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Israël interdit aux travailleurs immigrés d’avoir des enfants dans le pays

Mya Guarnari

Pour la plupart des enfants, l’été est le temps de l’insouciance. Mais pour les enfants des travailleurs immigrés sans papiers d’Israël, c’est celui d’une expulsion qui menace à l’horizon.
Des enfants de travailleurs immigrés sans papier, nés et ayant vécu toute leur vie en Israël, risquent d’être expulsés.

Cela fait l’objet d’un débat plus qu’animé depuis juillet de l’an dernier quand, du l’Unité Oz, le bras musclé de l’Autorité chargée de la population et de l’immigrationministère de l’Intérieur, s’est mise à sévir dans les rues.

Maintenant que l’État s’en est pris aux 250.000 travailleurs clandestins en Israël, ce sont 1.200 enfants qui risquent d’être expulsés avec leurs parents.

La mesure, par un soudain revirement d’une politique ancienne d’Israël contre l’expulsion des mineurs, a provoqué l’indignation de l’opinion. Les protestations et les analyses parues dans la presse ont fait que les expulsions ont été repoussées, mais seulement pour un temps.

En octobre dernier, Eli Yishai, ministre de l’Intérieur, a annoncé que les familles seraient expulsées. Le mois suivant, Benjamin Netanyahu, Premier ministre, déclarait que les enfants seraient autorisés à terminer leur année scolaire.

Roei Lachmanovitch, porte-parole de Yishai, a tenu ce propos : « La décision du gouvernement est qu’Israël doit réduire le nombre de travailleurs étrangers en Israël. Il n’a rien contre ces 1.200 enfants, la décision vise les travailleuses clandestines qui pensent que tomber enceinte vaut autorisation de rester ici. »

« C’est une façon qu’ont ces parents de se servir des enfants », ajoutait Lachmanovich, accusant les mères de se cacher derrière les enfants pour éviter leur expulsion.

Relations interdites

Sauf qu’en réalité, c’est du fait qu’elles donnaient naissance à un enfant en Israël, que de nombreuses femmes se sont retrouvées en situation illégale.

La politique de l’État interdit aux travailleurs immigrés d’avoir des enfants dans le pays. Si une femme donne le jour à un enfant, elle doit envoyer son nouveau-né là d’où elle est venue. Si elle garde son bébé en Israël, elle perd son visa de travail dans le pays.

Les relations amoureuses sont également interdites pour les travailleurs étrangers. En juin, le quotidien israélien Ha’aretz racontait l’histoire de Charlene Ramos, travailleuse sociale qui avait un emploi et un visa de travail valide, qui risquait l’expulsion parce ce qu’elle s’était mariée avec un autre travailleur immigré.

Hanna Zohar, responsable de Kav LaOved, organisation israélienne de défense des droits des salariés, déclare : « Israël a décidé de faire venir des travailleurs immigrés. Mais ce ne sont pas seulement des travailleurs, ce sont des êtres humains ».

Les salariés ne devraient pas être punis parce qu’ils sont tombés amoureux ou parce qu’ils ont des bébés, soutient Zohar. Ils ne devraient pas être expulsés pour cela. « Expulser les enfants et leur famille n’est pas humain » dit-elle.

En mai dernier, quelque 8.000 manifestants se sont rassemblés à Tel-Aviv contre les expulsions.

Organisée par UNICEF Israël, l’Union nationale des étudiants d’Israël et Enfants israéliens – mouvement populaire fondé spécialement pour défendre ces 1.200 enfants –, la manifestation s’est tenue sous la bannière « Nous n’avons pas d’autre pays », du nom d’une pièce de théâtre tirée d’un chant patriotique connu de la plupart des Israéliens.

Deux ados israéliens juifs, en uniforme de scout, brandissaient des pancartes indiquant « Laissez mes enfants rester ici ».

Deux jeunes Philippines en levaient une autre avec un appel émouvant écrit en hébreu : « Israël est ma maison. Ici, j’ai appris à lire l’hébreu. Et mes amis sont ici. Je suis un enfant israélien ». Sur un écran, s’affichaient des messages préenregistrés de dizaines de personnalités politiques qui soutiennent les enfants. A la fin de la vidéo, plusieurs membres de la Knesset (députés) sont montés sur l’estrade pour s’adresser à la foule.

Le député Nitzan Horowitz, membre du parti Meretz, de gauche, est l’un d’entre eux. « Nous n’allons pas laisser qui que ce soit les expulser », déclare Horowitz, ajoutant que donner aux enfants l’autorisation de rester en Israël « n’est pas suffisant ».

Ils doivent être reconnus également comme citoyens de l’État, dit-il, ajoutant, « Nous sommes tous des enfants israéliens ». Ses paroles touchent au cœur du débat : ces enfants, nés de parents non juifs, sont-ils israéliens ?

Leurs défenseurs disent oui, invoquant le fait qu’ils fréquentent les écoles d’ici, qu’ils parlent couramment hébreu, et qu’ils commémorent les fêtes juives. « Ils sont intégrés dans la société israélienne » dit Rotem Ilan, co-fondatrice d’Enfants israéliens. « Ils vont chez les scouts. Ils vont aux mouvements de la jeunesse (sioniste). Ils ne parlent même pas le Tagalog (langue officielle des Philippines) » ajoute-t-elle.

Une majorité des enfants risque l’expulsion vers les Philippines, un endroit qu’ils n’ont même jamais vu. L’assimilation n’est pas le seul argument avancé par les partisans des enfants. Certains évoquent des textes religieux juifs qui interdisent les mauvais traitements sur les étrangers. D’autres disent que la persécution subie pendant le génocide des juifs lègue à ceux-ci la responsabilité particulière de protéger les autres groupes minoritaires.

Mais Yishai, chef du parti populaire conservateur Shas, constitué d’Israéliens juifs orthodoxes, a passé la semaine dernière à défendre sa décision d’expulser les enfants. Il qualifie les enfants de menace pour le caractère juif de l’Etat. Il affirme également que les travailleurs immigrés apportent une « profusion de maladies » dans le pays.

Cité dans le quotidien israélien Yediot Ahronot, Horowitz y qualifie Yishai de « raciste archaïque ». En mai, une commission gouvernementale s’est positionnée en faveur des enfants, recommandant la naturalisation de 800 d’entre eux. Mais sa décision n’est pas définitive et doit être ratifiée par Yishai.

Les médias locaux ont rapporté que Yishai permettra seulement à ceux qui entrent en cours préparatoires de rester en Israël. Les critiques, dont Ilan, soulignent que cela laisserait un enfant en deuxième classe d’école primaire, ou un ou une ado qui aurait passé sa vie en Israël, sous la menace de l’expulsion.

Même si Yishai conteste ces articles, il n’a pas encore indiqué quelle sera sa réponse définitive.

En attente de leur sort

Alors que le débat fait rage, les familles attendent de savoir quel sera leur sort. « Je reçois chaque jour des dizaines de coups de téléphone des mères » dit Ilan, expliquant que pour les parents, c’est la confusion, qu’ils sont effrayés par les informations contradictoires. « Les mères ne savent pas si elles doivent inscrire leurs enfants pour les activités d’été. Sont-ils censés agir comme à la normale ? Sont-ils censés se cacher ? Nous devons réfléchir à l’impact de tout cela sur les enfants. Nous jouons avec leur vie. »

Michelle Trinanis, 14 ans, fait partie de ces enfants exposés à l’expulsion. Née et élevée en Israël, elle n’est jamais allée aux Philippines et ne parle pas le Tagalog. Dans un hébreu parfait, elle demande, sans attendre de réponse : « Pourquoi devrais-je avoir à tout recommencer ?»

En réfléchissant à l’expulsion, Trinanis compare cette mesure à une façon de les traiter comme des moutons. «  Ce n’est pas bien » dit-elle. Elle prie chaque jour pour que le gouvernement lui permette, à elle et à sa famille, de rester. Alors qu’elle attend une réponse, elle trouve une approbation et un réconfort dans la communauté.

Il y a quelques jours, un ami a lancé un groupe Facebook dans l’espoir d’empêcher l’expulsion de Trinanis. Plus d’une centaine d’étrangers l’ont déjà rejoint, envoyant des messages de soutien.

Pour l’instant, elle préfère encore l’incertitude à un refus. « Comme je me sens bien de ne pas savoir. Si j’en savais davantage, j’aurais peur de sortir… », dit-elle, « je resterais bloquée à la maison. »

Alors même que le gouvernement n’a pas encore annoncé sa décision définitive, les familles doivent faire face au harcèlement de la police de l’immigration et certaines gardent leurs enfants à la maison. Mais pour la famille de Trinanis, la vie continue, et ses parents essaient de donner à leurs enfants un sentiment de normalité. Judith Trinanis, la maman de Michelle : « Je veux qu’ils se sentent libres ».


Mya Guarnari est journaliste indépendante, basée à Tel Aviv. Elle écrit régulièrement pour The Huffington Post et The Jerusalem Post. Ses articles sont publiés en anglais notamment sur Al Jazeera, The National (Abu Dhabi), Ha’aretz, Electronic Intifada, The Jewish Daily Forward, Maan News Agency, Mondoweiss… Elle possède une maîtrise des Beaux-Arts de l’université d’Etat de Floride.

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