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Israël : Des tests ADN pourraient fournir des réponses à propos des bébés disparus

Jonathan Cook

Nazareth, Israël – Des milliers de familles israéliennes qui ont vainement cherché des réponses depuis la disparition mystérieuse de leurs bébés au début des années 1950 – peu après la création d’Israël – entrevoient enfin une lueur au bout du tunnel.

Au début des années 1950, en Israël, au moins 8 000 bébés ont été volés ou ont perdu la vie durant des expériences. (Photo : Ronen Zvulun/Reuters]

Le mystère des enfants disparus tourmente Israël depuis des dizaines d’années et il y a à tout le moins des preuves que certains de ces bébés ont fait l’objet d’un trafic de la part d’hôpitaux et d’orphelinats – peut-être bien avec la complicité de certains fonctionnaires israéliens.

D’autres documents indiquent que certains enfants peuvent avoir perdu la vie au cours d’expériences réalisées par des hôpitaux sans la connaissance ou le consentement des parents.

Les familles espèrent que deux nouvelles initiatives s’appuyant sur des tests ADN – y compris l’ouverture des tombes – révéleront si leurs enfants ont été enlevés, comme beaucoup l’ont soupçonné, ou s’ils sont morts de causes naturelles, comme le prétendent des fonctionnaires israéliens.

La vaste majorité des enfants – il est possible qu’il y en ait eu 8 000 – provenaient de familles juives venues de pays arabes comme le Yémen, l’Irak, la Tunisie et le Maroc et qui avaient immigré en Israël peu de temps auparavant.

Les Juifs arabes, connus en Israël sous le nom de mizrahim, ont été confrontés à un racisme et à une discrimination bien établis de la part des autorités israéliennes.

Trois enquêtes officielles ont conclu que la plupart des bébés étaient morts, même si bien des familles n’ont pas de certificat de décès et n’ont pas été mises au courant de l’endroit où leurs bébés ont été enterrés. Nombre de mères ont parlé d’infirmières qui leur avaient pris des bras leur bébé en bonne santé, pour leur dire peu de temps après que leur bébé était décédé.

La loi israélienne a également entravé des efforts tendant à réunir des familles en rendant quasiment impossible pour des individus adoptés soupçonnant d’avoir été enlevés de découvrir où se trouvaient leurs parents biologiques.

Aujourd’hui, les deux initiatives séparées de tests génétiques promettent de jeter la lumière sur ce qui est arrivé aux bébés.

Des bébés volés ?

La création récente d’une banque de données sur les Juifs mizrahim a permis dernièrement d’annoncer de premières percées dans la comparaison d’enfants adoptés avec leurs familles perdues depuis longtemps, ce qui a renforcé les soupçons qu’une importante proportion de bébés avaient été cédés ou vendus.

Varda Fox, 67 ans, a découvert par le biais d’un test génétiques qu’elle avait été enlevée à des parents yéménites en 1950, alors qu’elle n’avait que quelques mois. Elle avait été envoyée dans un orphelinat géré par l’Organisation sioniste internationale des femmes (WIZO), une association caritative semi-gouvernementale, où elle avait été proposée à l’adoption.

Les parents biologiques de Fox sont morts tous deux, aujourd’hui. Le mois dernier, après avoir retrouvé une sœur survivante, elle a déclaré aux médias israéliens : « J’aurais tant voulu rencontrer ma mère. C’est un traumatisme qui a duré toute ma vie. Retirer un enfant à sa mère et à son père provoque une rupture intérieure. »

MyHeritage, la société qui supervise la banque de données, a déclaré que Fox était l’un des trois enfants manquants qu’elle avait localisés jusqu’à présent.

Les expériences de Fox font écho aux résultats d’une enquête effectuée en 2016 par Al Jazzera à propos des bébés disparus.

Cette enquête avait débouché sur un rapport concernant Gil Grunbaum qui, au début des années 1990, avait découvert par hasard que ses parents, deux survivants de l’Holocauste, ne constituaient pas sa famille biologique. Quelques années plus tard, passant outre à l’opposition des fonctionnaires israéliens, il avait retrouvé sa famille d’origine, des Juifs arabes qui avaient immigré de Tunisie.

Un certain nombre de cas similaires ont été mentionnés dans les médias israéliens.

Grunbaum a déclaré à Al Jazeera : « Merci à Dieu pour l’ADN – c’est désormais notre meilleur espoir d’accéder à la vérité. »

Et d’ajouter : « Le trou dans la digue ne peut être bouché. Il ne fera que s’agrandir. Il y a aujourd’hui une énorme demande publique [en Israël] d’informations sur ces enfants disparus. »

Réclamer des réponses

La pression s’est accrue sur le gouvernement israélien de droite pour qu’il fournisse des réponses à ce que les Israéliens appellent l’« affaire des bébés yéménites ». Le gouvernement de Benjamin Netanyahou compte beaucoup sur le soutien des Juifs mizrahim.

L’été dernier, ils étaient des milliers à manifester à Jérusalem pour exiger des démarches plus rapides de la part du gouvernement afin de fournir des réponses et de réunir des familles. Les organisateurs exigeaient également que l’État reconnaisse sa responsabilité dans l’enlèvement des enfants.

En guise de réponse, le Parlement israélien a adopté récemment une loi permettant aux familles des bébés manquants de demander une autorisation d’ouvrir des tombes à des fins de tests ADN.

Les 17 premières familles ont obtenu l’autorisation de prélever des échantillons d’ADN sur des restes exhumés à la fin du mois dernier.

Une petite minorité de familles qui soupçonnent que leurs bébés leur ont été ravis ont été informées du site officiel de sépulture depuis qu’une enquête de l’État effectuée par la Commission Kedmi a fait connaître ses conclusions en 2001, a déclaré Yael Tzadok, une journaliste israélienne membre du Forum pour les familles des enfants kidnappés, un groupe qui aide les familles à trouver des réponses.

« C’est un premier pas important », a-t-elle déclaré à Al Jazeera. « Désormais, nous pouvons vérifier si une tombe au nom d’un enfant bien spécifique contient réellement les restes de cet enfant. Nous pouvons vérifier si l’État a dit la vérité, dans ce nombre limité de cas. »

Des experts, toutefois, ont mis en garde contre le fait que les tests ADN sur les restes peuvent s’avérer non concluants. Étant donné le long laps de temps, les échantillons d’ADN peuvent ne pas s’avérer fiables.

Tzadok a fait remarquer que, dans le cas d’une fosse commune d’enfants située à Jérusalem et contenant 400 corps, de nouveaux corps avaient été ensevelis par-dessus les tombes des enfants, ce qui avait effectivement privé les familles de tout espoir d’identifier les restes.

Et d’ajouter que certains des sites funéraires d’enfants étaient déjà connus pour être ceux que l’on recherchait. Voici une vingtaine d’années, dans le cadre de l’enquête de la Commission Kedmi, quelques tombes avaient été ouvertes. Il s’avéra qu’il n’y avait aucun rapport entre les enfants disparus et les restes découverts dans ces mêmes tombes.

Grunbaum avait fait remarquer : « Même si toutes les tombes sur lesquelles nous savons quelque chose sont ouvertes et si toutes les familles trouvent leurs enfants à l’intérieur – ce qui est très peu probable – ces familles ne représenteront qu’une infime fraction du total. De nombreuses familles ne se rapprocheront jamais des réponses qu’elles cherchent. »

Des Juifs yéménites partis d’Aden pour Israël durant l’opération « Tapis magique », vers 1950. [Photo du dossier]

Un trafic de bébés

Quelque 50 000 Juifs yéménites ont été transportés par avion vers Israël rien qu’au cours des 18 premiers mois de l’existence de l’État. Ces Juifs ainsi que d’autres immigrants juifs venus d’Irak, du Maroc, de la Tunisie et des Balkans avaient été logés dans des camps temporaires d’absorption pendant de longues périodes.

Durant cette période chaotique, avec ses conditions hygiéniques déplorables, des fonctionnaires ont prétendu que de nombreux bébés étaient morts de maladie. Le problème s’était aggravé du fait que les services médicaux étaient submergés et qu’ils avaient été dans l’incapacité de tenir à jour des rapports adéquats et bien circonstanciés.

Toutefois, le cas de Fox, qui a retrouvé sa sœur Ofra Mazor le mois dernier, renforce les allégations affirmant qu’un nombre important de bébés avaient été enlevés.

Selon Mazor, leur mère avait souvent mentionné qu’à l’hôpital où elle avait accouché, on lui avait dit que son bébé était mort.

Il y a un an, sous pression publique, le gouvernement a déclassifié des milliers de documents concernant les trois enquêtes de l’État dont il avait pourtant été prévu qu’elles restent sous scellés pour 50 années de plus.

Les dossiers comprenaient des témoignages de fonctionnaires et de gens du personnel médical indiquant qu’un trafic de bébés avait eu lieu : certains bébés avaient été donnés ou vendus à des Juifs européens sans enfants, tant en Israël qu’à l’étranger.

En octobre dernier, Shulamit Mallik, 83 ans, qui soignait les enfants dans un camp d’absorption au cours des années 1950, s’était présentée pour corroborer ces comptes rendus. Au cours d’une réunion publique, elle avait déclaré que des délégations de femmes venues de l’étranger rendaient visite au camp et que, peu de temps après, des bébés disparaissaient.

En même temps qu’un trafic manifeste d’enfants mizrahim, des preuves sont apparues de ce que les hôpitaux s’étaient servis de certains des enfants disparus pour des expérimentations médicales.

Selon des documents déclassifiés l’an dernier, George Mendel, chef du département de pédiatrie de l’hôpital de Rosh Haayin, avait témoigné devant la Commission Kedmi pour dire que lui et certains de ses collègues s’étaient livrés à des expériences censées déterminer si les enfants yéménites avaient du « sang noir » – une référence manifeste à la question de savoir s’ils étaient inférieurs sur le plan racial.

Une commission parlementaire a découvert des documents établissant que certaines de ces études avaient été financées par les Instituts nationaux américains de la Santé. Mendel déclara devant la commission qu’il avait entendu des rumeurs selon lesquelles les documents relatifs à ces expériences avaient été détruits quelques années plus tard.

Un « grand crime »

La commission a également dévoilé une lettre adressée en 1950 par une femme médecin du nom de Rothenberg à un haut responsable de l’hôpital Rosh Haayin pour le mettre en garde contre le fait que ses collègues étaient des « assassins » d’enfants.

Des photographies exhibées par la commission montraient des enfants yéménites, selon toute vraisemblances utilisés dans les expériences, avec leurs organes internes marqués sur leur peau.

La présidente de la commission parlementaire, Nurit Koren, a sévèrement critiqué l’enquête Kedmi pour n’avoir pas fait état de ces expériences dans ses conclusions.

« Il est de plus en plus évident que les corps des enfants étaient utilisés pour la recherche (…). C’était un crime grave qui n’a jamais été mentionné ici. »

Tzadok a déclaré que le racisme envers les mizrahim était omniprésent chez les Juifs européens qui dirigeaient le gouvernement de l’époque, y compris chez le Premier ministre d’Israël, David Ben Gourion. Des citations révèlent qu’il traitait les mizrahim de « primitifs sans la moindre trace de civilisation ».

« Le racisme venait des instances les plus hautes, ce qui le rendait légitime dans la société au sens plus large », dit-elle. « L’opinion générale de l’époque était que nous enlevions les bébés de leurs parents pour leur en donner d’autres, bien meilleurs. »

Tzadok d’ajouter que les fortes réticences du gouvernement à tout admettre face aux preuves qui commençaient à s’accumuler provenaient de sa préoccupation au sujet de l’« image internationale » d’Israël. Elle a encore déclaré : « Quelques années à peine après l’Holocauste, l’État supposé proposer un sanctuaire aux Juifs volait des bébés sur base raciste. »

Grunbaum a expliqué qu’il soupçonnait que des considérations économiques sous-tendaient ces réticences du gouvernement à se montrer plus transparent et à présenter des excuses.

« Ils craignent fortement qu’il n’y ait un afflux de demandes de réparations pouvant s’élever à des milliards de dollars, au cas où la vérité se ferait jour », a-t-il conclu.


Publié le 8/2/2018 sur Al Jazeera
Traduction : Jean-Marie Flémal

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jonathan cookJonathan Cook vit à Nazareth et est lauréat du prix spécial Martha Gellhorn de journalisme.
Ses ouvrages récents sont « Israel and the Clash of Civilisations: Iraq, Iran and the Plan to Remake the Middle East » (Israël et le choc des civilisations : l’Irak, l’Iran et le plan de remodelage du Moyen-Orient) (Pluto Press) et Disappearing Palestine: Israel’s Experiments in Human Despair (La disparition de la Palestine : expérimentations israéliennes autour du désespoir humain) (Zed Books).
Son site web personnel est : www.jonathan-cook.net.

Vous trouverez des articles de J. Cook (ou parlant de lui) traduits en français sur ce site

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