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Israël bloque son propre plan pour doubler l’approvisionnement en eau de la Cisjordanie, pourtant conçu pour perpétuer la dépendance des Palestiniens

Amira Hass

L’Autorité israélienne de l’eau a élaboré un plan directeur qui vise à doubler l’approvisionnement en eau fourni aux colonies [israéliennes] et aux villes de Palestiniennes de Cisjordanie, sans tenir compte de la Vallée du Jourdain, d’ici 2030. Mais sa mise en œuvre est maintenue en suspens en l’absence d’appro­bation du pouvoir politique en ce qui concerne le raccordement des localités palestiniennes à la nouvelle infrastructure.

Tout ceci est devenu clair lors d’une réunion de la sous-commission des affaires de Judée et Samarie 1 de la Knesset qui a eu lieu la semaine dernière afin de lancer l’exécution du plan.

L’Autorité de l’eau ne dispose pas d’un pouvoir exécutif en Cisjordanie, et c’est à l’Administration civile 2 de mettre en œuvre le plan qu’elle a conçu. Les membres de la commission ont été informés que c’est l’Administration civile qui a demandé que le raccordement de certaines localités palestiniennes soit prévu par le plan directeur. Mais pour le mettre en œuvre, des directives gouvernementales sont nécessaires.

Le président de la sous-commission, le député Moti Yogev (du parti Habayit Hayehudi – parti nationaliste conservateur, sioniste religieux d’extrême-droite – NDLR), a déclaré à plusieurs reprises que les retards affectent les Israéliens aussi bien que les Palestiniens, et que les solutions doivent inclure les deux populations. D’autres se sont exprimés dans le même sens, y compris des responsables de la “Coordination des Activités Gouvernementales dans les Territoires [occupés]” et ceux de l’Administration Civile.

Mais le député Bezalel Smotrich 3, qui appartient au même parti que Yogev, a déclaré – selon ce qu’à rapporté un participant à la réunion à Haaretz – quant à lui que si tout le monde souffre d’une pénurie d’eau, les besoins des Israéliens doivent être satisfaits en priorité.

Betzale lSmotrich

Bezalel Smotrich

La sous-commission a été convoquée en urgence lundi dernier [le 4 juillet] afin de discuter de la rareté de l’eau dans certaines zones des colonies et d’implan­tations non autorisées 4. Ces commu­nautés ont été soumises à des interruptions d’appro­visionnement depuis le début du mois de juin, selon les médias et les médias sociaux.

Selon certains participants à la réunion, c’est la deuxiè­me année consécutive que la pénurie est ressentie. Un agriculteur venu d’une colonie a affirmé que c’est la troisième année qu’il ne dispose pas d’assez d’eau pour irriguer ses cultures.

La commission a pressé les administrations gouvernementales d’accélérer la réalisation du plan directeur et de ne pas se contenter de solutions à court terme telles de l’envoi de citernes d’eau dans les colonies, ou de solutions de moyen terme comme une meilleure maintenance [du réseau de distribution], l’élimination de raccordements illégaux et des mesures ponctuelles. La mise en œuvre du plan directeur est urgente à la lumière des prévisions concernant le nombre d’habitants des colonies en Samarie, qui devrait passer de 250.000 à 450.000, a affirmé Yigal Lahav, qui est à la tête du Conseil régional de Karnei Shomron.

Les autorités assoiffent les résidents de Judée et de Samarie, aussi bien les Juifs que les Arabes”, a déclaré Yogev lors d’une rencontre avec la presse après la réunion. “Le Coordinateur des Activités Gouvernementales et l’Autorité de l’eau savent depuis des années ce qu’il faut faire, mais ils n’en ont rien fait jusqu’à présent. Il faut que les autorités lancent un programme d’urgence pour restaurer l’infrastructure et que le plan directeur soit rapidement mis en œuvre pour alimenter en eau la population de la région”.

Pas de quotas pour les colonies. Seulement pour les Palestiniens

La zone de Salfit et d’autres communautés palestiniennes des environs de Naplouse ont subi de sérieuses pertur­bations de la fourniture en eau depuis le début du mois de juin, en raison de réductions de la quantité d’eau que leur vendait la compagnie nationale israélienne Mekorot. En réponse à une question du député Tamar Zandberg (Meretz), un officiel de Mekorot a répondu, lors de la réunion à la Knesset, que la réduction des quantités fournies a été de 15% pour les colonies israéliennes et les communautés palestiniennes.

Mais les Palestiniens font état d’une réduction beaucoup plus importante de l’approvisionnement. Pour commencer, la consommation journalière par tête d’habitant dans les communautés palestiniennes est inférieure que celle des Juifs vivant dans les colonies en raison des quotas imposés par Israël. La pénurie s’est faite sentir dans les communautés palestiniennes plusieurs semaines avant qu’elle apparaisse dans ces colonies juives et elle touchait plus de personnes.

Zandberg a demandé pourquoi des citernes n’ont été envoyées que dans les colonies juives et non dans les localités palestiniennes. Il lui a été répondu que cela est de la responsabilité de l’Autorité Pales­tinienne.

L’adjoint du coordinateur des activités gouvernementales dans les territoires [occupés], le Général de brigade Goldstein, a affirmé à la commission que vu la suspension des travaux du “comité conjoint des affaires d’eau” [israélo-palestinien – NDLR], l’Administration civile mène ses propres projets, et qu’elle en a approuvé 15 au cours des deux ou trois dernières années.

Les membres palestiniens de ce “comité conjoint” refusent d’y participer, car – ont-ils dit – au cours des dernières années on leur a demandé d’approuver des projets qui intéressent exclusivement les colonies israéliennes, afin de les amener à les légitimer. Dans le passé, des “avant-postes” et des colonies ont été raccordés au réseau de distribution d’eau sans l’approbation du “comité conjoint”, font remarquer les Palestiniens. Ils estiment que dès lors qu’Israël ne leur demande pas leur autorisation pour implanter des colonies et des “avant-postes” sur leur territoire, leur approbation n’a pas davantage a être demandée pour étendre ces infrastructures.

Les projets approuvés dans le passé par le comité étaient discriminatoires, avec parmi eux davantage de projets en faveur des colonies. Les volumes d’eau et le diamètre des conduites pour les acheminer étaient plus importants pour les colonies que pour les Palestiniens, alors même que la population palestinienne est beaucoup plus nombreuse que la population israélienne en Cisjordanie.

Une étude britannique a mis en évidence que  les Palestiniens ont été placés devant le choix suivant : s’ils n’approuvaient pas les projets pour les colonies juives, les projets concernant la réparation et l’expansion de leur propre système délabré ne seraient pas approuvés non plus.

Lors de la réunion à la Knesset – a rapporté un participant à Haaretz – le représentant de Mekorot Danny Sofer a déclaré que les fournitures d’eau aux Palestiniens sont soumises à des quotas, alors que les colons juifs reçoivent de l’eau sur base de la demande et de leur consommation. Autrement dit, puisque des quotas sont d’application, lorsque la demande tend à augmenter pendant l’été – et alors même qu’il n’y a officiellement aucune coupure d’approvisionnement – les municipalités palestiniennes doivent mettre en place un système de rationnement, sous le régime duquel tous les quelques jours il n’y a que certaines zones qui reçoivent de l’eau via les conduites principales.

Par conséquent, toutes les habitations palestiniennes disposent de réservoirs d’eau sur le toit afin de stocker de l’eau en vue des jours où l’approvisionnement est coupé dans leur zone. Mekorot affirme 51.000 m³ par jour pour les colonies juives et les communautés palestiniennes dans la région de la Samarie, alors que la demande est de 58.000 à 60.000 m³.5

Une agriculture en plein essor dans les colonies juives

Selon les données présentées par Alexander Kushnir, directeur général de l’Autorité de l’eau, la forte expansion de l’agriculture dans les colonies israéliennes a provoqué une augmentation de la consommation d’eau cette année.

Une forte augmentation de la consommation [dans les colonies], estimée entre 20 et 40%, a été enregistrée par comparaison avec l’année précédente”, affirme Kushnir. “Une telle augmentation au début de la saison de l’irrigation ne peut s’expliquer que par une augmentation des besoins agricoles”.

Mais le communiqué de presse de Yogev ne fait aucune référence à cela, préférant mettre l’accent sur les raccordements illégaux et les prétendus vols de conduites par les Palestiniens. L’Autorité de l’eau estime que 5.000 m³ d’eau sont volés chaque jour par des Palestiniens dans la zone de la Samarie centrale. L’Autorité Palestinienne inflige de sévères amendes aux habitants qui se raccordent illégalement au réseau de distribution d’eau, mais elle ne peut exercer son autorité dans les zones A et B, où c’est Israël qui est en charge de la sécurité et où se produisent la plupart des raccordements illégaux.

Le plan directeur ne repose pas sur de nouveau forages dans l’aquifère de la montagne, mais sur l’accroissement des transferts depuis Israël, qui se ferait au travers de trois conduites principales. Au cours des discussions avec les Palestiniens, les Israéliens mentionnent ces augmentations, qui proviendront principalement des usines de désali­nisa­tion d’eau de mer.

Le plan prévoit une d’augmenter l’approvisionnement de 73 millions à 142 millions de mètres cubes, dont 48 iraient vers les colonies juives et 93 aux Palestiniens. 6 Les leaders des colons ont pris part aux réunions du comité d’orientation.

Les porte-parole israéliens décrivent l’augmentation des quantités vendues par Mekorot comme des actes de bonne volonté [envers les Palestiniens]. Mais les Palestiniens, quant à eux, y voient la confirmation des limites qui leur sont imposées dans leur quête pour obtenir librement l’eau de l’aquifère de la montagne.

Sur base des accords intérimaires de 1995, les Palestiniens peuvent continuer à extraire 20% de leur eau de cet aquifère (118 millions de mètres cubes par an), ce qui était exactement le volume extrait lorsque l’accord fut signé [il y a donc plus de 20 ans – NDLR]. Les autres 80% de l’eau ont été attribués à Israël.

Cette phase intérimaire était supposée prendre fin en 1999, moment auquel les Palestiniens espéraient concrétiser leurs droits à contrôler leurs ressources en eau et bénéficier d’une répartition plus équitable de l’eau avec Israël. Les accords intérimaires prévoyaient également une augmentation annuelle de 80 millions de mètres cubes que les Palestiniens pourraient extraire via des forages séparés dans le bassin oriental de l’aquifère ou “d’autres sources”, afin de faire face aux besoin de leur population en expansion.

Il s’est avéré que le bassin oriental est moins productif qu’espéré selon les calculs des Israéliens. Entretemps, de rendement de puits plus anciens forés par les Palestiniens a diminué, et les Palestiniens ne produisent que 103 millions de m³ par an à partir de l’aquifère.

Pendant ce temps, dans la Vallée du Jourdain, Mekorot extrait 30 millions de mètres cubes par an au seul bénéfice de seulement 10.000 colons. Ce volume représente à peine moins du tiers du total de l’eau extraite par les Palestiniens depuis l’ensemble de l’aquifère de la montagne en Cisjordanie, pour répondre aux besoins de 2.700.000 personnes.

Amira Hass                


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Cet article a été publié par Haaretz le 9 juillet 2016 sous le titre “Israel Blocking Plan to Double Water Supply to West Bank” – Traduction : Luc Delval

Amira Hass est une journaliste israélienne, travaillant pour le journal Haaretz. Elle a été pendant de longues années l’unique journaliste israélienne à vivre à Gaza, et a notamment écrit « Boire la mer à Gaza » (Editions La Fabrique)
Vous trouverez d’autres articles d’Amira Hass (ou parlant d’elle) traduits en français sur ce site.

 

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Notes   [ + ]

1. Judée et Samarie : appellation de la Cisjordanie dans le jargon politico-administratif de l’occupant israélien. – NDLR
2. La soi-disant “administration civile” est la branche de l’armée d’occupation qui gère les matières civiles dans les territoires occupés. Elle n’a donc de “civil” que le nom, ce sont des militaires qui régissent la vie des civils, jusque dans ses moindres détails en ce qui concerne la population palestinienne. Cette administration est donc actuellement sous l’autorité politique de Avigdor Lieberman. – NDLR
3. Smotrich occupe un poste de vice-président du parlement israélien et il estime que les frontières d’Israël doivent aller “de la Méditerranée au Tigre et à l’Euphrate ». – NDLR
4. Il s’agit des “avant-postes”, des embryons de colonies juives non autorisées officiellement par le gouvernement israélien, mais auxquels l’armée d’occupation fournit sa protection, qui sont souvent raccordées au réseau électrique, etc… Rappelons une fois de plus que TOUTES les colonies israéliennes en Cisjordanie sont illégales au regard du droit international, indépendamment de savoir si le gouvernement israélien les reconnaît ou pas. – NDLR
5. Selon une enquête diffusée par ARTE en 2015, dans certaines zones les Palestiniens ne disposent que de 20 litres d’eau par jour et par personne pour couvrir tous leurs besoins. Qui plus est, Mekorot leur vend cette eau – extraite en majeure partie de leur propre sous-sol – beaucoup plus cher qu’aux colonies juives. – NDLR
6. Les Palestiniens représentent grosso modo 85% de la population de la Cisjordanie et les colons juifs (dont la présence est une violation du droit international) 15%.
Les premiers disposeraient donc, après l’application du plan directeur israélien de 66% de la ressource en eau (dont une part beaucoup plus importante qu’actuellement proviendrait directement d’Israël et serait donc sous son contrôle absolu pour le long terme), et les seconds de 33%. – NDLR

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