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Israël et l’Autorité Palestinienne unis pour réprimer la Cisjordanie

Linah Alsaafin

Dimanche, peu avant l’aube, les forces d’occupation israéliennes ont envahi Ramallah, occupé le quartier général de la police de l‘Autorité palestinienne près du square Manara et ont tiré sur les centaines de jeunes Palestiniens répandus dans les rues principales et qui jetaient des pierres en direction des jeeps blindées.

Quand l’armée s’est retirée temporairement, les jeunes sont descendus sur le bâtiment de police de l’AP avec des cailloux et des insultes, criant « traîtres » à l’adresse des policiers restés à l’intérieur du bâtiment pendant tout ce temps ; ces derniers ont répondu en tirant de nombreux coups de feu à balles réelles, d’abord en l’air, puis en direction des protestataires avant d’être rejoints par l’armée israélienne.

« Les trois colons manquants sont exploités par Israël pour couvrir sa plus importante invasion militaire de la Cisjordanie depuis la Seconde Intifada. »

« Les trois colons manquants sont exploités par Israël pour couvrir sa plus importante invasion militaire de la Cisjordanie depuis la Seconde Intifada. »

Quand le soleil s’est levé, les rues sont restées désertes, couvertes de débris en tous genres et en feu à certains endroits. Un homme de trente ans, Mohammad Atallah Tarifi, a été découvert mort sur le toit d’un immeuble commercial tout proche où, apparemment, il a dû saigner pendant quelques heures avant de mourir. Un rapport d’autopsie a conclu que c’était une balle de fusil M15 israélien qui l’avait tué. À Naplouse, un autre homme, Ahmad Al-Shinno, du camp de réfugiés d’Al-Ain, a également été abattu et tué par les forces israéliennes qui lui ont tiré quatre balles dans le corps et ont empêché toute ambulance de l’atteindre pendant plus d’une heure.

Ceci porte à cinq le nombre de Palestiniens tués ces dix derniers jours en Cisjordanie. Depuis le kidnapping présumé des trois colons à Hébron le 12 juin, la Cisjordanie a subi des séries entières de raids nocturnes, d’arrestations, de meurtres et d’actes de terreur, tous perpétrés par l’armée d’occupation israélienne.

C’est Hébron qui a subi le plus gros des attaques. La plus grande ville de Cisjordanie, qui compte une population de 680.000 Palestiniens, a assisté à des raids massifs contre les maisons civiles, les cimetières, les organisations caritatives islamiques et les puits. Les hommes jusque l’âge de 50 ans n’ont pas le droit de sortir de Cisjordanie par le seul passage frontalier accessible, le pont Allenby. Mohammed Hirbawi, le président du Forum des hommes d’affaires palestiniens a dit, affirme-t-on, qu’il se perd chaque jour en ville la somme de 12 millions de dollars en échanges commerciaux. L’entrée nord de la ville a été fermée par des barrières de béton et le check-point Container, qui sépare le nord du sud de la Cisjordanie, est fermé à toute personne venant de Hébron.

Les trois colons manquants sont exploités par Israël pour couvrir sa plus importante invasion militaire de la Cisjordanie depuis la Seconde Intifada. Près de 400 Palestiniens, dont une majorité de membres du Hamas, ont été arrêtés ces dix derniers jours, y compris 20 membres du Conseil législatif palestinien. En outre, 75 anciens prisonniers libérés dans l’accord d’octobre 2011 concernant les prisonniers, ont été arrêtés de nouveau, dans une action décrite par l’ancien ministre des Affaires des prisonniers, Issa Qaraqe comme une « revanche immorale et illégale ».

Il conviendrait de noter que ni le Hamas ni aucun autre mouvement politique n’a revendiqué la responsabilité de la disparition des colons. Pourtant, cela n’a pas empêché l’armée israélienne d’effectuer des raids parmi les institutions académiques un peu partout en Cisjordanie, telles l’Université de Birzeit à Ramallah, l’Université américaine à Jénine et l’Université polytechnique à Hébron ; les soldats ont forcé les portes des bureaux du groupe estudiantin du Hamas, ont pris des drapeaux et autres objets du même genre, les responsables israéliens ont capitalisé sur la disparition des trois colons en cherchant à décimer le mouvement du Hamas en Cisjordanie. La radio de l’armée israélienne a décrit son incursion à grande échelle comme une « éradication de tout ce qui est vert en Cisjordanie », faisant ainsi allusion à la couleur officielle du Hamas. Pour reprendre les propos du lieutenant israélien Peter Lerner, « Nous nous sommes engagés à résoudre le kidnapping et à affaiblir les capacités terroristes du Hamas, ses infrastructures et ses institutions de recrutement ».

Des rapports on fait savoir que cette invasion militaire, baptisée par les Israéliens « Operation Brother’s Keeper » (Opération Gardien du Frère), avait été planifiée à l’avance et qu’elle n’avait rien à voir avec le fait d’assurer la libération des trois colons. La principale priorité est de saper et d’affaiblir le Hamas et Israël a certainement compté sur l’aide de ses marionnettes de l’Autorité palestinienne pour le faire.

Depuis la signature du traité de réconciliation entre le Fatah et le Hamas, le 23 avril, l’AP n’a pas tempéré un instant ses mesures répressives contre les membres et les partisans du Hamas. Le chose est particulièrement illustrée par la répression sournoise exercée par les services de sécurité de l’AP en muselant, entravant ou réprimant toute protestation ou signe de soutien aux quelque 200 grévistes de la faim palestiniens, qui protestent contre leur détention illégale sans accusation et qui en sont aujourd’hui à plus de 60 jours sans nourriture.

L’AP a arrêté à Tulkarem, le 5 juin, Islamboli Budeir, un militant bien connu en faveur des prisonniers et lui-même prisonnier régulier des forces de sécurité préventive de l’AP. Quelques jours plus tard, dans la même ville, plusieurs femmes dont Ikhlas, l’épouse du dirigeant du Hamas et prisonnier à long terme Abbas Sayyid, manifestaient leur soutien aux grévistes de la faim, quand elles ont été brutalement prises à partie par des nervis de l‘AP qui leur ont également déchiré leurs abayas (manteaux). Israël et l’AP collaborent pour saper le traité de réconciliation qui, à tout le moins, met en exergue la position de faiblesse du Hamas en raison de la collusion contre lui de la triade AP-Israël-Égypte. La destruction par les Égyptiens des tunnels par lesquels des marchandises pouvaient être acheminées en fraude vers la population assiégée de la bande de Gaza a des répercussions néfastes et massives ; ces tunnels étaient une ligne de vie d’une importance cruciale. Abbas lui-même a proclamé que la frontière de Rafah vers Gaza resterait fermée tant que des gardes présidentiels de l’AP n’y seraient pas installés, ce qui fait donc explicitement de lui, en même temps que l’Égypte et Israël, un acteur à part entière du siège et de ce châtiment collectif qui touche le 1,7 million de Palestiniens du territoire.

Toutefois, il est inévitable que la campagne commune des Israéliens et de l’AP en vue de décimer le Hamas en Cisjordanie va avoir des retours de flamme. La coup d’État du Fatah contre le Hamas en 2007, coup sponsorisé par les États-Unis, avait débuté le 9 juin et avait duré cinq jours. Le 16 juin, tous les bastions et bâtiments de la sécurité du Fatah étaient sous le contrôle du Hamas et les armes fournies par l’Égypte et qui avaient traversé jusque Gaza avec l’approbation d’Israël, fin 2006, étaient aux mains du Mouvement de résistance islamique. L’histoire peut se répéter, mais pas toujours nécessairement de façon exacte. L’invasion de la Cisjordanie n’a fait qu’attirer plus de mépris et de dédain encore sur Abbas et ses forces de sécurité, qui sont considérés comme des collabos de l’occupation israélienne. La déclaration de Mahmoud Abbas à la Conférence islamique des ministres des Affaires étrangères, la semaine dernière, à Jeddah, où il s’est engagé lui-même à assurer la sécurité et à retrouver les colons manquants et où il a diabolisé le Hamas et la résistance en général, a été accueillie avec colère par les Palestiniens.

Deux mille maisons palestiniennes ont été forcées et ont subi des raids ; certaines maisons de Hébron ont été transformées en postes avancés de l’armée israélienne ; cinq Palestiniens de Cisjordanie ont été tués par Israël ; près de 400 ont été kidnappés par l’occupation ; et, dimanche soir, à Ramallah, la police de l’AP, positionnée effrontément aux côtés des soldats israéliens, a tiré à balles réelles sur des Palestiniens. L’indignation va croissant du fait que ces actes ne sont pas commis par Israël seul, mais qu’il y est aidé et encouragé par les forces sécuritaires palestiniennes, qui opèrent comme milice sous-traitante d’Israël.

Mahmoud Abbas devrait se souvenir d’une chose : ne jamais sous-estimer la colère et le ressentiment du peuple. Serrer la vis aux membres et partisans du Hamas tout en envahissant et punissant collectivement en même temps une population entière va sans aucun doute amener des retours de flamme et déboucher sur quelque chose de plus ample, comme une insurrection populaire. Il existe une possibilité réelle que les confrontations nocturnes entre les Palestiniens et les autorités d’occupation, vont déboucher sur une mobilisation plus explosive du pouvoir populaire.


Publié sur Middle East Monitor le 23 juin 2014. Traduction : JM Flémal.

Linah Alsaafin a 22 ans. Elle est originaire à la fois de Gaza et de Cisjordanie. Elle a un blog sur le site d’Electronic Intifadah. On peut la suivre sur Twitter : @LinahAlsaafin.

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