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Israël démolit 23 maisons dans la région de Hébron afin de permettre l’aménagement de zones d’entraînement pour l’armée

Amira Hass

Mardi dernier, l’Administration civile en Cisjordanie a démoli 23 maisons et 3 dépendances dans les villages de Jinba et Halawa, situés dans les collines au sud de Hébron. Selon des militants israéliens qui sont arrivés à Jinba vers midi, peu après les démolitions, 78 personnes, dont 60 enfants, vivaient dans ces habitations de construction récente.

Jinba (Hebron), le 2 février 2016 (Photo : Reuters)

Ce sont deux des douze villages qui mènent depuis 17 ans une bataille juridique dans une tentative d’empêcher leur évacuation et leur démolition, prévues afin de pouvoir aménager des zones d’entraînement pour l’armée. L’Union européenne a suivi de près la campagne des villageois et a déclaré à plusieurs reprises qu’elle considérerait leur évacuation comme un déracinement forcé de population protégée, ce qui contrevient aux lois internationales.

Lundi matin, le Ministère public et les avocats de l’Association des droits civiques en Israël (ACRI), de même que l’avocat des villageois, Shlomo Lecker, avaient annoncé qu’une procédure en conciliation initiée en octobre 2013 avait échoué. À la grande surprise des résidents et des avocats, passablement choqués, quelques heures à peine après que la Haut Cour de justice avait fait part de ce développement, des fonctionnaires de l’Administration civile ont débarqué dans les deux villages précités et ont marqué 40 structures devant être démolies. Moins de 24 heures plus tard, ils revenaient, accompagnés cette fois par l’armée, et ont entamé la démolition des habitations. Ils ont également bloqué temporairement une route menant à Jinba et ont confisqué des véhicules ainsi que cinq panneaux solaires.

La procédure de conciliation, dans laquelle le professeur de droit Yitzhak Zamir intervenait comme médiateur, avait été suggérée par la Haute Cour de justice. Les deux parties avaient dû garder le secret sous serment, durant la durée de la procédure. Toutefois, la Société de Saint-Yves avait appris, alors que la procédure était toujours en cours, que l’armée avait exigé que les résidents quittent leur habitation durant quelques jours chaque mois afin de pouvoir organiser des exercices militaires dans la zone. Les résidents avaient protesté, ce qui avait mis un terme à la procédure de conciliation.

Avant le procès, la position de l’État était que les résidents de huit villages devaient aller s’installer pour de bon dans le bourg de Yatta, qu’il leur était permis de cultiver leurs terres et de faire paître leurs moutons dans la zone durant les périodes où l’armée ne se livrait pas à des exercices, à savoir les week-ends, les vacances et les jours fériés juifs. Deux autres périodes de culture et de pâture des bêtes seraient également accordées dans le cours de l’année. Mais la résidence en permanence dans les villages ne serait pas autorisée. Les résidents de quatre autres villages plus petits avaient la permission de rester dans la zone, stipulait la position de l’État en 2012.

Jinba (Hebron), le 2 février 2016 (Photo : AFP)

La démolition a été interrompue et n’a pas été appliquée à l’ensemble de 40 structures destinées à la démolition, après que la Société de Saint-Yves – c’est-à-dire le Centre catholique des droits de l’homme – a remis à la Haute Cour de justice une pétition demandant de faire cesser les démolitions. Le tribunal a émis une injonction temporaire en attendant la réponse de l’État, dans sept jours.

Toutes les structures démolies mardi étaient des habitations de construction récente (2014), au moment où la procédure de conciliation était déjà en cours. Elles étaient fabriquées en blocs de béton, avec des toits en tôle ondulée. Israël n’a pas développé de plans de construction, pour ces villages, qui sont là depuis le 19e siècle. Par conséquent, toute construction en l’un de ces endroits est considérée comme illégale. Cependant, la croissance naturelle et le surpeuplement ont forcé les résidents à construire même sans autorisation.

Quinze des structures démolies se trouvaient à Jinba et les autres à Halawa. Bon nombre avaient été construites avec des fonds émanant d’institutions européennes et autres de l’étranger. La totalité des douze villages de la région se sont développés naturellement à partir de colonies de troglodytes, qui résidaient à l’origine dans les nombreuses cavernes de la région. Ces zones extérieures de la petite ville adjacente de Yatta ont commencé à se développer vers le milieu du 19e siècle. Dans certains de ces villages, des maisons de pierre avaient déjà été construites avant 1967. Les résidents ont toujours maintenu des liens sociaux, familiaux et économiques avec Yatta.

La zone qui entoure ces villages avait déjà été déclarée zone militaire fermée à la fin des années 1970. Seuls les résidents permanents avaient l’autorisation d’y séjourner. En août et septembre 1999, la plupart des villageois avaient reçu des ordres d’évacuation, s’appuyant sur tant l’affirmation qu’ils « résidaient illégalement dans une zone militaire à tirs réels ». Les autorités les avaient informés qu’ils étaient considérés comme des « intrus dans une zone de tir ». Le 16 novembre 1999, l’armée avait chassé 700 résidents de force, détruisant leurs maisons et leurs puits, confisquant leurs propriétés. Les résidents avaient été laissés sans toit ni possibilité de gagner leur vie.

L’avocate Roni Pelli, de l’ACRI, a exprimé ses regrets que, « le lendemain de la fin de la procédure de conciliation, l’armée se soit précipitée pour démolir tant de structures, laissant des dizaines d’enfants, de femmes et d’hommes sans toit en ce mois le plus froid de l’année ». Un fonctionnaire de la Défense a déclaré à Haaretz que les structures démolies ainsi que les panneaux solaires confisqués « avaient construits sans permis à l’intérieur même de la zone de tir ». Et d’ajouter que, « durant la procédure de conciliation menée par l’Administration civile pour régler la question de ces structures, les résidents n’avaient pas voulu qu’on en arrive à un accord, tout en poursuivant toutefois leurs travaux de construction illégaux. Il s’en est suivi l’application de la loi. »

Jinba, le 2 février 2016 (Photo : Wisam Hashlamoun, APA images)


Publié le 3 février 2016 sur Haaretz
Traduction pour ce site : Jean-Marie Flémal

Amira HassAmira Hass est une journaliste israélienne, travaillant pour le journal Haaretz. Elle a été pendant de longues années l’unique journaliste à vivre à Gaza, et a notamment écrit « Boire la mer à Gaza » (Editions La Fabrique)
Vous trouverez d’autres articles d’Amira Hass (ou parlant d’elle) traduits en français sur ce site.

 

 

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  1. Pendant six mois, ces villages palestiniens ont eu de l’eau courante. Intolérable pour l’occupant israélien… – Pour la Palestine

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