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Israël a fait de sa ghettoïsation un produit d’exportation

Luc Delval

Face à ce qu’il est convenu dans les médias dominants d’appeler «la crise des migrants», l’Europe se hérisse à nouveau de frontières, de barrières, de clôtures, de murs… auxquels les réfugiés se heurtent douloureusement, sous lesquels ils se glissent, au-dessus desquels ils sautent, qu’ils contournent en empruntant des routes toujours plus longues et plus dangereuses.

L’Union Européenne proteste mollement contre la politique de certains gouvernements d’États membre: le signal envoyé à l’opinion n’est pas très sympa, notamment parce que les images renvoient au « rideau de fer » d’avant le triomphe néo-libéral. Mais pour l’essentiel, l’Union Européenne se contente de veiller jalousement au respect des traités qui organisent la liberté de circulation des marchandises et des capitaux (si vous êtes une multinationale, car si vous n’êtes qu’un citoyen lambda acheter sur l’internet un billet pour voir un film iranien à Namur vous rend suspect aux yeux de Paypal ou vous faire rembourser un billet de Thalys par une ONG s’occupant de la crise humanitaire en Syrie transforme BNP-Paribas-Fortis en inspecteur Gadget).

Et à qui croyez vous que s’adressent que les gouvernements européens – la Bulgarie et la Hongrie en premier lieu – qui ont ressenti un urgent et pressant besoin d’acquérir du savoir-faire dans l’art de dresser des barrières infranchissables ? A Israël, pardi !

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Netanyahou sur la frontière sud d’Israël en 2011 (Avi Ochayon/ Government Press Office)

Les clôtures installées à la hâte par la Hongrie, par exemple, on un petit côté artisanal, voire bricolé, et leur efficacité est sujette à caution. C’est que les réfugiés sont déterminés et ils en ont vu d’autres au cours de leur long périple. Quelques rouleaux de barbelés ne suffisent pas à les dissuader.

Hongrie, été 2015

Hongrie, été 2015

C’est là que la technologie israélienne – avec ses barrières de 5 à 6 mètres de hauteur, bardées au sommet de barbelés « rasoir » et parsemés de caméras et de détecteurs électroniques de mouvement – peut venir au secours des gouvernements européens les plus réactionnaires, prolongeant ainsi la tradition solidement ancrée depuis le partenariat approfondi avec le gouvernement sud-africain de l’apartheid.

Israël a construit en trois ans, à sa frontière avec l’Égypte, une clôture destinée à bloquer les réfugiés venant d’Afrique et à contenir sur le territoire égyptien les insurgés islamistes.  Le coût de cette clôture a été de 380.000.000 de USD (±354.000.000 €). Le prix à l’exportation est estimé à 1.770.000 € par kilomètre (mais cela peut par exemple varier en fonction du relief évidemment).

La barrière érigée par Israël à sa frontière avec l'Égypte. Bientôt chez vous…

La barrière érigée par Israël à sa frontière avec l’Égypte. Bientôt chez vous…

Sachant que la Hongrie veut fortifier complètement ses frontières sud, avec la Serbie et la Croatie, que l’Autriche ferait de même avec la frontière avec la Slovénie (qui en ferait bien autant avec la Croatie si elle avait les sous…), que la Bulgarie veut se barricader derrière une muraille d’acier de 160 km à sa frontière avec la Turquie (qui fait au total  260 km), il y a là un fabuleux marché qui fait saliver les industriels israéliens.

Carte : francetvinfo.fr

Trait jaune : contrôles aux frontières – Trait rouge : clôture de barbelés, électrifiée, avec systèmes de détection électronique… Bref, le meilleur du savoir-faire israélien en matière de répression. Carte : francetvinfo.fr

Il y a cependant un sérieux problème qui risque de freiner leur enthousiasme : les pays du sud de l’U.E. sont dans une situation économique plus catastrophique encore que les autres, et cela n’en fait pas forcément de très bons clients. Ainsi par exemple, si la Bulgarie a dépensé déjà des sommes considérables pour équiper une partie de sa frontière avec la Turquie des équi­pe­ments électroniques de détection les plus sophistiqués, cela ne sert pratiquement à rien.

C’est que, selon une agence de presse de Sofia, qui cite l’hebdomadaire allemand Der Spiegel, la police bulgare est dans une situation budgétaire telle que les merveilleux détecteurs de mouvements, les senseurs infrarouges, et toute la quincaillerie sécuritaire de pointe… TOUT EST ÉTEINT … car il n’y a pas d’argent au Ministère de l’Intérieur pour payer l’électricité. Et comme par ailleurs plus de la moitié des véhicules de patrouille de la police des frontières est hors service faute d’entretien, la partie n’est pas encore gagnée pour les businessmen israélien qui rêvent de transformer l’Europe en un immense camp fortifié.

L.D.

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