerre prolongée ne profita à un pays ». En quoi le vainqueur du conflit israélo-palestinien est-il, selon vous, condamné à essuyer une défaite ?

J-P Chagnollaud : Depuis de nombreuses années, et tout particulièrement depuis 2001, les gouvernements israéliens se sont lancés dans une vaste entreprise de colonisation en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. Aujourd’hui, il y a près de 650.000 colons israéliens en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, soit près d’un habitant sur quatre.

Cela n’est rendu possible qu’en raison de l’occupation militaire israélienne, avec tout ce que cela implique pour les Palestiniens : domination arbitraire, absence totale de toutes les libertés même les plus simples comme celle d’aller et venir… Ils subissent donc une oppression de tous les jours, dans tous les domaines de leur vie.

Continuer comme cela revient à consolider un système d’apartheid. C’est une victoire de la force qui, à l’échelle de l’histoire, ne peut durer. Elle ne peut que conduire à des catastrophes politiques et humanitaires et donc à la défaite d’Israël…

M E E : Vous mentionnez le poids grandissant de l’extrême droite dans la politique et la société israélienne et citez deux visions de l’avenir promues par ce courant : l’annexion selon le ministre de l’Éducation Naftali Bennett et le transfert de populations selon le ministre de la Défense Avigdor Liberman. Sont-ce là des perspectives réelles à court terme ?

J-P Chagnollaud : Plusieurs membres de l’actuel gouvernement israélien prônent ouvertement l’annexion de la zone C [1] et tous récusent l’idée d’un État palestinien. Ils se sentent en position de force puisque la communauté interna­tionale ne fait rien. De plus, l’arrivée de Trump au pouvoir aux États-Unis les encourage dans leurs positions. Ce que va faire Trump risque d’être décisif dans les mois à venir dans un sens ou dans un autre… S’il s’en tient à ses premières déclarations, le pire n’est jamais sûr mais il est probable. Il faut donc espérer qu’il aura compris les enjeux, mais rien n’est moins sûr.

M E E : Malgré toutes les politiques de judaïsation de Jérusalem, vous constatez la forte résilience démographique des Palestiniens : alors que depuis 1967, la population juive a été multipliée par 2,5, la population palestinienne a quadruplé. Quelles conséquences politiques pourrait avoir cette croissance continue de la population palestinienne à Jérusalem ?

J-P Chagnollaud : À Jérusalem, la balance démographique penche en effet à terme en faveur des Palestiniens. D’ici une vingtaine d’années, sur la base des paramètres actuels, on tend vers les 50/50. Ce qui est déjà le cas sur le territoire de l’ensemble Israël/Palestine, où il y a désormais parité démographique entre la population juive et la population palestinienne (inclus les Palestiniens citoyens d’Israël).

Mais le pouvoir n’est pas lié à la démographie, surtout dans une situation d’occupation militaire. C’est en ce sens qu’on glisse de plus en plus vers un système d’apartheid. Même [l’ancien Premier ministre israélien] Ehud Barak vient ces jours-ci d’utiliser le terme !

M E E : Comme vous l’expliquez, l’apparente stabilité en Israël-Palestine, surtout par rapport aux guerres qui sévissent dans la région, n’est qu’une illusion qui masque une constante aggravation de la situation. Peut-on alors s’attendre à une nouvelle intifada ?

J-P Chagnollaud : Je ne crois pas à une nouvelle intifada prochainement car les organisations politiques palestiniennes sont assez dévitalisées et les jeunes s’en sont éloignés. Reste la désespérance profonde des jeunes Palestiniens. L’occupation les empêche d’avoir un avenir. Il est évident que certains d’entre eux vont s’exprimer par des actes violents quitte à en perdre la vie, comme on l’a vu récemment avec les attaques au couteau.

M E E : Que pensez-vous de cette tendance des autorités israéliennes à dresser un parallèle entre les attaques palestiniennes et le terrorisme de groupes tels que l’État islamique ?

J-P Chagnollaud : Rien à voir avec Daech, qui sont des terroristes sectaires et totalitaires avec lesquels il n’y a rien à négocier. Les Palestiniens se battent pour la reconnaissance de leurs droits et pour obtenir enfin leur État.

Leurs revendications sont conformes au droit international tel qu’il résulte notamment des résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU. Avec la dernière en date : la résolution 2334 du 23 décembre 2016, qui rappelle que l’acquisition de territoires par la force est absolument contraire au droit international.

M E E : Qu’est-ce qui empêche selon vous le Fatah en Cisjordanie et le Hamas à Gaza d’opérer une véritable réconciliation ?

J-P Chagnollaud : Les organisations politiques palestiniennes sont empêtrées dans des luttes d’appareil qui leur font oublier l’essentiel. Les divergences sont idéologiques et politiques mais il ne faut pas sous-estimer les luttes des dirigeants entre eux pour le pouvoir ou, en tout cas, pour ce qui en tient lieu…

M E E : Vous citez Moshe Levinger, l’un des fondateurs de Goush Emounim, groupe de colons nationalistes-messianiques, qui a un jour déclaré : « La temporalité a toujours été importante pour nous […]. Ils finissaient tout simplement par s’habituer aux faits sur le terrain ». Pensez-vous que ceci pourrait s’appliquer aux Palestiniens ; pourraient-ils capituler ?

J-P Chagnollaud : J’ai cité la formule de Moshe Levinger qui attendait que les gouvernements israéliens se lassent et finissent par accepter les faits accomplis sur le terrain. Cela n’a rien à voir avec les Palestiniens, qui eux n’accepteront jamais une telle situation d’oppression…

M E E : Vous écrivez qu’une paix juste passe par la négociation et le droit international. Or, vous rappelez que les Israéliens ont instrumentalisé les négociations pour gagner du temps et entériner leur occupation. Peut-on alors garder confiance dans les négociations ? Pourrait-on envisager une autre solution, par exemple un accord imposé par la communauté internationale ?

J-P Chagnollaud :“La France à un rôle à jouer…”.

J-P Chagnollaud : Une négociation s’inscrit toujours dans un rapport de forces. Il y a ici une totale asymétrie entre une puissance occupante (au sens de la IVème Convention de Genève de 1949) et un peuple occupé. Donc sans une intervention de la communauté internationale, rien n’avancera.

M E E : Comment qualifieriez-vous la diplomatie française sur le conflit israélo-palestinien jusqu’à présent ?

Le nouveau président Emmanuel Macron est-il selon vous désireux – et capable – d’œuvrer en faveur d’une solution juste pour les Palestiniens ?

J-P Chagnollaud : La France a un rôle à jouer. Difficile, très difficile, mais très important. J’ignore ce que fera Emmanuel Macron.


Voyez aussi sur ce site cet autre entretien avec J-P Chagnollaud : “: «La trilogie israélienne : fermer, enfermer, tuer… en pure perte»

* ISBN : 978-2330078379

[1] Zone C :  depuis les accords d’Oslo, la Cisjordanie est divisée en trois « zones » :  la zone A regroupe environ 20% du territoire, celui des grandes villes et de leur très proche environnement urbain, et 54% de la population. L’Autorité palestinienne était supposée selon les accords y bénéficier d’un pouvoir civil et sécuritaire complet, même si, depuis la seconde Intifada en 2001, les forces israéliennes y entrent comme bon leur semble et y imposent leurs desiderata ; la zone B regroupe les bourgades moyennes et petites, hormis certains villages. Elle représente à peu près 20% du territoire et 41% de la population. L’Autorité palestinienne y détient le contrôle civil ; l’armée israélienne le contrôle sécuritaire ; en zone C — ± 60 % du territoire, 5% de la population palestinienne —, Israël détient un contrôle total, militaire et civil. Les zones A et B sont elles-mêmes divisées en 469 unités territoriales séparées — des « confettis », comme on dit sur place — toutes entourées de la zone C, la seule disposant d’une « continuité territoriale ». On ne peut passer d’une partie des zones A ou B à une autre sans passer par un contrôle militaire israélien. – NDLR

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