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Israël : l’ascension de la nouvelle « élite messianique »

Ben White

La désignation d’Avigdor Lieberman au poste de ministre de la Défense suggère un changement d’élite au sein de la politique israélienne, prétendent les commentateurs.

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S’il y a bien une chose à propos de laquelle tout le spectre politique d‘Israël est d’accord, c’est que ç’a été une démarche audacieuse. Après avoir multiplié les conjectures selon lesquelles le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, allait renforcer sa coalition en faisant entrer Isaac Herzog et l’Union (ou Camp) sioniste au gouvernement, le dirigeant du Likoud a carrément viré de bord et a annoncé un accord avec l’ancien ministre d’extrême droite des Affaires étrangères, Avigdor Lieberman.

Dans cet accord, Lieberman s’est vu offrir le poste de ministre de la Défense, dont le titulaire, Moshe Ya’alon, a démissionné, tant de sa fonction que de son siège à la Knesset. Dans les commentaires acides qui ont accompagné son départ, Ya’alon a déclaré qu’il avait perdu confiance en Netanyahou et il a également mis en garde contre le fait que des « éléments extrémistes et dangereux s’étaient emparés d’Israël et du Likoud ».

Les événements tumultueux, comparables à l’intrigue d’un drame du petit écran, ont rapidement suscité autant de questions que de réponses. Selon le journaliste israélien Noam Sheizaf, la démission de Ya’alon est moins significative que « sa décision de s’en prendre publiquement à Netanyahou et à la droite dure ».

Dans une interview télévisée, vendredi [20 mai], l’ancien Premier ministre Ehud Barak s’est fait l’écho des inquiétudes de Ya’alon, en prétendant qu’Israël « est infecté par les germes du fascisme ». Pour Sheizaf, tout ceci montre « qu’il y a une opposition croissante à Netanyahou à l’intérieur et autour de l’establishment sécuritaire » – une opposition qui pourrait à un moment donné se combiner avec un défi électoral.

Les tensions entre Ya’alon et Netanyahou ont fait surface en mars, quand le militaire israélien Elor Azaria a été filmé sur vidéo alors qu’il exécutait un présumé agresseur palestinien blessé à Hébron. Alors que Ya’alon avait été clair dans sa condamnation, Netanyahou, sous la pression politique des éléments populistes de la droite dure de sa propre coalition, avait rendu la situation passablement confuse en adressant un coup de fil de soutien au père d’Azaria.

Quelques semaines plus tard, les deux vétérans du Likoud étaient une fois de plus divisés publiquement à propos des remarques du général de division Yair Golan quant à la Journée de commémoration de l’Holocauste, lorsque le général avait établi un parallèle entre les Allemands des années 1930 et la société israélienne moderne. Netanyahou avait vertement rabroué le discours mais Ya’alon avait défendu avec entêtement le droit des officiers supérieurs de l’armée d’exprimer leurs points de vue.

Mouin Rabbani, un membre important de l’Institut des Études palestiniennes, croit que Ya’alon a payé le prix de son soutien aux membres de l’establishment sécuritaire israélien qui, ces derniers mois, « ont cherché à contre-balancer les tendances les plus extrémistes de la classe politique israélienne », de façon à ne pas « enflammer plus encore la situation dans les territoires occupés ».

Pour le journaliste israélien Meron Rapoport, la « signification plus profonde » du départ de Ya’alon est un « changement d’élites » au sein de la politique israélienne, symbolisé par le remplaçant de Ya’alon à la Knesset, Yehuda Glick. Ce dernier, un activiste radical notoire au sein du mouvement du « Mont du Temple », est « représentatif de cette nouvelle élite religieuse et messianique ».

Dans le même temps, la désignation du successeur de Ya’alon a rapidement fait naître des inquiétudes dans bien des milieux. Les points de vue de Lieberman sont archi-connus : il a plaidé en faveur d’une réoccupation complète de la bande de Gaza, il vit dans une colonie de Cisjordanie, près de Bethléem, et il remet fréquemment en question la « loyauté » des citoyens palestiniens.

D’autre part, pourtant, on pourrait également s’attendre à ce que, une fois installé au ministère de la Défense, Lieberman adopte une approche différente de l’époque où il était dans l’opposition. Comme se l’est demandé Barak Ravid, de Haaretz, « Quel est le Lieberman qui va entrer au ministère de la Défense ? »

Ravid a décrit Lieberman comme « l’un des personnages les plus intelligents de la politique israélienne », et il comprendra certainement que « sa conduite anvers le chef d’état-major et les généraux de l’armée [israélienne] sera placée sous la loupe grossissante du public et des médias ».

Daoud Kuttab, journaliste palestinien et professeur de journalisme au département Ferris de l’Université de Princeton, s’attend à ce qu’il y ait une « mini-lune de miel durant les premiers mois du règne de Lieberman en tant que ministre de la Défense, histoire de dégonfler un peu l’opposition locale et internationale ».

Toutefois, finalement, a déclaré Kuttab à Al Jazeera, « nous voyons ici un colon de la droite pure et dure, en position directe de poursuivre l’oppression contre les Palestiniens et de leur nier leurs droits inaliénables ».

Rapoport est d’accord pour dire qu’il ne faudrait pas « sous-estimer les dangers » posés par Lieberman. « Cela pourrait débuter par de petites choses, comme réduire le nombre de permis de travail, puis passer à la fermeture complète des zones palestiniennes – des choses qui, en elles-mêmes et par elles-mêmes, ne sont pas très dramatiques, mais qui peuvent affecter de façon très grave l’atmosphère en Cisjordanie. »

Sur le front diplomatique, il est malaisé de voir comment l’arrivée de Lieberman au gouvernement pourra faire quoi que ce soit pour contribuer à la reprise du processus de paix déjà passablement comateux.

Un responsable de l’Organisaiton de libération de la Palestine, par exemple, a déclaré que ce qui était « déjà un gouvernement extrémiste » allait désormais « être encore plus extrémiste » et « bloquer tout horizon de paix ».

Au niveau régional, Rabbani a fait remarquer : « Il y a eu une initiative sérieuse dans les travaux en vue de rafraîchir les négociations israélo-palestiniennes ; elle a été dirigée par l’Égypte et elle a bénéficié tant du soutien arabe qu’international et, selon de nombreux rapports, du soutien de l’Autorité palestinienne aussi. »

Toutefois, cette « dépendait en grande partie » de ce que Netanyahou fasse entrer l’Union sioniste dans la coalition.

Cette fois, avec la rentrée de Lieberman, Netanyahu a fortement « embarrassé ses alliés régionaux et internationaux, et particulièrement Sisi, en Égypte », qui, mardi dernier, venait justement d’exprimer son soutien à une relance des efforts de paix.

Alors que les observateurs évaluent les perspectives de changement de la politique israélienne, un homme – Netanyahou – est poussé par sa détermination à durcir le statu quo – celui de son propre pouvoir. Avec une coalition qui est passée de 61 à 67 sièges à la Knesset et un nouveau budget tout récemment approuvé, le « Roi Bibi » semble désormais bien installé au poste de Premier ministre, et ce, au moins jusqu’aux prochaines élections prévues en 2019.


Publié le 23 mai 2016  sur Al Jazeera
Traduction : Jean-Marie Flémal

ben-white Ben White est un journaliste dont les travaux ont été notamment publiés dans le quotidien britannique The Guardian, dans The New Statesman, ainsi que par Al Jazeera et Electronic Intifada. Il est l’auteur de Israeli Apartheid (Ed. Pluto Press – 2009) et de « Être Palestinien en Israël » (Ed. La Guillotine – 2015)

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