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Israël va célébrer ses soldats détruisant des familles palestiniennes de Gaza

Amira Hass

Amira Hass, qui fut pendant 10 ans la seule journaliste israélienne à vivre à Gaza et à partager le sort de sa population, célèbre à sa manière dans le quotidien Haaretz le troisième anniversaire du massacre commis contre la population de Gaza par l’armée israélienne, connu sous le nom de « Opération Plomb durci« .

On ne rappellera jamais assez que cette agression contre un peuple désarmé à qui l’agresseur ne laissait même pas la possibilité de fuir, constitua non pas comme Israël tente de le faire croire une opération militaire en riposte à des attaques terroristes – la principale force terroriste dans cette région du monde étant d’ailleurs l’Etat d’Israël lui-même – mais bien selon la commission d’experts désignée par l’ONU pour enquêter « une attaque délibérément disproportionnée conçue pour punir, humilier et terroriser une population civile, diminuer drastiquement sa capacité économique locale de travailler et de pourvoir à ses propres besoins, et lui imposer avec toujours plus de force une impression de dépendance et de vulnérabilité… ».  Et ces prudentissimes experts onusiens de conclure que des crimes de guerre, voire des crimes contre l’humanité, ont été commis par Israël.

A ce jour, comme il fallait hélas s’y attendre, la si vertueuse « communauté internationale » sous la coupe des États-Unis – qui a réglé son compte à Kadhafi, qui vitupère quotidiennement contre le dictateur au pouvoir à Damas, qui du haut de sa très haute stature morale distribue bons et mauvais points aux peuples égyptiens et tunisiens qui tentent de se libérer définitivement du joug des dictateurs qu’elle a soutenus pendant des décennies – n’a manifesté aucune intention de demander des comptes aux dirigeants israéliens pour ces crimes.

Crimes qui d’ailleurs se perpétuent jour après jour non seulement sous la forme d’attaque aériennes incessantes et d’incursions, mais aussi sous la forme du blocus imposé à Gaza, où des médicaments essentiels manquent dans les hôpitaux (notamment et par exemple les produits indispensables pour procéder à des dialyses), de sorte que même quand on n’entend pas le fracas des bombes Israël tue des civils innocents CHAQUE JOUR – L.D.

Alors que le nom [du général de division, chef militaire de la région sud] Yoav Galant [et successeur du chef d’état-major Gabi Ashkenazi] est particulièrement mentionné en ce troisième anniversaire de l’opération Plomb durci, nous devons nous souvenir des autres, les soldats anonymes guidés par l’esprit des hauts gradés de l’armée.

En ce troisième anniversaire de l’offensive Plomb durci, nous nous souvenons des soldats anonymes qui ont ouvert le feu sur une voiture rouge occupée par un père de famille, Mohammed Shurrab, et ses deux fils, qui s’en retournaient chez eux après s’être rendus dans leurs champs. Il est injuste, en cet anniversaire, de ne se souvenir que de l’officier qui servait à l’époque en tant que commandant en chef des Forces de défense israéliennes (FDI) du Sud, le général de division Yoav Galant. En effet, la liste des combattants qu’il conviendrait de citer et de se rappeler est longue.

Nous nous souviendrons du pilote qui a largué la bombe qui a tué Mahmoud al-Ghoul, un étudiant du supérieur, et son oncle Akram, un avocat, dans leur maison familiale au nord de Gaza. Nous nous souviendrons des soldats qui analysent les photographies prises par des drones et qui ont décidé qu’un camion transportant des bombonnes d’oxyacétylène pour des travaux de soudure et appartenant à Ahmad Samur transportait des roquettes Grad – cette décision se traduisit par un ordre de bombarder le véhicule par air et se solda par la mort de huit personnes, dont quatre mineurs d’âge.

Soldat israélien à l'œuvre pendant l'opération «Plomb durci»

Soldat et char israéliens à l’œuvre pendant l’opération «Plomb durci»

Nous nous souviendrons des soldats qui ont transformé la maison de la famille Abou Eida, à l’est de Jabalya, en une base et un endroit pour tirer et qui ont enfermé dans une seule pièce un invalide âgé, une dame aveugle et deux autres dames âgées. Nous nous souviendrons que ces soldats ont interdit pendant neuf jours à ces personnes de gagner leur chambre pour s’y reposer. Nous nous souviendrons des soldats qui ont rassemblé les membres de la famille Samouni dans une maison et qui se sont positionnés eux-mêmes à 80 mètres de là quand elle a été bombardée, avec tous ses résidents enfermés à l’intérieur, et ce, sous les ordres du commandant de la brigade, Ilan Malka – un autre nom dont nous nous souviendrons aussi, naturellement.

La liste se poursuit indéfiniment et nous demandons pardon à ceux que nous n’avons pas cités vu le manque de place. Mais, en cette occasion, nous nous souviendrons particulièrement des soldats qui occupaient un certain poste dans la partie orientale de Khan Yunis.

Le samedi 17 janvier 2009, à 8 h 46 (la veille de l’arrêt des attaques), j’ai reçu dans ma boîte la lettre suivante en provenance des États-Unis : « Mon père et mes deux frères ont été attaqués hier [vendredi 16 janvier] alors qu’ils avaient quitté leur ferme pour rentrer chez eux. Un frère [Kassab – 27 ans] est mort, mais le père [Mohammed Shurrab – 64 ans] et l’autre frère [Ibrahim – 17 ans] sont désormais blessés et bloqués dans une zone contrôlée par les FDI. Ils ont été attaqués entre 1 h et 1 h 30 de l’après-midi (heure locale), durant le cessez-le-feu et les services d’urgence sont dans l’impossibilité de les atteindre. »

Les FDI * ont interdit à une ambulance de s’approcher de la zone. L’auteur de la lettre, Amer Shurrab, croyait que la pression des média allait aider à libérer cette autorisation. « Nous sommes très désespérés et tentons d’autant de façon que faire se peut d’obtenir que des secours puissent les joindre. Si vous connaissez ne serait-ce qu’un simple soldat à même de faire avancer les choses en s’adressant à un commandant local, nous apprécierions grandement cette aide », écrivait-il encore.

Shurrab ne savait pas qu’alors qu’il adressait cet appel désespéré à une personne qu’il ne connaissait pas, son deuxième frère était déjà mort, après avoir perdu tout son sang dix heures durant dans les bras de son père. Le frère en deuil ne savait pas non plus que, depuis 6 heures du matin, ce même samedi, Tom, un travailleur de terrain de l’ONG Médecins pour les droits de l’homme, était en contact avec moi.

C’était un cas de mort d’homme via une diffusion en direct : jusqu’au moment où la pile de son téléphone cellulaire rendit l’âme, le père Shurrab téléphona aux membres de sa famille à Gaza et aux États-Unis, ainsi qu’au Croissant-Rouge et à la Croix-Rouge, à Tom des Médecins pour les droits de l’homme et à des journalistes locaux.

Le cessez-le-feu humanitaire, comme l’ont appelé les FDI, avait duré, ce vendredi, de 10 h du matin à 2 h de l’après-midi. Le père, qui conduisait, et ses deux fils étaient passés par une position de contrôle des FDI et avaient eu l’autorisation de poursuivre leur route. Vers 1 h de l’après-midi, ils avaient atteint le supermarché d’Abou Zeidan, dans le quartier d’Al-Fukhary, dans la partie ouest de Khan Yunis, dont les habitants avaient fui dès le début de l’attaque au sol. La maison voisine, la plus grosse construction de la rue, avait été transformée en une base de l’armée deux semaines plus tôt. De cette position, des coups de feu furent tirés en direction de la voiture de Shurrab. Blessé à la poitrine, Kassab sortit de la jeep, s’effondra et mourut. Ibrahim sauta ensuite du véhicule et fut alors blessé à la jambe par les tirs incessants.

Le père fut blessé au bras, mais parvint à traîner son fils survivant vers un mur tout proche. Il vit un char et des soldats qui allaient et venaient. Les soldats pouvaient le voir aussi. A 11 h du soir, soit 10 heures après la fusillade, toujours blotti contre le mur, le père remarqua que son fils, qui perdait toujours du sang, se refroidissait et que sa respiration devenait pénible. Il parvint à ramener son fils au véhicule criblé de balles, espérant qu’il y ferait plus chaud. Mais une demi-heure après minuit, dans la nuit du vendredi au samedi, le fils rendit son dernier soupir dans les bras de son père.

Tout ceci est arrivé à quelques 50 ou 100 mètres des soldats. À intervalles réguliers, le père endeuillé s’entretenait par téléphone avec Tom qui, stationné à son domicile de Tel-Aviv pour toute la nuit, contacta la Croix-Rouge et se joignit à ses efforts pour convaincre l’armée d’autoriser qu’une ambulance allât immédiatement sur place. L’Hôpital européen de Gaza est situé à quelque trois kilomètres de là, l’affaire de deux minutes en voiture.

Vers 9 h 30, samedi matin, Tom fut informé que les FDI avaient autorisé l’ambulance à se présenter sur les lieux à midi ce jour-là.

À ce moment, le porte-parole des FDI déclara : « En général, lors d’un cessez-le-feu, les FDI n’ouvraient le feu que lorsqu’on tirait des roquettes contre Israël oui des coups de feu contre les FDI. Nous sommes dans l’impossibilité d’enquêter et de retrouver les faits de chaque incident, ou encore de vérifier ou réfuter chaque renseignement soumis à notre attention. L’ambulance ne fut autorisée à passer qu’après un relevé de la situation sur le terrain et une fois qu’on eut pris la décision confirmant que les conditions opérationnelles autorisaient le passage de cette ambulance. Les personnes blessées [!!!] furent évacuées par le ministère palestinien de la Santé et conduites à l’hôpital de Rafah. »

Je me souviendrai de ces soldats anonymes qui ont anéanti la famille Shurrab. Lors de mon arrivée sur le site, le 24 janvier, j’ai découvert que les soldats avaient laissé derrière eux non seulement les habituels spectacles de destruction et toutes leurs saletés habituelles dans la maison palestinienne d’où ils avaient tiré des coups contre cette famille. Ils avaient également laissé derrière eux une inscription : « Kahane avait raison. » **


* FDI : « Forces de Défense d’Israël », appellation publicitaire de l’armée d’occupation et d’agression de la puissance coloniale.
** Meir David Kahane (né à Brooklyn, New York en 1932 – assassiné à Manhattan, New York en 1990) était un rabbin et un homme politique israélo-américain, adepte d’un « Grand Israël » et de la déportation (pudiquement désignée aujourd’hui encore sous le vocable de « transfert ») de tous les Palestiniens de tous les territoires contrôlés par Israël, qu’il s’agisse des habitants des territoires occupés ou de citoyens israéliens. Fondateur de l’organisation para-milirtaire fasciste « Ligue de défense juive » aux États-Unis (où elle est interdite) puis de « Kach », un parti politique israélien d’extrême-droite, il devint député à la Knesset lors des élections de 1984.
Kahane fut exclu du parlement après que Kach a été déclaré comme un parti raciste par le gouvernement israélien de l’époque. Aujourd’hui, des individus comme Avigdor Lieberman, qui sont de la même espère que lui, non seulement ne sont pas exclus du jeu politique israélien, mais occupent des postes éminents et représentent Israël dans le monde. Le plus stupéfiant est qu’il se trouve des hommes politiques se prenant pour des démocrates qui acceptent de leur serrer la main.

L’original de l’article d’Amira Hass dans Haaretz est ici
Traduction :  Jean-Marie Flémal. Les notes sont de la rédaction du site.

amira hassAmira Hass est une journaliste israélienne, travaillant pour le journal Haaretz. Elle a été pendant de longues années l’unique journaliste israélienne à vivre à Gaza, et a notamment écrit « Boire la mer à Gaza » (Editions La Fabrique)
Vous trouverez d’autres articles d’Amira Hass (ou parlant d’elle) traduits en français sur ce site.

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