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Israël importe des jeunes nord-américains directement dans ses unités spécialisées en crimes de guerre

Luc Delval

Il y a quelques jours, le site web « Ynet news » et le quotidien Yedioth Aharonoth rapportaient, dans leurs rubriques « jewish world« , qu’une centaine de jeunes immigrants venant des États-Unis et du Canada arrivaient en Israël afin d’intégrer immédiatement une unité de combat de l’armée. : « Thomas, du Kansas, rêve de Sayeret Matkal [1], Adam, de Toronto, voudrait rejoindre une brigade aéroportée, Itay, du New Jersey, brûle d’impatience d’entrer dans l’unité Sahldag [2], et Gabrielle, de Los Angeles, veut rejoindre l’unité Oketz [3].

C’est le résultat d’une “campagne conjointe lancée par l’organisation Nefesh B’Nefesh d’aide à l’aliyah , l’Agence juive et « Les Amis des Forces de Défense d’Israël” (l’armée), et le ministère israélien de l’immigration.

L’objet de cette campagne est de recruter sur le continent nord-américain des jeunes juifs qui, aussitôt arrivés, sont intégrés dans l’armée, et qui viennent dans ce but. A ce jour, ils seraient 1.500 environ à avoir suivi cette voie.

« La grande majorité d’entre eux souhaitent aller dans des unités combattantes. Les garçons sont en particulier très demandeurs pour intégrer des unites telles que Duvdevan, Sayeret Matkal, Shayetet 13, Shaldag, la bridage de commandos parachutistes et l’académie de la force aérienne. La plupart des filles souhaitent aller dans les services de santé de l’armée, devenir officier instructeur, moniteur de tir ou combattantes dans l’unité spéciale Oketz« , précisait Ynet News.

C’est, entre autres faits d’armes, l’unité Shayetet 13 qui a assassiné neuf citoyens turcs à bord du Mavi Marmara, le 30 mai de l’année dernière, alors que le navire se trouvait dans les eaux internationales en Méditerranée et se dirigeait vers Gaza.

En échange de ce « travail », les immigrants militaristes auront droit à des aides financières, de l’aide sociale (un logement dans une colonie ?) des colis alimentaires tous les trois mois, et … un service de guidance pour mener des études et des « opportunités de carrière« .

On sait que les carrières dans l’armée israélienne peuvent être extrêmement rémunératrices : les officiers prennent leur retraite à 40 ans avec une confortable pension et, pour ceux qui ont su y faire et disposaient de quelques appuis, un carnet d’adresse qui leur permet de se lancer dans le business de la sécurité, où il y a énormément d’argent à faire et qui est devenu une des bases de la prospérité économique israélienne.

Pour Nefesh B’Nefesh, cette « immigration militarisée » est « un excellent moyen pour ces jeunes de relier leur foi à l’État d’Israël et de contribuer à sa sécurité« . Et Yitzhak Gershon, directeur des « Amis des Forces de Défense d’Israël » d’affirmer que « la vision qui conduisit à la création de cette organisation aux États-Unis il y a 30 ans par un groupe de survivants de l’Holocauste s’est renforcée au fil des années. Il y a aujourd’hui des dizaines de milliers de supporters aux États-Unis, qui se consacrent à prendre soin des soldats qui défendent la patrie et investissent dans le futur de la société israélienne toute entière. La centaines de jeunes gens qui arrivent maintenant des États-Unis réalisent un rêve et défendent notre pays, et les Amis des Forces de Défense d’Israël sont fiers de leur apporter leur soutien depuis le moment où ils montent dans l’avion, pendant leur service dans l’armée et ensuite jusqu’à ce qu’ils rejoignent la société civile israélienne« .

Tout est donc pour le mieux dans le meilleur des mondes sionistes ?

Peut-être pas.

On ne peut évidemment pas voir l’effet du hasard dans le fait que tous ces jeunes juifs étatsuniens ou canadiens se destinent prioritairement à des unités militaires actives dans les territoires occupés et fortement orientées dans « la lutte antiterroriste« , c’est-à-dire la répression de la résistance à l’occupation. Autant dire qu’ils ne font pas tant leur « aliyah » en Israël que dans le royaume des colons qui depuis des années maintenant dictent la politique gouvernementale.

Dans l’armée israélienne, les « rabbins militaires » défient ouvertement l’autorité de l’État-major, si bien qu’elle n’est plus tout à fait une institution de l’État

Or, il n’y a pas un mois le général Avi Zamir, au moment où il quittait ses fonctions de chef du département du personnel de l’armée, ava

Des soldats de la brigade Kfir de l'armée israélienne prient enveloppés dans des châles et portant un phylactère sur le front, Kochav Hayarden, février 2010.

Des soldats de la brigade Kfir de l’armée israélienne prient enveloppés dans des châles et portant un phylactère sur le front, Kochav Hayarden, février 2010.

it émis une mise en garde contre la pénétration croissante de celle-ci par « des éléments religieux extrémistes« , dont les plus beaux spécimen se trouvent précisément parmi les colons. Le général Avi Zamir a déposé un rapport de 30 pages entre les mains du chef de l’État-major général, dans lequel il réclamait une réorganisation fondamentale des rapports entre l’armée et les religieux.

Au sein des services du personnel de l’armée israélienne cohabitent – difficilement – un service chargé de la formation, flanqué d’un « rabbinat militaire » qui a tendance à se montrer quelque peu envahissant. Zamir, qui s’était gardé de faire des vagues aussi longtemps qu’il était en poste, a admis au moment de son départ que l’armée « a perdu « le caractère d’une institution de l’État » sous l’influence des rabbins militaires, devant lesquels – écrivait-il – « l’armée a capitulé« , notamment à propos du statut des officiers féminins, à partir de 2003.

A cette époque a été supprimé le département des « affaires féminines » au sein des services du personnel, ce qui avait suscité de vives protestations du Général Gila Kalifi-Amir, qui en était la patronne, qui dénonçait – rappelle Haaretz – « la coercition exercée par les religieux radicaux » et les « discrilminations contre les femmes soldats et officiers » (elle tient depuis un langage nettement plus opportuniste, semble-t-il).

L’État-major général lui-même est désormais obligé de composer avec les rabbins, qui se posent ouvertement en rivaux de son autorité. C’est donc une armée de plus en plus soumise à l’autorité des religieux, et singulièrement des plus extrémistes exaltés, et de moins en moins à celle de l’État séculier que rejoignent les jeunes nord-américains tellement désireux d’entrer dans les unités combattantes, et c’est au nom de leur foi religieuse qu’ils le font si on en croit Yitzhak Gershon.

Personne, ou presque, ne semble y voir un problème en Europe ou aux États-Unis, où pourtant on embastille promptement et pour longtemps des jeunes musulmans pour avoir voulu rejoindre des camps d’entraînement militaire en Afghanistan ou ailleurs, ce qui à tout prendre n’est pas fort différent. Sauf évidemment qu’Israël, une fois pour toutes, fait partie de « l’axe du bien » défini par G.W. Bush.

Qui plus est – et notamment sous l’influence des rabbins extrémistes, comme celui qui justifiait l’utilisation de civils comme « boucliers humains » lors de la dernière agression en date contre Gaza – cette armée se distingue par le nombre et la gravité des crimes de guerre et crimes contre l’humanité qu’elle a à son actif.

La chose a pris une telle ampleur que l’information est, finalement, arrivé jusqu’au Sénat à Washington, où Patrick Leahy, sénateur démocrate du Vermont qui est paraît-il un ami de longue date d’Ehud Barak (une preuve que c’est un homme de goût, n’est-ce pas ?), s’est mis en tête de faire interdire l’utilisation de l’aide militaire versée par les Etats-Unis à Israël pour financer trois unités « d’élite » de l’armée, impliquées dans des violations graves et répétées des droits de l’homme en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza.

Et ces unités sont justement celles dans lesquelles seront versés les jeunes nord-américains dont il était question ci-dessus : Shayetet 13, Duvdevan, Shaldag….

C’est, dit-on, après avoir été sensibilisé, depuis quelques mois, par des groupes de citoyens du Vermon hostiles à la politique d’Israël que Patrick Leahy a pris cette initiative pour le moins osée dans le climat actuel aux Etats-Unis. Ces citoyens américains ont notamment ouvert les yeux de leur sénateur sur les exploits de l’unité de commandos Shayetet 13, dans l’affaire de la « flottile de la liberté » (voir plus haut).

Patrick Leahy : des citoyens du Vermont l'ont aidé à prendre conscience des crimes de l'armée israélienne.

Patrick Leahy : des citoyens du Vermont l’ont aidé
à prendre conscience des crimes de l’armée israélienne.

Patrick Leahy, qui siège dans une commission budgétaire du Sénat chargée de vérifier l’utilisation des crédits alloués à des « opérations extérieures », avait été porteur en 1997 d’une loi interdisant au gouvernement des États-Unis d’apporter une assistance militaire ou des moyens financiers à toutes unité militaire suspectée de violer les droits de l’homme ou de commettre des crimes de guerre. La même loi prévoit que le Département U.S. de la Défense doit examiner les états de service de tous les officiers et soldats étrangers qui viennent suivre un entraînement aux États-Unis, afin de s’assurer qu’ils ne sont pas suspectés des mêmes forfaits.

Mais, évidemment, en adoptant cette législation, personne à Washington n’imaginait sans doute que « l’armée la plus morale du monde » pourrait être concernée…

Le Sénateur Leahy estime, quant à lui, qu’il y a des preuves que les trois unités « d’élite » de l’armée israélienne qu’il désigne se sont rendues coupables de crimes contre des civils palestiniens innocents, et qu’aucune enquête sérieuse n’a été menée pour s’assurer que de tels faits ne se répéteront pas. Il veut donc que les Etats-Unis appliquent à Israël des restrictions quant à l’utilisation de l’aide militaire similaires à celles qui sont déjà en place pour des pays comme l’Egypte, la Jordanie ou le Pakistan.

Et ce vieux routier de la politique américaine – il a 71 ans et a passé 35 ans au Sénat U.S. – n’en démord pas, en dépit des démarches dont il a été l’objet de la part de l’ambassade israélienne à Washington et d’Ehud Barak en personne, qui l’a rencontré il y a deux semaines. Il faut dire que la tâche de Barak, à savoir convaincre son vieil ami qu’il existe en Israël un système judicaire auquel les Palestiniens peuvent s’adresser pour obtenir réparation lorsqu’ils sont victimes d’abus de la part de l’armée, est pratiquement impossible.

Reste à savoir si le Sénateur Leahy tiendra bon, parce qu’on ne prend aucun risque à prédire que les pressions seront énormes, constantes et que tous les moyens seront bons pour l’obliger à renoncer, en particulier dans un contexte où – comme le notait Haaretz – les dirigeants israéliens deviennent hystériques à l’approche du vote sur la reconnaissance de la Palestine à l’ONU.

Quand on sait ce qu’a pu être leur délire paranoïaque il y a quelques semaines parce que quelques centaines de personnes voulaient, le plus pacifiquement du monde, se rendre en territoire palestinien dans le cadre de l’opération « Bienvenue en Palestine« , on peut s’attendre à tout.

L.D.


[1] Sayeret Matkal est l’une des principales unité de forces spéciales de l’armée israélienne. Ses principales fonctions sont la « lutte contre le terrorisme » (autrement dit : traquer les résistants palestiniens), la reconnaissance et le renseignement militaire. L’unité est cependant d’abord et avant tout un moyen de collecte de renseignements, notamment derrière les lignes ennemies. Elle est également en charge de missions de sauvetage des otages en dehors des frontières israéliennes.
[2] Shaldag : unité d’élite de l’armée spécialisée dans les actions de commando derrière les lignes ennemies, la préparation de zones de parachutage, le contrôle du trafic aérien, etc… Elle s’est notamment illustrée au Liban.
[3] L’unité ‘Oketz’ se spécialise dans la formation et l’entraînement de chiens à des « missions spéciales » (attaque, poursuite, localisation de caches d’armes, détection d’explosifs, etc…), en particulier en Cisjordanie.
[4]  Duvdevan : Unité de choc de l’armée d’occupation, spécialisée dans la répression de la résistance en Cisjordanie.

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