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J-CALL : des “sionistes éclairés”, du pur packaging

Luc Delval

Un “appel à la raison” est actuellement soumis à la signature des “juifs européens, trop longtemps silencieux”, afin “de faire entendre une voix juive solidaire de l’État d’Israël et critique quant aux choix actuels de son gouvernement. Un appel en ce sens a été lancé via Le Soir (20 avril 2010).

Il émane d’un mouvement qui sera officiellement lancé le 3 mai à Bruxelles, baptisé “J-CALL”, une sorte de prolongement européen de “J-STREET”, le “nouveau lobby juif” étatsunien, qui cherche à contrer  les outrances fascisantes de l’AIPAC et autres délires des “chrétiens sionistes”.

On n’est pas surpris de la réaction furibarde du CCOJB, qui s’indigne qu’un tel appel puisse être lancé “en ce jour de Yom Haatsmaouth, anniversaire de l’Indépendance de l’Etat d’lsraël ”, ce qui indique bien que pour ces fous furieux du sionisme la raison doit être bannie et céder toute la place à l’émotion nationaliste.

Le Consistoire Central Israélite de Belgique, dont on pourrait penser qu’il se consacre à des questions religieuses, a lui aussi condamné cette initiative, trop progressiste à ses yeux. Dans un communiqué commun avec le “Forum des organisations juives”, il reproche comiquement aux initiateurs de J-CALL d’interférer intolérablement dans la politique “d’un autre État démocratique”

Autrement dit, chanter les louanges de la politique d’Israël, comme le font à longueur de temps ces organisations qui entretiennent en permanence la confusion entre “juif” et “israélien” et entre “judaïsme” et “sionisme” (qu’elles sont promptes à reprocher à d’autres) – ce n’est pas une ingérence, mais la critiquer serait inacceptable. Tellement grotesque que comme d’habitude il veut mieux en rire pour le pas devoir en pleurer…

Jusque là, tout va donc bien, chacun est à sa place, et un “appel à la raison”, c’est toujours à priori plutôt sympathique.

Mais il faut vérifier si le contenu de cet “appel à la raison” correspond à l’emballage. Et là, dès qu’on y regarde d’un tout petit peu plus près, ça se gâte. On en vient très vite, en effet, à subodorer qu’il a pour fonction première de ramener à de meilleurs sentiments envers Israël la portion de plus en plus grande de l’opinion qu’exaspère les débordements de l’industrie de l’holocauste et l’incroyable cynisme du gouvernement de Netanyahou.

QU’ONT-ILS SIGNE AU JUSTE ?

C’est un blog ultra-sioniste qui a soulevé le lièvre : le texte qui a entraîné l’adhésion des premiers signataires a ensuite et promptement édulcoré. Et le changement n’a rien d’anodin.

Dans la version initiale (21 avril), on lisait :

«Notre objectif est de rendre publique une parole souvent confisquée par des institutions juives communautaires, et une voix juive solidaire et critique, témoignant de notre inquiétude devant la situation actuelle et ses conséquences sur un avenir proche.»

mais c’était plus que ne pouvaient en supporter pas mal de “sionistes bien élevés”, et ce passage a été promptement remplacé (22 avril) par :

«Notre objectif est de rendre publiques les positions de juifs européens, trop longtemps silencieux, et de faire entendre une voix juive solidaire de l’État d’Israël et critique quant aux choix actuels de son gouvernement.»

Evacuées donc la “confiscation de la parole” par les “institutions juives communautaires”, tout comme “[leur] inquiétude”. Ne reste que la “voix juive solidaire de l’État d’Israël” – quoiqu’il arrive, donc – la “critique”, que l’on devine timide, ne portant que sur “les choix actuels” de son gouvernement, alors qu’on sait pourtant qu’il ne fait que prolonger celle de tous les gouvernements israéliens précédents depuis 1967, et même depuis 1948.

La question se pose donc de savoir à quel “appel à la raison” un certain nombre de signataires de J-CALL ont exactement manifesté leur adhésion : la version originale (21 avril) ou la version édulcorée (22 avril), qui laisse planer un épais mystère sur les raisons pour lesquelles les “juifs européens” ont été “trop longtemps silencieux” (la flemme ? la distraction ? la timidité ?).

Une lecture attentive du texte qui suit n’est guère plus encourageante.

L’HONNEUR D’ISRAEL

On y lit en effet : «Bientôt Israël sera confronté à une alternative désastreuse : soit devenir un État où les Juifs seraient minoritaires dans leur propre pays ; soit mettre en place un régime qui déshonorerait Israël (…)».

On doit donc en conclure que pour les signataires, en dépit de l’ampleur des crimes dont  l’État d’Israël – et non seulement son gouvernement actuel – s’est rendu coupable, son honneur est sauf jusqu’à ce jour.

Ni les attentats terroriste avant la proclamation de l »indépendance, ni le nettoyage ethnique de la Palestine et les massacres qui l’ont jalonné, ni l’aventure de Suez en 1956, ni les agressions militaires en série contre le Liban, ni la propension israélienne à choisir ses premiers ministres parmi les terroristes et criminels de guerre nullement repentis (Shamir, Begin, Sharon,…) et plus généralement ses ministres parmi les galonnés les plus bellicistes de son armée, ni l’instauration d’un véritable apartheid entre citoyens israéliens juifs et arabes, ni le vol pur et simple d’une part sans cesse croissante du territoire palestinien (notamment par la construction du “mur de la honte”), ni l’usage routinier de la torture dans les prisons, ni les massacres en gros et en détail de femmes et d’enfants, ni la trahison systématique de ses engagements les plus solennels (à commencer par ceux qui ont permis à Israël d’être admis à l’ONU, qui impliquaient le respect du “plan de partage” onusien, qui n’a pas un instant été appliqué), ni l’espionnage de ses alliés, ni le trafic d’armes international (au profit de la Chine, par exemple) et la contrefaçon, ni le mensonge conçu comme une industrie d’État (comme par exemple les prétendues « propositions généreuses » de Barak en 2000), ni les expériences médicales qui ont causé la mort de 6000 enfants séfarades, ni les opérations secrètes et sanglantes commises par les services secrets sur le territoire de pays officiellement “amis”, ni les prélèvements clandestins d’organes sur des Palestiniens tués par l’armée, ni la corruption endémique, ni la menace d’user de l’arme atomique (qu’Israël ne reconnaît pas détenir, afin d’échapper à tout contrôle de l’AIEA) contre des États voisins qui en sont dépourvus, etc… RIEN jusqu’ici n’aurait donc suffi, aux yeux de ces “modérés” si bien élevés, à ternir l’honneur d’Israël !

On voit donc bien que la crainte exprimée du déshonneur futur d’Israël est une pure clause de style, car si à leurs yeux rien dans les horreurs accumulées jusqu’ici ne l’a égratigné, on ne voit pas ce qui pourrait l’entamer dans le futur, si ignoble que cela puisse être.

Qui plus est, cet “appel à la raison” procède de la même logique que celle qui guida Netanyahou et ses prédécesseurs, en ce qu’il affirme que “la décision ultime appartient au peuple souverain d’Israël”.

De quelle décision s’agit-il au juste ? On ne sait. Mais qu’importe, elle appartient nécessairement au “peuple souverain d’Israël” et à lui seul, pour la bonne raison qu’il ne saurait évidemment y avoir un autre “peuple souverain” dans les environs. Mais que faut-il entendre par là, puisque pour la justice israélienne “il n’y a pas de nation israélienne existant séparément d’une nation juive”, et que celle-ci englobe tous les Juifs du monde… ? Qu’en est-il de la minorité arabe israélienne, victime de tant de discriminations ? A-t-elle voix au chapitre ?

L’absence de toute référence tant au droit international qu’au peuple palestinien – comme toujours LE grand absent du discours sioniste – indique à suffisance que les rédacteurs de cet appel ne rompent en rien avec la logique, à l’œuvre dès avant 1948, de la conquête d’une aussi grande partie de la Palestine que possible, avec aussi peu de population arabe que possible. L’absence de toute référence à Jérusalem (le tout comme ses parties orientale comme occidentale) ne fait que le confirmer surabondamment.

Il était donc parfaitement prévisible qu’ils affirment vouloir “œuvrer à la survie d’Israël en tant qu’État juif et démocratique”, ce qui est une absurdité, un oxymore puisqu’un État – quel qu’il soit – ne peut à la fois se définir comme démocratique et comme appartenant exclusivement aux membres d’une seule ethnie ou d’une confession religieuse (la part de la population qui n’en fait pas partie étant donc ipso facto renvoyée à un statut subordonné).

On sait ce qu’il en est : Israël est (de moins en moins, les réformes ultra-libérales aidant) un État démocratique pour les Juifs, et un État juif pour les autres.

On ne s’étonnera donc pas non plus de trouver parmi les (plus de) 1370 signataires à ce jour, les noms de

  • Bernard-Henri Levy, ce « faussaire doublé d’un Maccarthyste, ridicule et dangereux » (Pascal Boniface);
  • Alain Finkielkraut, éternel imprécateur islamophobe de plus en plus agité du bocal;
  • Michèle Hirsch, l’avocate bruxelloise de l’État d’Israël et d’Ariel Sharon;
  • Elie Barnavi* , qui a réussi ce prodige d’avoir été l’ambassadeur de Sharon et de se faire passer aujourd’hui pour un intellectuel progressiste épris de paix;
  • Joël Kotek, prof à l’ULB, auteur de l’immortel chef d’œuvre intitulé « La Belgique et ses Juifs : de l’antijudaïsme comme code culturel, de l’antisionisme comme religion civile« , édité par le CRIF (gage à toute épreuve de modération et d’ouverture d’esprit);
  • David Susskind, dont les récentes protestations véhémentes parce qu’un chef de parti francophone avait osé évoquer le mode de désignation des bourgmestre qui a prévalu sous l’occupation allemande de la Belgique sans évoquer la Shoah ont amplement confirmé que la vieillesse est un naufrage,
  • Maurice Szafran, PDG de l’hebdomadaire Marianne, dans lequel il a fait publier en février dernier un burlesque dossier de 40 pages sous le titre “Israël a-t-il mal tourné ?”, prétexte pour donner l’occasion à Barnavi (voir ci-dessus) d’affirmer que le terroriste recyclé en premier ministre Menahem Begin “était un démocrate grand teint” (David Ben Gourion le qualifiait quant à lui de “hitlérien type”, et l’étude du parcours du personnage le confirme amplement)
  • Daniel Cohn-Bendit, tout à la fois partisan d’un dialogue avec le Hamas, pourfendeur du colonialisme que représente l’occupation (mais pas, à ses yeux, le sionisme dans son essence) et … partisan à peine voilé de l’intégration d’Israël dans l’Union Européenne.

Il ne manque, pour que les choses soient encore plus claires, que les signatures de Jacques Attali, de Taguieff et de Bernard Kouchner. Mais il n’est pas trop tard, ne désespérons pas.

J-CALL n’est rien d’autre que la preuve que les initiateurs de l’appel on lu le bréviaire de la propagande israélienne (« The Israël Project for Security, Freedom and Peace » – Global Language dictionnary 2009 [en]) révélé récemment par une “fuite”, qui leur rappelait (p. 59) que :

… le camp qui paraîtra le plus souhaiter la paix gagnera le soutien de l’opinion publique non-alignée. (…) A moins que le désir de paix ne soit explicitement véhiculé dans les efforts de communication israélien, le soutien dont bénéficie Israël s’érodera.

On retrouve dans cette bible de la “Hasbara” – l’intox planétaire pilotée depuis Tel-Aviv ou Jérusalem – les “éléments de langage” dont cet “appel à la raison” se nourrit.

Elle pose en principe de base : “PEACE IS THE CENTRAL MESSAGE, avant bien entendu de tenter de démontrer que tout ce que les Palestiniens considèrent comme des conditions à une paix juste et durable est soit absurde soit condamnable (extraits choisis) :

  • Le droit au retour c’est le droit à la confiscation” (une horreur, du moins si par extraordinaire elle touchait des Juifs, normale quand les Palestiniens par milliers la subissent depuis des décennies);
  • “Si nous voulons avoir une paix réelle, alors les Israéliens et les Palestiniens devront vivre côte à côte. L’idée que là où  vous avez des Palestiniens il ne peut y avoir des Juifs, que certains territoires doivent être ‘Jew-free’, est une idée raciste”. L’expression “Jew-free” (“libre de Juifs”) est évidemment choisie pour évoquer la formule nazie “Judenrein”, car il ne faut rater nulle occasion de suggérer que chaque Palestinien est forcément peu ou prou l’héritier de l’idéologie hitlérienne, comme d’ailleurs toute personne qui n’est pas béate d’admiration devant Israël et ses dirigeants;
  • Nous ne disons pas que nous avons à ‘nettoyer’ les Arabes d’Israël. Ils sont citoyens d’Israël. Ils jouissent de droits égaux. Nous ne voyons pas pourquoi il faudrait que la paix exige que, dans des zones palestiniennes, il faudrait une sorte de nettoyage ethnique pour éliminer tous les Juifs”. L’essentiel du nettoyage ethnique anti-arabe de la Palestine ayant été mené à bien en 1948, ils peuvent en effet se dispenser de clamer qu’ils entendent le continuer (ce qui ne les empêche pas de le faire, par mille et un détours). Quant à l’affirmation parfaitement grotesque selon laquelle les citoyens arabes d’Israël “jouissent de droits égaux”, alors qu’on dénombre plus de 50 lois israéliennes clairement discriminatoires envers les citoyens non-juifs, elle donne la mesure du cynisme des auteurs.

Voilà de quelle démarche fondamentale procède J-CALL, sinon au niveau de chacun des signataires – il s’en trouve certainement un certain nombre de bonne foi parmi eux – du moins à celui des promoteurs de l’initiative et des “vedettes” – BHL & Co – qui lui servent de caution et d’argument.

Du pur marketing, à traiter avec le mépris qui convient et à combattre chaque fois que possible.

L’Union Juive Française pour la Paix ne s’y est heureusement pas trompée : (hélas le texte n’est plus disponible sur son site web – MàJ 2016)

 

Luc Delval        


* dont la signature est annoncée alors qu’on la cherche en vain dans la liste. M. Barnavi n’a sans doute pas voulu s’abaisser à signer comme n’importe quel quidam.

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