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Israël utilise son image de pays « assiégé » pour exporter ses armes et ses équipements de sécurité

Charlotte Silver

2012 n’aura pas été la meilleure année d’Israël, sur le plan diplomatique : le pays a été vertement critiqué pour son bellicisme à l’égard de l’Iran et a subi un revers (bien que symbolique) lors du vote de l’Assemblée générale de l’ONU sur la candidature de la Palestine au statut d’État en tant aux Nations unies. Mais cela n’a pas empêché son industrie spécialisée dans le maintient de l’ordre d’être largement en tête sur le marché mondial.

Comme l’avait déclaré Shimon Peres au cours de la Conférence internationale sur la sécurité intérieure qui s’était tenue à Tel-Aviv à la veille de l’attaque israélienne contre a bande de Gaza, en novembre : « Quand il s’agit de science, il n’y a pas de frontières. »

Peres avait pris la parole lors d’un événement destiné à présenter toute la panoplie sécuritaire israélienne au monde entier et il s’était servi du mot « science » comme d’un subtil euphémisme pour désigner la technologie de sécurité et de surveillance – le genre de technologie qui, non seulement contribue à abattre les frontières politiques, mais également les frontières personnelles.

Israël est occupé à développer sa banque nationale de données biométriques, que l’économiste politique Shir Hever m’a présentée comme « l’un des systèmes de surveillance biométrique les plus pointus au monde » et dont les associations de défense des libertés civiques ont dit qu’elle engendrerait de dangereuses atteintes à la vie privée des individus.

Pas de concurrent sérieux

Comme l’a laissé entendre Peres dans son discours, en dépit de la baisse déjà remarquée plus haut du soutien à Israël dans les milieux diplomatiques, la plupart des pays continuent à accourir auprès de l’État juif pour se procurer le dernier cri des technologies de surveillance.

« Aucun autre pays n’est apparu comme concurrent sérieux au secteur israélien du maintien de l’ordre », affirme Hever.

Et, en effet, Hever poursuit en déclarant qu’à l’exception de la Turquie, l’impopularité d’Israël sur la scène internationale a en réalité donné un coup de pouce à son industrie dans le domaine de la sécurité intérieure : « En fait, l’image d’Israël en tant que pays isolé et assiégé est utile pour ses exportations d’armes et d’équipements de sécurité intérieure. Israël peut affirmer que, bien qu’il ait moins d’alliés que d’ennemis, il peut conserver sa sécurité grâce à sa technologie. »

Continuant sur la lancée de son discours de novembre, Peres déclara : « Nous avons des relations avec des pays qui ne nous reconnaissent pas, mais ils veulent coopérer avec nous en matière de sécurité. Ce qu’on appelé “sécurité”, dans le passé, c’étaient les armées. Aujourd’hui, ce sont des organisations, qui se spécialisent dans la sécurité, qu’elles soient gouvernementales ou pas ».

La Conférence sur la sécurité intérieure a attiré des représentants de pays du monde entier, qui ont été invités à voir les nouveaux produits exposés par les principales sociétés de sécurité israéliennes. Parmi les pays présents, on retrouvait surtout les mêmes qui avaient voté en faveur du statut d’État pour la Palestine – à l’encontre des souhaits israéliens – lors de l’Assemblée générale de l’ONU (AGNU), le mois dernier.

Par conséquent, malgré toute la signification que le vote de l’AGNU impliquait pour l’isolement de plus en plus prononcé d’Israël, ce même vote affecta à peine les espoirs de l’État sioniste de partager une part considérable de la demande mondiale en équipements de sécurité intérieure – le marché pèse 190 milliards de dollars, aujourd’hui, et on estime qu’il vaudra un mirobolant 330 milliards de dollars en 2020.

« On s’attend à ce qu’Israël constitue le choix prioritaire du Brésil dans sa préparation de projets sécuritaires estimés à 3 milliards de USD, en vue de la Coupe du Monde de 2014 et des JO de 2016. »

Prenons le cas du Brésil qui, sous de nombreux aspects, incarne ce paradoxe. (*) Le 29 novembre, à l’AG des Nations-Unies, le Brésil a voté en faveur du statut d’État de la Palestine et il y est allé d’une déclaration musclée réclamant la fin du blocus contre Gaza, dénonçant également le « quartet inopérant et le silence du Conseil de sécurité ». Alors que cette déclaration provoquait beaucoup de « tristesse et de déception » chez le gouvernement israélien, il ne fait pas de doute que celui-ci a dû se sentir consolé par le grand enthousiasme du Brésil à coopérer avec l’industrie sécuritaire israélienne, et cet enthousiasme a d’ailleurs été réitéré au courant de décembre.

Le Brésil, qui était le est le cinquième importateur mondial d’armées israéliennes entre 2005 et 2010, a été un allié très rentable, pour les firmes israéliennes spécialisées dans la sécurité. Elbit Systems et Israeli Aerospace Industries équipent actuellement le Brésil en tourelles automatiques, drones et systèmes de périmètre défensif, afin de contrôler les favelas (les quartiers défavorisés du Brésil) sans faire encourir le moindre risque aux militaires brésiliens, expliquait Hever.

« Les pays où règnent des inégalités extrêmes (Brésil, Inde, Guinée équatoriale, Gabon, etc.) semblent constituer le marché naturel pour les produits de maintien de l’ordre. Ce sont les endroits où la technologie peut être utilisée afin d’opprimer les populations pauvres, en colère contre l’inégalité et l’exploitation », a ajouté Hever.

Et, alors que les contrats n’ont pas encore accordés, on s’attend à ce qu’Israël soit le choix prioritaire du Brésil, dans sa préparation de ses projets de sécurité (estimés à 3 milliards de USD) pour la Coupe du Monde de 2014 et les JO de 2016. Assurer la « sécurité » de ces gigantesques événements sportifs signifie réellement « nettoyer » les villes d’accueil de leurs communautés indigentes, peu attrayantes, qui y ont élu domicile.

Un avenir « révolutionnaire »

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La valeur des exportations d’armes israéliennes (chiffres actualisés 2014) : 5,6 milliards de dollars US

À la fin de son discours, le philosophe Peres y est allé d’une méditation sur l’avenir « révolutionnaire » de la sécurité intérieure d‘Israël, censée jouer un rôle de pionnier, et il a même sorti une métaphore révélatrice, aux implications peu réjouissantes : « Qu’est-ce qui a marqué le début de la civilisation ? Ma réponse est : le miroir. Une fois qu’il a un miroir, tout un chacun se lave chaque matin – sans un gouvernement ou un dictateur [pour l’obliger à le faire] – parce qu’il aimerait soigner son esthétique et sa propreté ».

« Si nous étions en mesure de créer un miroir pour voir à l’intérieur de nous-mêmes, je suis sûr qu’il aurait le même effet : il rendrait le monde plus propre et meilleur. Et cela créerait en même temps de nouvelles industries. »

Alors qu’on pourrait se demander ce que le sanguinolent Peres voit quand il se regarde dans un miroir, il est clair qu’Israël y voit des myriades de conflits en tout genre dans le monde et qu’il y voit également un marché lucratif à exploiter pour ses produits de haute technologie qui franchissent les frontières, tant personnelles que politiques.


(*) Entretemps au Brésil, il y a également un solide mouvemement populaire qui se bat contre les coopérations économiques et militaires avec Israël, en solidarité avec le peuple palestinien. Ce mouvement est porté principalement par les organisations syndicales, les mouvements de femmes, le mouvement des travailleurs sans terre, les étudiants …

Publié sur Al Jazeera le 25 décembre 2012.
Traduction pour ce site : JM Flémal.

charlotte silverCharlotte Silver est une journaliste résidant en Palestine occupée et à San Francisco. Elle est diplômée de l’Université de Stanford. Suivez-la sur : @CharESilver.

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