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Israël m’a refusé l’entrée sur base de ma couleur de peau et de ma religion

Israël tente de se faire passer pour un pays libéral qui préconise le pluralisme et la diversité, la seule démocratie dans une région truffée de tyrans et de despotes, un jeune pays débutant, plein d’énergie et qui prône l’“inclusivité”. Dans ce cas, qu’a-t-il besoin de faire preuve d’une discrimination raciale à visage découvert dans ses aéroports ?

Suite à ce que j’ai vécu dans l’aéroport Ben-Gourion de Tel-Aviv le mois dernier, je me suis surpris à poser la question à plusieurs reprises, me repassant sans cesse les scènes dans mon esprit.

Après avoir atterri vers 19 h (heure locale) et avoir échangé des plaisanteries avec l’équipe du vol, je me suis mis en route vers l’immigration. Je faisais la file calmement et patiemment et je regardais les fonctionnaires de l’immigration saluer les passagers israéliens avec des sourires chauds et radieux. Ce fut mon tour. J’approchai du guichet pour confronté à une jeune femme aux cheveux sombres et affichant un air embarrassé.

Les soupçons dans l’intonation de ses questions étaient manifestes.

« D’où viennent vos parents ? »
« De l’Inde. »
« Et quelle est votre religion ? »
Affichant un sourire, je répondis : « l’islam ».
Et c’est ainsi que le jeu commença.

Des réfugiés du Sud-Soudan attendent un bus qui doit les emmener à l'aéroport Ben-Gourion pour être déportés en compagnie de 120 autres réfugiés, 17 juin 2012 (Oren Ziv, ActiveStills)

Des réfugiés du Sud-Soudan attendent un bus qui doit les emmener à l’aéroport Ben-Gourion pour être déportés en compagnie de 120 autres réfugiés, 17 juin 2012 (Oren Ziv, ActiveStills)

Bien que je me fusse attendu à être fiché et à m’entendre poser plusieurs autres question de sécurité, je sentis encore que j’étais en train de me faire isoler, comme si j’avais été découvert coupable d’un délit et qu’il me fallait désormais prouver mon innocence. Les privilèges d’être un citoyen britannique, d’être né et d’avoir grandi à Londres et d’avoir obtenu un diplôme dans une université anglaise, ne comptaient plus.

« Le jeu est terminé pour vous »

Je pris mon siège dans la salle d’attente. Dès le moment où je me suis assis, je remarquai que tous ceux qui attendaient d’être interrogés avaient quelque chose en commun. Nous étions tous des non-Caucasiens, tous des non-juifs. Nous étions des noirs, des Asiatiques, des Latinos et des Arabes. Étant un éternel optimiste, je pensais toujours peut-être, juste peut-être, c’était une coïncidence.

Après quelques instants un officier de la sécurité israélienne habillé en civil s’amène dans la salle d’attente et se tourne vers Kamal, le jeune français assis à ma droite.

Affichant un sourire affecté, il s’écria : « Ça en valait la peine ? Ça valait la peine de me mentir ? Vous n’entrerez pas maintenant. Jeu terminé pour vous ! »

« Ce n’est pas un jeu, c’est ma vie », répondit Kamal.

Il avait économisé pendant des mois pour faire ce voyage en travaillant dans un certain nombre de projets communautaires dans sa ville, Strasbourg et aux alentours. C’était sa première visite et il avait à découvrir les merveilles de la vieille ville de Jérusalem. Plus tard il fit savoir qu’une de ses principales préoccupations était son héritage marocain et ce qu’il signifierait pour l’immigration israélienne. Désormais, il avait la réponse.

Il avait l’air abattu. Ses espoirs, ses rêves et son désir de voir Jérusalem avait été brisé par un espèce de fonctionnaire qui semblait avoir tiré du plaisir d’agir de la sorte. Je sus d’emblée alors que la nuit allait être longue.

Ce fut mon tour d’être interrogé. Un des officiers de la sécurité me conduisit dans un petit bureau à gauche de la salle d’attente. J’avais été en Israël auparavant de sorte que je m’attendais à l’habituelle fournée de questions qu’on adresse à tous ceux qui ont une complexion de l’Asie du Sud-Est.

Je m’assis en face de deux officiers de sécurité de l’aéroport : une jeune femme pâle aux cheveux roux et le jeune homme qui venait de refuser l’entrée au citoyen français.
La femme commence à me questionner pendant que son homologue continuait à regarder attentivement.

« Pourquoi avez-vous décidé de revenir ? »
« Je suis ici pour accomplir un des volets de mon pélerinage. Je veux priez la Jumah du vendredi à al-Aqsa. »
« … Et vous voulez vous rendre à Gaza, oui ? »
« Non, et je sais que je ne peux pas. »
« Vous voulez aller en Cisjordanie ? Qui connaissez-vous là-bas ? Si vous voulez entrer, il vous faudra coopérer avec nous. »
« Pour être honnête, j’ai été dans tant de pays dans le monde et celui-ci est le seul endroit, le seul endroit où je suis mis de côté pour rien d’autre que la couleur de ma peau et ma religion. »
« Oui, eh bien, que pourrais-je dire, nous sommes spéciaux »
, répondit-elle.

Un petit goût d’apartheid

Je ne pouvais croire son audace. Qu’est-ce qui rend Israël si spécial ? Qu’est-ce qui lui donne le droit de traiter les gens de cette façon ? Pourquoi est-il permis d’agir avec une telle d’impunité ?

J’étais en train de recevoir un petit, tout petit échantillon de la politique de discrimination d’un État d’apartheid.

Après avoir été expédié un tas de questions plutôt indiscrètes et pourtant prévisibles, fastidieuses et par moment sans aucun rapport aucun, la femme me demande de lui montrer mon téléphone.

« Ainsi, si nous voyons votre téléphone, nous n’y trouvons rien d’anti-Israël ? »
« Je ne pense pas que légalement vous avez le droit de voir le contenu de mon téléphone, mais si cela veut dire que ça accélérera la procédure, alors, allez-y »
, répondis-je.

Je m’étais plus ou moins attendu à cette fournée de questions. Quelques semaines plus tôt, j’avais lu un article sur Mondoweiss – « Vous sentez-vous plutôt arabe ou plus américain ? : l’histoire de deux femmes, qui ont été détenues et interrogées à l’aéroport Ben-Gourion. J’avais également entendu d’innombrables autres histoires, dans lesquelles on avait demandé à des personnes d’accéder à leur e-mail et à leurs comptes Facebook ou Twitter.

Après ce qui me parut toute une éternité à surfer sur le contenu de mon téléphone, les deux officiers commencèrent à s’énerver et plutôt ennuyés jusqu’au moment où ils découvrirent un message d’un ami me recommandant de visiter Naplouse.

« Qu’est-ce ?  Vous n’avez pas joué le jeu avec nous. Vous cachez quelque chose. Si vous ne nous donnez pas ce que nous attendons de vous, vous savez ce que ça veut dire, OK ? »
« Je ne comprends pas. J’ai répondu à toutes vos questions. .. »

Ils voulaient aussi  avoir accès à mes e-mails et à mon compte Facebook et je n’étais pas disposé à leur accorder ça.
Je sentis qu’ils me fallait tirer un trait.

« Vous nous mentez. Tout juste comme votre ami là, dehors ! Vous irez nulle part. »
« Qu’est-ce que cela signifie ? »
« Eh bien, qu’on vous a refusé l’entrée. »

Bon flic, mauvais flic

Je me sentais absolument furieux. Ils m’avaient retenu pendant plus de quatre heures, m’avaient traité comme un criminel et maintenant, ils me refusaient l’entrée. J’eus un soudain afflux de sang à la tête. Je me levai, arrachai mon téléphone des mains de l’officier et y allai d’une véritable tirade. J’éprouvais le besoin de leur en lâcher des deux canons à la fois pour leur montrer que leurs tentatives d’intimidation et de subornation ne marchaient pas.

Après avoir attendu quelques heures de plus, je fus approché par une femme officier de l’immigration. Une femme d’âge moyen au teint sombre, elle était chaleureuse, amicale et avait un sourire maternel. Elle me proposa de l’eau et du pain et me demanda à plusieurs reprises comment je me sentais. Elle m’assura à nouveau qu’elle était ici pour « aider », qu’elle essayait de persuader ses collègues du bureau de sécurité de changer d’avis.

J’eus l’impression que j’avais été barratté en tous sens. J’avais senti la force du bâton et maintenant on m’encourageait à accepter les stimulants proposés par la carotte. A ce moment j’étais bien trop fatigué pour être un tant soit peu amusé par ce paradigme rudimentaire du bon et du mauvais flic. Après une heure d’interrogatoire, suivi de réponses polies, nous aboutîmes à une impasse.

Détention à l’immigration

« Maintenant, on va vous envoyer dans une « installation » »
« Qu’entendez-vous par installation ? Une installation de détention ? Comme une prison ? »
« Non, une installation où vous serez gardé jusqu’au prochain vol qui vous ramènera à Londres. »
« Contre mon gré donc ? »
« Évidemment »
« N’est-ce pas la définition d’une prison ? Une prison où quelqu’un est détenu contre son gré ? »
« … mais vous aurez la TV et même une nouvelle brosse à dents. »

La pensée de renoncer à ma liberté contre une chance de regarder la télévision israélienne et d’emmener chez moi un souvenir sous forme d’une toute nouvelle brosse à dents, le tout grâce à la bonne volonté et à la générosité de l’État d’Israël, avait l’air tentante.

Je fus confié à un garde personnel qui me suivit partout. Un garde rondouillard, nerveux,  qui semblait en permanence fatigué et impatient, tout comme s’il n’avait pas le cœur à l’ouvrage.
Je ne les blâme pas, être un outil de l’appareil sécuritaire israélien et être censé appliquer des mesures racistes doit être épuisant.

Après qu’ils eurent pris mes données biométriques et fouillé mes bagages et mes vêtements, on me mit dans un camion et on m’envoya dans un bâtiment de détention à 10 minutes en voiture de l’aéroport Ben-Gourion.

Mon téléphone, mon portefeuille et mes bagages avaient été confisqués. Et, soudainement, je me sentis seul. J’étais resté en contact avec mes amis et ma famille à Londres, les tenant au courant de l’évolution de la situation et je recevais leurs messages de soutien. Désormais, j’étais seul.

Les conditions dans la cellule étaient sinistres. Trois autres hommes se trouvaient déjà dans la pièce quand j’arrivai. La cellule était occupée par trois couchettes, un WC dans un coin et un évier dans l’autre. Je me demandais où ma brosse à dents se trouvait et ce qu’on avait fait de cette promesse de pouvoir regarder la TV israélienne ; mais il était 2 h du matin. Je me sentais complètement miné. Je grimpai sur ma couchette et je m’endormis sur le matelas humide.

Comment Israël traite les immigrés africains

Le lendemain matin, après avoir terminé mes prières matinales, je m’assis et parlai avec Faris, un Ethiopien de près de 50 ans. Je pouvais voir la tristesse sur son visage, les marques des souffrances et des larmes qui le faisaient paraître bien plus vieux qu’il ne l’était en réalité. Il me dit qu’il était entré en Israël dans l’espoir d’y trouver un refuge. Il avait mené une campagne contre la corruption dans son pays et, par conséquent, sa famille avait été prise pour cible à de multiples reprises. Il avait l’air paralysé de frayeur et d’impuissance quand il me parla de ses trois jeunes enfants qu’il avait laissés derrière lui.
Ses espoirs de trouver refuge en Israël avaient été anéantis.

Il avait été arrêté pour être entré illégalement dans le pays, détenu durant les neuf derniers mois dans une prison israélienne et, maintenant, il attendait  d’être déporté à nouveau vers Addis Adeba. Il craignait que son retour ne mît sa vie même en danger.

J’avais déjà lu pas mal de choses sur la situation dramatique des Africains vivant en Israël, sur leur lutte pour trouver du travail, tout en étant confrontés aux attaques violentes de l’extrême droite et en  dormant à la dure au parc Levinsky à Tel-Aviv Sud. C’était la première fois que je me trouvais en face de quelqu’un qui avait dû endurer ce calvaire dont, bien souvent, on ne parle pas. Je ne pus m’empêcher de ressentir de l’empathie. Nous sommes tous des êtres humains et nous méritons tous une chance de mesurer une existence libre et digne.

Israël semble souffrir de certaines symptômes de paranoïa. Il y a une obsession, dans certains quartiers de préserver sa « pureté raciale », ce qui est tristement ironique parce que ce fut déjà cette obsession de la « pureté raciale » qui mena aux massacres perpétrés contre les Juifs d’Europe durant la Seconde Guerre Mondiale.

L’idée des réfugiés palestiniens cherchant à retourner dans leur patrie a été une crainte longtemps, entretenu par beaucoup d’Israéliens inquiets des conséquences démographiques qui s’ensuivraient ; aujourd’hui on assiste à une tendance croissante à la bigoterie, à la déshumanisation et à la violence à l’égard des immigrés africains et tout cela a été soutenue par le Premier ministre israélien Benjamin Nethanyahu – qui y a fait allusion comme des « infiltrants illégaux ».

Il semble bien décidé qu’Israël soit bien décidé à devenir un État fasciste et la violence avec laquelle il traite les activistes et les défenseurs des droits de l’homme montre que le pays est de plus en plus inquiet à propos des dénonciations de sa politique criminelle.

La normalisation du racisme

Bien que je ne sois pas totalement surpris de la façon dont j’ai été traité, je trouve néanmoins toujours cette épreuve dérangeante. Avant de me voir refuser l’entrée, j’avais fait en sorte de me conduire de façon impeccable, de façon à ne pas donner aux officiers de la sécurité israélienne les excuses pour me refuser l’entrée.

Je comprends qu’Israël se soit créé de nombreux ennemis et que des contrôles très sévères soient nécessaires. Toutefois, une politique d’admission pratiquant des discriminations à partir de la race, de la religion ou de l’aspect physique n’est guère la façon dont devrait se comporter un État largement accepté par la communauté internationale. Nous ne pouvons pas permettre la normalisation de ce genre de comportement, dans lequel les deux parties acceptent une pratique ethniquement discriminatoire comme un élément donné et juste afin de la rendre un peu plus acceptable.

Pour moi, ce fut comme un cauchemar. J’éprouve un sentiment de culpabilité. Toutefois ce fut un cauchemar dont je pus m’éveiller et après lequel je pus retourner vers le confort de mon domicile alors que d’autres n’ont nullement ce privilège.


 

jakrilhockJakril Hoque est licencié en économie de Queen Mary, à l’Université de Londres et il est également militant des droits de l’homme. Actuellement il travaille dans le secteur financier à Londres. On peut le joindre sur Twitter : @RestlessJak.

Publié sur The Electronic Intifada, 27 juillet 2012.
Traduction pour ce site : Jean-Marie Flémal.

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