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Israël multiplie les stratagèmes d’expulsion mais qui s’en soucie ?

Amira Hass

Le problème n’est pas tant qu’Israël trouve sans cesse de nouveaux moyens d’expulser les Palestiniens, c’est que personne [en Israël] ne s’en soucie.  Israël a l’habitude d’innover dans les stratagèmes destinés à contrer les Palestiniens dans leur demande de justice. Mais qui s’en soucie ?

L’affaire du président violeur Moshe Katsav est toujours associée dans mon esprit à mes limites en tant que journaliste. Et la mention de la semaine au cours de laquelle l’affaire fut rendue publique (après le 8 juillet 2006) me met à l’esprit toute la bureaucratie israélienne de l’expulsion.

C’était la semaine où j’avais prévu de publier une série d’articles sur une nouvelle mesure prise par les ministères de l’Intérieur, de la Justice et de la Défense. De concert et à l’insu du public, ils avaient décidé de ne plus respecter un gentleman’s agreement avec les Palestiniens et leurs épouses, détenteurs de passeports de la plupart des pays occidentaux et vivant en Cisjordanie avec seulement un visa de touriste.

Certains étaient nés sur le territoire occupé [par Israël] en 1967 – Israël avait annulé leur statut de résidents en recourant à diverses ruses, mais leur avait permis d’aller et venir comme touristes. À d’autres, tout spécialement après 1994 (l’année des accords d’Oslo), il fut permis de travailler dans les Territoires occupés (dans les universités, diverses ONG, la bureaucratie de l’AP et les affaires), en ne s’appuyant également que sur un visa de touriste.

Brusquement, dès le printemps 2006, des centaines de personnes découvrirent que cet arrangement n’existait plus : aux terminaux frontaliers de Ben-Gurion International Airport, du Pont Allenby [à la frontière avec la Jordanie]  et de Sheikh Hussein, des fonctionnaires se mirent à estampiller leurs passeports du cachet « Denied Entry » (accès refusé).

Un cachet similaire fut apposé sur les passeports des personnes qui étaient en fait venues ici pour l’été, pour rendre visite à leurs familles, pour séjourner dans la maison où elles étaient nées. Des milliers de Palestiniens « affirmés » furent soupçonnés de conspiration organisée en vue de nuire à l’équilibre démographique du « Grand Israël ».

En raison de tout ce qui a été imprimé et de tout le tintouin médiatique provoqué par l’affaire Katsav, la publication des articles en question fut retardée d’un jour ou deux. Ce n’était pas un problème. Mais, comme on s’y attendait, ces articles ne firent guère de bruit quand on les publia. La bureaucratie est une chose qui ennuie tout le monde, tout particulièrement lorsque les victimes sont des Palestiniens.

C’est par excellence le domaine où les gens font valoir leur droit de ne pas savoir. Ils n’y prennent aucun intérêt, ne lisent pas ni ne se rongent les sangs à propos de ce qu’ils n’ont pas lu. Je me suis dit : « je présume que je n’ai pas présenté les informations sous un emballage attrayant ».

La ministre américaine des Affaires étrangères de l’époque, Condoleezza Rice et venue à mon secours. Les Palestiniens citoyens des pays occidentaux, et tout particulièrement des États-Unis, qui étaient touchés par la discrimination (comparés aux juifs ou aux chrétiens évangélistes porteurs des mêmes passeports), s’organisèrent, protestèrent, se plaignirent et purent rencontrer leurs élus. La presse étrangère s’intéressa donc à la chose.

Rice adressa une  réprimande à Israël et le stock des informations gonfla considérablement sur le marché des média.  La bureaucratie réprimandée se mit à fournir des réponses partielles. Bien des « touristes » reçurent finalement le statut de résident palestinien. Pour les autres, des nouvelles règles furent créées qui, comme d’habitude, manquèrent de transparence, et en vertu desquelles ils pouvaient recevoir le visa souhaité. Parfois, il s’agit d’un visa pour deux semaines, parfois pour trois mois. Parfois même pour un an. Et, parfois, le visa est carrément refusé, en fin de compte.

Le refus de la routine

Ces deux dernières années, en dépit des protestations contre les discriminations, un nouveau stratagème a été régulièrement utilisé. Pourtant, malgré un certain nombre d’articles, sa valeur sur le marché médiatique demeura faible.

Les personnes soupçonnées d’être des Palestiniens ou apparentées à des Palestiniens reçurent des visas  pour l’ «Autorité palestinienne uniquement » bien que, comme des dizaines de milliers de touristes juifs et chrétiens évangélistes, ce soient des citoyens fiables des pays occidentaux amis d’Israël dont, pour le plus grand nombre, les États-Unis.

A vrai dire, on ne les empêche pas de se déplacer à travers des zones désignées comme « C » (zones qui constituent 60% de la Cisjordanie et qui sont sous double et triple contrôle israélien) afin de se rendre dans ce qui est officiellement appelé le Territoire de l’AP. Mais, en raison de la routine susmentionnée, on leur refuse l’entrée partout ailleurs (Jérusalem-Est, la Galilée, la région du « Triangle » des villes arabo-israéliennes, des endroits qui se situent à l’ouest de la Clôture de séparation, etc.), bien que (ou peut-être à cause de cela) ces personnes aient de la famille, des amis et des propriétés en ces zones, sans parler des églises et des mosquées. Et leur ministère des Affaires étrangères ne fait rien pour elles.

La routine est considérée comme l’ennemie de la presse. Dans le passé, le harcèlement des femmes par les hommes (à commencer par les salaires inférieurs pour les femmes, pas uniquement le viol) constituait une routine dont il n’était jamais fait mention. Aujourd’hui, la presse (heureusement) non objective se hâte de faire état de ce harcèlement routinier, se donnant du mal pour le traiter avec emphase bien que le cas en question soit un cas singulier et qu’il constitue en soi un phénomène.

Les lecteurs des deux sexes exercent avec colère leur droit de savoir et l’élément d’information acquiert une valeur médiatique élevée (exprimée, entre autres choses, par la longueur de sa présentation sur les sites Internet des journaux d’information).

Un genre différent de routine est appliquée chaque jour partout dans la zone C de la Cisjordanie (non compris Jérusalem-Est). Là-bas, la bureaucratie israélienne encourage les Juifs à faire ce qu’elle interdit aux Palestiniens : construire. Même lorsque nos soldats ne détruisent pas des tentes et des cabanes dépourvues du permis adéquat, l’interdiction de construire en soi constitue une sorte de destruction et d’expulsion passive d’habitants potentiels.

Ce faisant, la bureaucratie s’est assurée que la majeure partie de la Cisjordanie sera habitée par le moins de Palestiniens possible (aujourd’hui, le nombre est d’environ 150.000). Cela facilite grandement les choses lorsque l’on veut perpétuer le concept d’une terre vide convenant à des implantations juives et à l’annexion par Israël.

L’un des obstacles barrant la route au mythe de la « terre vide » est constitué par les quelque 27.000 Bédouins vivant en zone C. Environ 80% d’entre eux sont déjà des réfugiés, déportés du désert du Néguev vers 1950. Dans un processus progressif et calculé qui a été enclenché depuis les années 1970, la bureaucratie israélienne a dessiné autour d’eux un cercle, limitant leur mode de vie nomade et détruisant leur gagne-pain en tant que bergers, tout en les empêchant d’améliorer leur niveau de vie sur les sites qu’ils occupent.

Un obstacle aux plans immédiats d’expansion de Ma’aleh Adumim et de ses colonies sœurs jusqu’à ce qu’elles resserrent leurs étreinte autour de Jérusalem, ce sont les quelque 2.400 Bédouins vivant à l’est de la capitale.

Dans quelques semaines ou quelques mois, les autorités israéliennes veulent appliquer un plan d’expulsion et de concentration forcée de ces personnes à proximité d’une douteuse décharge de déchets, dans un village qui lui aussi est né du péché de l’expulsion au profit de Ma’aleh Adumim et de son expansion.S’il vous plaît, qui que vous soyez, envoyez-moi un paragraphe d’intro attrayant et un titre affriolant – quelque chose que donnera à cet article sur l’expulsion deux minutes de présence supplémentaire sur l’écran et six lecteurs de plus.


L’original de cet article, paru sous le titre « It’s not that Israel is finding new ways to expel Palestinians, it’s that no one cares » peut être consulté sur le site de Haaretz

Amira Hass

Amira Hass

Amira Hass est une journaliste israélienne, travaillant pour le journal Haaretz. Elle a été pendant de longues années l’unique journaliste à vivre à Gaza, et a notamment écrit « Boire la mer à Gaza » (Editions La Fabrique)

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