Dans l'actu

Interview de Samah Sabawi, femme de lettres : « Gaza est un bantoustan »

Gaza est « un bantoustan contrôlé par les Israéliens », ce qui fait ressembler le territoire assiégé aux zones supposées autonomes et réservées aux noirs qu’avait instaurées le régime de l’apartheid en Afrique du Sud. Dans un article rédigé pour Al Jazeera, Sabawi déclare : « La monnaie utilisée ici est le nouveau shekel israélien (NIS), les cartes d’identité de tous les résidents proviennent du ministère israélien de l’Intérieur, toutes les naissances passent par le registre national israélien, et les produits essentiels sont tous israéliens, dans ce marché captif  (‘Israel’s Gaza Bantustan – Gaza, bantoustan israélien –’, 5 janvier 2013). » Palestino-australienne de citoyenneté canadienne, Samah Sabawi est l’auteur de trois pièces –  Cries from the Land (Cris de la terre), Three Wishes (Trois souhaits) et Tales of a City by the Sea (Contes de la ville près de la mer). Elle a également coécrit le livre The Journey to Peace in Palestine: From the Song of Deborah to the Simpsons (Le voyage vers la paix en Palestine : Du chant de Deborah aux Simpson). De même qu’elle donne de la voix dans la campagne en faveur du droit au retour des réfugiés palestiniens, Sabawi est conseillère politique du groupement de spécialistes (think tank), Al-Shabaka. Joe Catron l’a interviewée durant son séjour à Gaza.


Joe Catron. Israël a forcé votre famille à s’exiler en 1967, l’année de votre naissance, après avoir occupé la bande de Gaza. Combien de fois y êtes-vous retournée depuis lors et aviez-vous l’impression de rentrer chez vous ?

Samah Sabawi (Nahedh Elrayes / Wikipedia Commons)

Samah Sabawi (Nahedh Elrayes / Wikipedia Commons)

Samah Sabawi. La première fois que je suis retournée à Gaza, j’avais six ans. Ç’a été une énorme affaire. Il nous fallait des permis d’Israël. Nous avons dû nous déshabiller pour la fouille, tous, moi aussi, en entrant. La visite a été très émouvante pour mon père. Je me souviens que les larmes coulaient abondamment sur son visage. Nous sommes revenus huit ans plus tard, juste avant d’émigrer en Australie, pour dire au revoir à mon grand-père. Je ne l’avais vu que deux fois, avant sa mort. De nouveau, ça a été toute une affaire : des tas de paperasses, des attentes interminables, etc. La troisième visite, c’était en 1994, juste après Oslo, et ça a été le retour à la maison le plus glorieux. Je dirais d’Oslo que c’est le meilleur mensonge de tous les temps. Les gens voulaient vraiment croire en l’illusion et bien qu’ils pussent lire ce qui était écrit sur le mur, personne ne voulait le lire. Ç’a été la première et la seule fois que toute notre famille a été réunie au complet. Puis les choses ont commencé à mal tourner et il est devenu plus malaisé d’entrer. Si malaisé, en fait, que ceci est ma première visite depuis 17 ans. J’ai le cerveau en overdrive. Tout ce qui m’entoure est proprement sidérant. JC. À Gaza, vous avez présenté une lecture de votre troisième pièce, Tales of a City by the Sea, au Centre Qattan pour les enfants. Comment était-ce ? S S. Ce fut une expérience profonde. La pièce raconte l’histoire d’un médecin américano-palestinien qui vient à Gaza à bord des premiers bateaux de Free Gaza, en 2008, et qui tombe amoureux d’une Palestinienne du camp de Shati appelée Jomana. Leur amour connaît bien des vicissitudes et, ensemble, ils font l’expérience des bombardements de Gaza en 2008-2009 par Israël. Ainsi, donc, faire lire la pièce et en discuter avec des Palestiniens qui ont vécu au cœur même des événements et qui ont connu les expériences décrites dans la pièce a été une démarche très importante pour moi afin de m’assurer de son exactitude et de son authenticité. La lecture à Gaza a dépassé mes espérances avec des quantités de larmes et de sourires au sein du public, un important feedback et un intérêt fantastique de la part des gens de théâtre, sans oublier de nombreux souvenirs merveilleux. JC. Peu après votre arrivée, vous avez écrit « Gaza, bantoustan d’Israël ». Comment voyez-vous que cette « réalité à un État » va modeler l’avenir à la fois du système d’apartheid israélien et de la lutte contre ce même système ? S S. C’est une réalité à un État. Et je suis très frustrée avec la discussion autour de la possibilité d’une solution à un État ou d’une solution à deux États. Très souvent, ces discussions ne partent pas de cette réalité fondamentale : nous avons un État, en ce moment précis. Depuis 1967, il y a eu un État qui a gouverné différemment deux peuples. Il les a placé dans des catégories différentes. Vous avez les Juifs israéliens, qui sont favorisés ; les citoyens israéliens qui ne sont pas juifs : les Palestiniens, qui sont des citoyens de second rang ; les Palestiniens sans État dans les camps de réfugiés ; et les Palestiniens sous occupation en Cisjordanie et à Gaza.travailleurs palestiniens Une seule autorité réelle les gouverne tous : Israël. Je le savais avant, mais c’était différent de venir ici à Gaza et de le vivre de près. Quand vous allez au supermarché, il y a des inscriptions en hébreu sur tout. L’argent dans ma poche, ce sont des shekels israéliens. Pour entrer, j’avais besoin d’une carte d’identité (CI) émise par Israël que je ne puis avoir, parce qu’Israël ne me donnera pas le numéro nécessaire pour l’avoir. Même la CI en soi, me disent des tas de gens : « Non, ne faites pas ça. Vous n’avez pas besoin d’une CI, parce que si vous obtenez une CI de Gaza, vous n’aurez jamais l’autorisation de vous rendre en Cisjordanie ou à Jérusalem. » Et les gens qui ont une CI de Cisjordanie ou de Jérusalem ne peuvent pas venir à Gaza. Ainsi donc, c’est comme un jeu ; je veux visiter Gaza et, pour le faire, j’ai besoin d’une CI de Gaza, mais cela signifie que je ne serai jamais en mesure de voir le reste de la Palestine. Mais si je n’ai pas de CI, je ne puis même pas venir pour voir Gaza, en tout cas, pas sans un énorme tas de difficultés. Il est ridicule de devoir passer par tout ça. Et il y a réellement un seul État, qui est responsable de cette fragmentation et de tous ces niveaux de contrôle, de bureaucratie et de discrimination. C’est ça, l’apartheid, et nous sommes dans un bantoustan. Qu’importe les centaines de milliers de drapeaux du Hamas que vous voyez en déambulant dans les rues de Gaza. C’est Israël, qui contrôle. Il faut que ça change. Et je pense que la seule façon de changer, c’est que nous changions d’abord la façon dont nous en parlons, dont nous parlons de la réalité. JC. Dans le temps, vous avez défendu un discours reposant sur les droits et qui discréditait les solutions politiques. Est-ce toujours votre perspective ? S S. C’est une question de droits. Et nous nous perdons parfois dans le discours politique. Nous compliquons à l’envi quelque chose qui est très simple. Réellement, nous enlevons leurs responsabilités à ceux mêmes qui sont responsables de la situation. Toute l’idée de l’Autorité palestinienne, et tout ce que cela a amené, est une diversion nous éloignant de ceux qui sont réellement responsables de la situation dans laquelle les Palestiniens se trouvent aujourd’hui. Pas seulement là où l’on construit les colonies, pas seulement dans la partie d’Israël des frontières de 1948, la où les Palestiniens subissent des discriminations, mais même ici à Gaza. Cette bande de terre est sous contrôle israélien. Ce n’est ni plus ni moins un bantoustan que la Cisjordanie. JC. Certains activistes palestiniens et certains de la solidarité ont prétendu que les aspirations exprimées, par exemple, dans l’appel aux boycott, désinvestissements et sanctions n’étaient compatibles qu’avec l’idée d’un seul État. Que répondez-vous à cette analyse ? Diffère-t-elle vraiment de la vôtre ? S S. Je ne pense pas que les trois revendications ne correspondent qu’à un seul État. L’appel ne parle pas d’un système politique. Il parle des droits dont le peuple a besoin. Il ne franchit pas ce pas supplémentaire en disant ce que devrait être la solution. La seule raison pour laquelle des tas de gens disent que ça ne peut fonctionner avec deux États ne provient pas des revendications mêmes, mais de l’environnement que nous avons autour de nous en lançant ces revendications. L’environnement reflète clairement la réalité à un seul État. Notre problème est avec Israël. Le vol par Israël de la terre palestinienne en Cisjordanie, le vol des ressources, l’oppression qu’Israël fait subir aux Palestiniens signifie qu’il nous faut adresser nos revendications directement à Israël même. Nous ne pouvons les présenter au Fatah, au Hamas ou à l’AP en leur demandant l’un ou l’autre genre de programme politique qui sera de toute façon toujours saboté à la fin par la puissance coloniale occupante supérieure. Les programmes politiques viennent après la libération. Ils se présentent comme reposant sur les besoins du peuple. Nous n’y sommes pas encore. Nous ne pouvons pas avoir un système politique qui fonctionne ni des infrastructures gouvernementales tout en étant sous occupation. Les conversations autour de ce sujet sont rares. Les gens sont très passionnés, à propos de la politique. Manifestement, les Palestiniens sont très concernés. Mais, en majeure partie, la conversation est dirigée par la faction qui a commis le moins d’erreurs et tourne autour de celle des deux que nous pourrions choisir pour qu’elle nous apporte nos droits. Le plus souvent, la conversation ne va même pas jusqu’aux questions politiques profondes. Nous parlons de ceux qui peuvent assurer plus d’électricité ou qui peuvent nous donner de plus gros salaires. Ainsi, l’ambition palestinienne, à Gaza, du moins, s’est réduite à ceci : Qui peut m’assurer un repas par jour ? Comment vais-je faire pour me procurer de la nourriture ? Cela montre à quel point la tournure d’esprit des oppresseurs est brillante et mal intentionnée pour nous avons amenés à ce point et s’être arrangés pour réduire nos attentes à un aussi bas niveau. Les Palestiniens doivent comprendre qu’il y a d’autres options, au-delà de la politique de faction et il nous faut étendre nos horizons. C’est bien si les gens veulent exprimer leur loyauté à l’égard d’une faction ou d’une autre, ce n’est pas un problème. Mais il nous faut travailler au sein de ces factions afin d’accomplir nos ambitions nationales, et pas simplement nos besoins économiques immédiats. JC. Vous avez décrit la Commission nationale BDS comme « une résistance palestinienne unifiée contre Israël et qui a remis sur ses rails le mouvement de libération ».  (« Looking for a leadership with a strategy » (Chercher des dirigeants ayant une stratégie) », Al-Shabaka, 20 mars 2012). Comment le mouvement BDS se rattache-t-il à l’activisme palestinien aussi bien qu’à l’activisme de la solidarité ? S S. Je pense que notre mouvement de libération a déraillé quand nous avons signé Oslo, je dirais que nous sommes sortis des rails depuis la petite vingtaine d’années où nous avons signé Oslo. Et nous sommes toujours hors de la voie, en ce qui concerne les dirigeants politiques – officiellement, je ne dirais pas qu’ils sont légitimes, mais des directions officielles… Quand les BDS sont venus, cela nous a rappelé que nous avions une vision unifiée. Il y a trois points sur lesquels tous les Palestiniens peuvent être d’accord : la fin de l’occupation, l’égalité pour les citoyens palestiniens d’Israël et le droit au retour pour les réfugiés palestiniens. Ainsi donc, plutôt que d’aller nous perdre dans les toutes petites revendications d’après Oslo« Si vous acceptiez simplement de geler les implantations, nous pourrions continuer à négocier », « Vous avez 500 check-points, accepteriez-vous d’en supprimer un ou deux ? », « Pouvez-vous libérer l’argent de nos impôts de façon que nous puissions payer nos salaires ? » –, brusquement, c’était une tout autre conversation qui avait lieu. C’était simple : « N’investissons pas ni ne passons à la normalisation avec nos oppresseurs tant qu’ils ne répondent pas à nos revendications ! » Personnellement, l’appel BDS m’a donné de l’espoir. En 2009, après « Plomb durci », j’ai ressenti un terrible paquet de désespoir au sujet de la puissance et de la destruction engagées contre Gaza. En tant qu’individu vivant dans la diaspora, ne pas  avoir d’outil à utiliser pour exprimer ma solidarité avec mon peuple, ni même une vision dans laquelle croire aurait été insupportable. L’appel BDS était quelque chose dont j’avais besoin, à l’époque, et j’en ai toujours besoin aujourd’hui. Et de plus en plus de gens prennent conscience du fait que c’est réellement simple. Il y a nos revendications. C’est ce que nous voulons. Et, jusqu’au jour où elles seront enfin satisfaites, nous appliquerons le boycott. JC. Au cours de l’année écoulée, il y a eu une recrudescence de diverses initiatives palestiniennes : grèves de la faim, nouvelles activités BDS, résistance aux attaques israéliennes contre Gaza, la candidature à l’ONU et, tout récemment, le village de protestation de Bab al-Shams et des actions du même genre. Comment pensez-vous que tout cela soit connecté ? Et de quoi ces initiatives sont-elles un signe pour l’avenir ? S S. Je pense que les gens s’inspirent mutuellement à lancer diverses sortes d’actions. Facebook a été incroyable, pour permettre aux gens de communiquer et pour découvrir les actions les uns des autres. Bab al-Shams a été quelque chose d’incroyable. Cela a réellement inspiré les gens. Et il s’en dégageait une touche artistique. Cela montre comment les arts peuvent conférer du pouvoir à nos idées. Je ne serais pas surprise s’ils revenaient encore plus forts. Naturellement, il nous faut sans cesse nous présenter avec de nouvelles idées. Si nous avions à nouveau Bab al-Shams demain, au même endroit, les médias pourraient venir. Le lendemain, ils ne viendraient plus. Ainsi donc, il nous faut continuer à être créatifs, dans nos actions. J’aime la façon dont les activistes pensent sans cesse hors des limites de la boîte et dont ils créent ces opportunités. En ce sens, je pense qu’il y a des connexions, parce que cela inspire d’autres actions encore. JC. Où allons-nous, à partir d’ici ? S S. Éduquer. Inspirer. Et guider par l’exemple.


Publié sur The Electronic Intifada le 10 février 2013 joe_catronJoe Catron est un activiste américain à Gaza, en Palestine. Il travaille avec le Centre des Études politiques et du développement et avec d’autres groupes palestiniens et réseaux internationaux de solidarité, et plus particulièrement dans le soutien au mouvement BDS et au mouvement en faveur des prisonniers. Son blog est joecatron.wordpress.com et on peut également le suivre sur Twitter : @jncatron.

Print Friendly, PDF & Email