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Israël a inventé le terme «Nakba» et n’a cessé de le mettre en œuvre depuis 1948

Ilan Pappe

Au cours de la guerre de 1948 mettant aux prises Israël et des troupes envoyées depuis les États arabes voisins pour tenter de sauver la Palestine, dans l’accalmie de juillet entre les deux trêves, un nouveau stade de l’épuration ethnique du pays fut achevé.

Alors qu’en avril 1948, l’espace urbain de la Palestine avait été presque complètement détruit par les forces sionistes, des poches des zones rurales et trois villes, al-Lid, Ramleh et Nazareth, étaient toujours à l’abri, mais pas pour longtemps.Nakba_1_1948

Durant les dix jours de l’accalmie (appelée dans l’historiographie israélienne la «guerre des dix jours»), Israël occupa d’autres terres palestiniennes et expulsa plus de monde encore. Le tout nouvel État juif promit au médiateur de l’ONU de l’époque d’arrêter les combats et expliqua que les opérations de juillet n’étaient qu’un nettoyage mineur des poches de résistance.

1948 - 2012 : continuité totale dans la politique d'épuration ethnique

1948 – 2012 : continuité totale dans la politique d’épuration ethnique

L’ONU ne goba pas le mensonge mais, déjà à l’époque, c’était une organisation impuissante et sans prise sur les événements. Seule la ville de Nazareth fut épargnée et on ne sait trop pourquoi. Le dirigeant sioniste et le tout premier Premier ministre israélien David Ben-Gourion, qui était très désireux de la dépeupler, non seulement de ses habitants d’origine, mais aussi des dizaines de milliers de réfugiés qui y avaient trouvé asile depuis mai 1948, mais il fut fut convaincu par quelqu’un, au tout dernier moment, de la laisser intacte.

Mais, partout ailleurs, l’ampleur du dépeuplement impitoyable commença à transpirer clairement – avant que deux nouveaux mois ne se fussent écoulés, il allait être mené à bien avec la liquidation finale des Palestiniens en Galilée et dans le Naqab (Néguev), respectivement à l’extrême nord et à l’extrême sud de la Palestine.

Israël avait annoncé la « catastrophe »

Bien avant que les Palestiniens eux-mêmes eussent compris quelle était l’essence du plan directeur israélien visant à les expulser et les implications à très long terme de l’épuration ethnique du pays, les responsables eux-mêmes trouvèrent un terme arabe adéquat pour décrire ces opérations : la Nakba (catastrophe)[*].

Le terme fut mentionné pour la première fois, non dans des sources arabes ou palestiniennes, mais dans des sources des renseignements militaires israéliens. Il apparut dans des tracts que les forces aériennes israéliennes firent pleuvoir, tout au long de ces dix jours de juillet, à la veille d’une attaque très particulière contre un village ou une ville.

Les tracts réclamaient en général l’abandon « pacifique » du village et de ses zones environnantes. Sans quoi, prévenaient les tracts, le village serait sévèrement châtié. Nous n’avons pas tous les tracts en question mais en voici un qui fut largué sur le vaste et beau village d’al-Tira, près de Haïfa, à la mi-juillet 1948 :

« L’épée vous tranchera la gorge sans pitié ni compensation. Si vous insistez et poursuivez vos actes malveillants (…) vous devez savoir que nos avions, chars et notre artillerie réduiront votre village en poussière, bombarderont vos maisons, vous briseront le dos, vous déracineront de vos terres (…) et que votre village se muera en désert.

Ô habitants d’al-Tira, si vous voulez vraiment éviter une Nakba [sic] (…) rendez-vous. L’armée israélienne victorieuse a déjà démoli les foyers criminels de Jaffa, Acre, Tibériade et Safad. Elle a occupé des dizaines de villages dans le sud et dans le nord et cette armée triomphante vous détruira en quelques heures. »

La destruction et l’expulsion furent une nakba aux yeux des renseignements israéliens embryonnaires qui préparaient la campagne de propagande et d’intimidation contre les populations indigènes de la Palestine. Au fil des années, et jusqu’à ce jour même, la nakba s’est poursuivie par d’autres moyens, comme nous ne le savons que trop bien.

La dépossession

Mais, en cet été 2012 notre attention se concentre sur la Syrie, l’Égypte, l’Iran et la crise financière, ce qui détourne l’attention de la Palestine et de l’incessante épuration ethnique qui s’y poursuit. Une situation très pénible à laquelle contribuent également la paralysie de la politique palestinienne et l’apathie de la communauté internationale.

La cible de la nouvelle épuration ethnique est, entre autres, les Bédouins du Néguev. Le mois prochain, les autorités israéliennes vont entamer l’application du plan Prawer de dépossession des Bédouins du Néguev (d’après le nom d’Ehud Prawer, chef adjoint du Conseil national israélien de sécurité et chef de l’équipe d’experts ayant préparé ce plan).

Jusqu’à la finalisation et l’approbation de ce plan en septembre dernier par le gouvernement, la stratégie israélienne de déplacement des 70.000 Palestiniens du sud du pays a consisté en un véritable étranglement en leur refusant l’accès à l’électricité, à l’eau, à l’enseignement et aux infrastructures les plus élémentaires. Une politique qui, en elle-même, si elle avait été appliquée partout ailleurs dans le monde, aurait été condamnée en tant que crime contre l’humanité. Mais cela n’a pas été le cas jusqu’à présent et elle n’a pas ni dissuadé ni rompu l’esprit de détermination des Bédouins.

D’où l’approche plus active du plan Prawer : il vise à détruire physiquement et par la force les 35 villages dans lesquels vivent ces 70.000 personnes. Les premières étapes de ce plan ont déjà été exécutées entre septembre dernier et actuellement : un millier de maisons ont déjà été démolies. La prochaine étape serait beaucoup plus complète et mortelle, puisqu’une force spéciale de police a été créée pour sa mise à exécution.

Ceci constitue un test pour un plan directeur bien plus important encore, déjà manigancé en 2001 par le Premier ministre Ariel Sharon et peaufiné par son successeur, Ehud Olmert, en 2007.

Un projet unilatéral – et, si possible, au moins avec l’accord tacite de l’Autorité palestinienne — de tracé des frontières finales de l’État d’Israël du 21e siècle. Les composantes de cette stratégie sont : la ghettoïsation de la bande de Gaza, l’annexion de la Zone C de la Cisjordanie (une zone définie par les accords d’Oslo, comprenant plus de 60 pour 100 de la Cisjordanie) à Israël, et la création d’un bantoustan palestinien dans ce qui reste.

Il comprend aussi la ghettoïsation des Palestiniens du Néguev, l’asphyxie des Palestiniens de la Galilée par la construction intensive de nouvelles colonies juives sur place et l’injection d’une population juive dans les quartiers arabes de Jérusalem, Jaffa, Haïfa, Acre, Ramleh et al-Lid (accompagnée par l’installation d’un nouveau réseau complexe de routes et d’autoroutes à l’intérieur même de ces zones).

La Nakba de 2012 — au contraire de la Nakba de 1948 — est réalisée par le biais d’un plan directeur municipal, de réglementations administratives et via l’intervention de forces spéciales de police. Elle s’opère par étapes successives et elle est également bureaucratisée et, par conséquent, à l’abri du radar d’un monde qui, de toute façon, ne semble guère trop s’en soucier.

Mais, pour diverses raisons, cette politique criminelle bien plus subtile [que celles de 1948 et de 1967] ne peut être mise complètement à exécution dans le Néguev. Ce point particulier constitue une opportunité pour qu’on le dénonce à l’échelle mondiale et pour que l’on fasse passer le message que ceux qui ont inventé le terme nakba sont toujours bien décidés à l’appliquer à fond.


[*] Naqba est la traduction arabe du terme hébreu « shoah » qui est utilisé pour désigner l’extermination massive des juifs d’Europe par les nazis au cours de la deuxième guerre mondiale. Les dirigeants sionistes désignaient donc par le même mot, traduit en arabe, le processus qu’ils voulaient mener à bien pour déposséder la population de Palestine de sa terre et de ses biens. (NDLR)


Article publié The Electronic Intifada le 20 juillet 2012.
Traduction pour ce site : Jean-Marie Flémal

Ilan_Pappe-483x322Auteur de nombreux ouvrages, Ilan Pappe est professeur d’histoire et direction du Centre européen des Études palestiniennes à l’Université d’Exeter.

 

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