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Israël enfreint les normes internationales à propos des réfugiés africains

David Sheen

Des migrants africains sur une autoroute à proximité de Beer Sheva. Ils se rendent à Jérusalem pour protester, après avoir quitté un centre de détention dans le désert du Néguev. 16 décembre 2013. (Uriel Sinai)

Des migrants africains sur une autoroute à proximité de Beer Sheva. Ils se rendent à Jérusalem pour protester, après avoir quitté un centre de détention dans le désert du Néguev. 16 décembre 2013. (Uriel Sinai)

Aujourd’hui, les services israéliens de l’immigration ont expulsé de force plus de deux cents demandeurs d’asile africains de la Knesset, le Parlement israélien, où ils s’étaient rassemblés pour protester contre leur détention forcée.

Les protestataires, des réfugiés de l’Afrique de l’Est, avaient marché depuis un centre de détention indéfinie dans le désert du Néguev, soit un trajet de deux jours à pied. Il est question de leur faire subir une peine de prison de trois mois avant de les renvoyer en détention.

Les tensions ont débuté le 10 décembre, quand la Knesset a adopté un amendement à la « Loi anti-infiltration« , qui autorisait la détention sans procès de quelque 55.000 Africains vivant actuellement en Israël. Le 12 décembre, les autorités pénitentiaires israéliennes ont commencé à transférer des Africains de la prison de Saharonim vers le tout nouveau site Holot, toujours en construction, à quelques centaines de mettre de là, dans le Sud d’Israël.

Une fois les mille premiers lits occupés par des Africains de Saharonim, le gouvernement prévoit de transférer vers le centre de détention  2.000 autres Africains se trouvant actuellement à Tel-Aviv.

L’amendement de la semaine dernière a été soumis en toute hâte à la commission afin de remplacer l’amendement de janvier 2012 qui autorisait l’incarcération des demandeurs d’asile pour une période allant jusqu’à trois ans. En septembre, la Cour suprême d’Israël décrétait à l’unanimité que la législation violait les Lois fondamentales, quasi constitutionnelles, d’Israël. Afin d’éviter d’autres réprimandes de la part de la justice, le gouvernement prétend que les centres de détention récemment bâtis ne sont pas des prisons, parce qu’ils autorisent deux sorties pendant la journée, et de quelques heures chacune.

Après un seul week-end dans les nouvelles installations, un grand nombre des demandeurs d’asile qui y avaient été transférés, ne voyaient plus les choses de la même façon. Le 15 décembre, les migrants africains ont quitté le complexe et ont pris la route de Jérusalem pour réclamer leur liberté et leurs droits en tant que réfugiés. Ils ont déclaré qu’il n’y avait guère de différences sensibles entre l’ancienne prison et la nouvelle. Parmi ceux qui sont restés derrière les barreaux, la plupart ont entamé une grève de la faim.

Les revendications des demandeurs d’asile – qu’on prenne en considération leurs demandes d’obtention du statut de réfugié et qu’on leur permettre de vivre librement, sans restrictions majeures durant la période où l’on examine leur cas – sont appuyées par la législation internationale. Mais Israël veut qu’ils s’en aillent tous, quelles que soient les persécutions qu’ils ont subies avant d’entrer dans le pays et leur crainte déclarée d’être rapatriés dans leurs pays d’origine du fait qu’ils ne sont pas juifs.

Le gouvernement israélien a montré sa volonté de se moquer des accords internationaux et de maltraiter des réfugiés ayant longtemps et dont le seul crime est de n’être pas nés juifs. Si le monde accepte l’exigence du gouvernement israélien que l’État ait un caractère ethnoreligieux juif, il mettra Israël en mesure de fouler aux pieds les normes internationales et donnera ainsi le feu vert à tous ces abus et aux nombreux autres encore qui ne manqueront pas de suivre.

Les racines de la crise

La détention des Africains sur le sol israélien n’était pas la solution préférée du gouvernement. Quand la Haute Cour a délibéré à propos de ce qu’il fallait faire avec les migrants, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a désigné un envoyé pour qu’il négocie avec un certain nombre de pays africains, espérant ainsi persuader ces derniers d’accueillir les demandeurs d’asile en échange d’argent, de technologie agricole, d’armes et de formation au niveau militaire. Au grand dam de Netanyahu, aucun pays africain n’a accepté les termes de ce contrat.

En interdisant à la plupart des demandeurs d’asile de travailler et en criminalisant le transfert d’argent hors du pays, le gouvernement espérait que les migrants allaient plus facilement renoncer et retourner chez eux. En emprisonnant les demandeurs d’asile qui n’avaient pourtant pas été accusés de crime, le gouvernement cherchait à persuader les Africains d’accepter l’offre de l’État de 1.500 dollars à leur libération, s’ils acceptaient de quitter le pays.

Le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) a protesté contre cette proposition du style de la carotte et du bâton faite par le gouvernement aux demandeurs d’asile qui se trouvaient dans les prisons israéliennes. Le chef de l’UNHCR à l’époque, William Tall, avait vertement critiqué l’accord secret, disant que le rapatriement à partir de la prison « ne peut être considéré comme volontaire selon quelque critère que ce soit. Explicitement, il ne s’agit pas d’un retour volontaire ». Il avait ajouté que la plupart des Africains en Israël « ne reçoivent pas le plein accès à l’appareil prévu pour les réfugiés et quand il n’y a pas d’accès à cet appareil susceptible d’aboutir à leur libération, il ne peut alors être question de retour volontaire ».

Jusqu’à présent, quelque 1.500 demandeurs d’asile ont quitté le pays de cette façon. Le gouvernement espère désormais que les autres suivront après qu’il a augmenté le mois dernier la prime à la « déportation volontaire » en la portant à 3.500 dollars. À moins d’agrandir encore le centre de détention – aucun plan ne le prévoit pour l’instant – son actuelle capacité n’est que de 10.000 personnes. Même si chaque lit du complexe était occupé, il resterait toujours plus de 40.000 demandeurs d’asile vivant parmi la population israélienne.

Ces demandeurs d’asile en provenance d’Afrique constituent le plus important groupe d’immigrants non juifs en Israël.

Les obligations internationales

Une analyse minutieuse de la crise de la demande d’asile montre qu’Israël ne remplit pas ses obligations internationales dans sa façon de traiter les réfugiés.

Environ 85% des demandeurs d’asile en Israël proviennent de l’Érythrée et du Soudan, deux pays avec un palmarès des droits de l’homme si effrayant que même le gouvernement israélien hésite à obliger ceux qui s’en sont enfuis d’y retourner. Les autres 15% proviennent de pays africains plus éloignés, comme le Congo et la République centrafricaine. Mais, parmi les demandeurs d’asile vivant en Israël, une infime fraction seulement – moins de 0,2% – ont obtenu le statut de réfugiés.

Dans chacun de ces pays, la sécurité physique et la liberté politique sont exposées à de graves menaces. Toute personne s’échappant de ces pays n’est pas automatiquement acceptée comme réfugié, toutefois. Les États signataires de la Convention des Nations unies relative au statut des réfugiés – 145 pays, y compris Israël – peuvent examiner chaque demande sur base individuelle. Cependant, la convention stipule que les gens ne peuvent être sanctionnés pour être entrés dans un pays sans autorisation s’ils l’ont fait pour échapper à des persécutions dans leur pays d’origine et s’ils se présentent d’eux-mêmes et sans attendre aux autorités compétentes. Par conséquent, Israël enfreint les normes internationales en incarcérant des demandeurs d’asile qui fuient de réelles persécutions.

Pour entrer en Israël, les réfugiés de l’Afrique de l’Est passent par l’Égypte, le seul pays d’Afrique à partager une frontière avec Israël. Jusque l’an dernier, la frontière du désert qui sépare les deux nations était aisément franchissable à pied. Pour mettre un terme à cette méthode de pénétration, le gouvernement israélien a autorisé la construction d’une clôture courant tout le long de la frontière et les travaux ont été terminés voici quelque temps cette année. Depuis lors, le nombre de demandeurs d’asile entrant dans le pays s’est réduit à une poignée.

Le passage égyptien est devenu une source de litige, aussi bien que de colère et de tristesse. Les Israéliens s’opposant à l’arrivée de demandeurs d’asile prétendent que les Africains ne peuvent être des réfugiés en Israël, qu’ils ne pourraient l’être que s’ils étaient restés en Égypte. Les partisans des demandeurs d’asile disent que les migrants ont été confrontés à la persécution en Égypte et font remarquer que les forces égyptiennes avaient attaqué des demandeurs d’asile au Caire, en 2006, alors qu’ils protestaient pour leurs droits de réfugiés, et qu’elles en avaient abattu des dizaines.

Le territoire égyptien qui jouxte Israël, la péninsule du Sinaï, est devenu un territoire des plus traîtres, pour les Africains étrangers. Ces dernières années, des gangs passant en fraude des demandeurs d’asile vers la frontière israélienne moyennant un droit de passage, se sont rendu compte qu’ils pouvaient garder ces étrangers africains contre leur volonté et les menacer de torture si leurs familles ne versaient pas une rançon. Pour assurer la pérennité de cette source de revenus – 600 millions de dollars ces quatre dernières années, s’il faut en croire European External Policy Advisors, une ONG — après la fin de travaux de clôture d’Israël et la réduction considérable du nombre d’Africains passant par le Sinaï, les gangs se sont mis à kidnapper, torturer et détenir à des fins de rançon des Africains qui, au départ, n’avaient nullement l’intention d’essayer d’entrer en Israël.

La part d’Israël

Selon l’UNHCR, 479.300 personnes dans le monde ont introduit des demandes de statut de réfugiés en 2012. C’est plus que dans toute autre année de la dernière décennie. De ces demandes, 355.500 ont été introduites en Europe et 83.400 aux États-Unis, le pays avec le plus grand nombre de demandeurs. Les demandeurs d’asile en Norvège, en Suède et en Suisse représentent plus de 1% de la population de ces pays. En Israël, les demandeurs d’asile comptent pour moins de 0,5 ou moins de 1% de la population du pays, c’est-à-dire des chiffres similaires à ceux de la Grèce, de la Belgique et de l’Autriche.

Ironiquement, les pays en voie de développement accueillent une part bien plus importante de la population mondiale des réfugiés que ne le font les pays industrialisés. Par exemple, l’Iran et le Pakistan accueillent chacun plus d’un million de réfugiés, de même que la Jordanie et la Syrie, deux pays limitrophes d’Israël. En Afrique, le Kenya, le Tchad et l’Éthiopie accueillent chacun des centaines de milliers de réfugiés, et huit autres nations africaines en accueillent chacune plus de 100.000.

Pour ce qui est de l’an dernier, plus d’un quart de million de personnes ont fui l’Érythrée pour demander asile ailleurs et plus d’un demi-million de gens ont fui le Soudan. Puisque 85% des 55.000 demandeurs d’asile africains en Israël proviennent de l’un ou l’autre de ces deux pays, cela signifie qu’Israël a reçu entre 6 et 7% des réfugiés qui les ont fuis.

Il est certain que le nombre de ces réfugiés n’est pas sans importance et que leur intégration pose des défis au gouvernement et à la société israélienne. Il y a également quelque 84.000 travailleurs étrangers en Israël et quelque 93.000 touristes qui ont dépassé la durée de leur visa.

Israël a absorbé des millions d’immigrés en 65 ans, c’est-à-dire depuis sa fondation. Il y a vingt-cinq ans, le pays a accueilli plus d’un million de personnes en provenance de l’ancienne Union soviétique, quand l’empire était en pleine désintégration. Mais, dans tous ces cas, les gens qu’Israël a absorbés étaient des Juifs, ce qui, au sens large, voulait dire qu’ils avaient au moins un de leurs grands-parents juif.

Les Juifs du monde entier sont encouragés par le gouvernement à immigrer en Israël et, pour qu’ils le fassent, on leur fait miroiter des stimulus financiers attrayants. Dès qu’ils arrivent dans le pays, on leur accorde automatiquement l’entière citoyenneté, avec tous les bénéfices qui s’ensuivent et d’autres encore ensuite. Ces privilèges découlent d’une des toutes premières lois passées en Israël, la Loi du retour, de 1950.

La raison de la disparité de traitements entre les immigrés juifs et les candidats immigrés non juifs se situe au cœur même du sionisme.

La société israélienne rejette les demandeurs d’asile parce qu’ils sont nouveaux, qu’ils sont pauvres et qu’ils ont la peau sombre. Mais, au fil des décennies, les vagues successives d’immigrants juifs ont également affronté l’hostilité des Israéliens natifs, et ce, en raison des mêmes préjugés. Les demandeurs d’asile de l’Afrique constituent le premier groupe important d’immigrants en Israël qui ne soient pas juifs. C’est la véritable raison pour laquelle le gouvernement essaie de les expulser.


Publié sur Al Jazeera le 17 décembre 2013. Traduction : JM Flémal.

Note de la rédaction : Cet article a été mis à jour au vu des développements récents. Les jours suivants, de nouvelles marches et actions ont eu lieu, comme on peut le voir dans la vidéo ci-dessous, réalisée également par David Sheen.


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