Charleroi-Palestine

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Les grèves de la faim ont crée un « nouveau sentiment de solidarité »

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Récemment, le prisonnier politique palestinien Ameer Makhoul a participé à une grève de la faim qui a eu lieu fin septembre, début octobre au sein même de l’univers carcéral israélien. Comme le mentionnait The Electronic Intifada le moins dernier, les prisonniers politiques palestiniens protestaient contre l’usage de plus en plus répandu par Israël de la mise en isolement, du refus arbitraire de toute visite de la famille et d’une mesure récente consistant à refuser aux prisonniers politiques de recevoir un enseignement.

Makhoul effectue une peine de prison de neuf ans pour avoir accepté un marchandage de peine après un simulacre de procès reposant sur des aveux arrachés de force. A la suite de son arrestation au domicile de sa famille à Haïfa, une nuit de mai 2010, Makhoul a subi des mauvais traitements – ses avocats parlent de torture – avant que l’État ne porte contre lui des accusations d’espionnage montées de toutes pièces et reposant sur des preuves secrètes.
On estime communément que Makhoul a été poursuivi politiquement en raison de son rôle de leader de la communauté palestinienne en Israël et pour avoir défendu les droits politiques de la communauté et soutenu les mesures de BDS contre l’apartheid israélien. Amnesty International a qualifié Makhoul de prisonnier de conscience.
Pendant la toute récente grève de la faim, Makhoul a été transféré de la prison de Gilboa à Megiddo. Dans une interview accordée à la rédactrice en chef Maureen Clare Murphy de The Electronic Intifada, la femme de Makhoul, la militante Janan Abdu, explique comme ceci constitue une tentative désespérée des autorités israéliennes de briser les esprits et les capacités organisatrices des prisonniers.
Abdu y va également d’une franche description de ce que vivent les familles des prisonniers politiques quand elles attendent dans l’anxiété d’apprendre les êtres qui leur sont chers seront inclus dans le prochain groupe de prisonniers choisis pour être relâchés dans le cadre de l’accord d’échange entre Israël et le Hamas. Récemment, The Electronic Intifada a publié l’analyse de Makhoul a propos de cet arrangement.
Abdu insiste également sur l’importance des campagnes des militants de la solidarité dans le soutien des prisonniers politiques palestiniens et de l’importance qu’il y a d’écrire à titre individuel à des prisonniers afin de leur soutenir le moral. On peut trouver des adresses de prisonniers politiques sur le site Internet du groupe des droits de l’homme Addameer.

Maureen Clare Murphy
. Pouvez-vous nous parler de la situation très récente d’Ameer ?
Janan Abdu. Nous parlons de quelqu’un qui se trouve en prison. Même si je dis qu’il va bien, c’est limité, vous savez. Mais il est en bonne santé et son moral est bon et c’est ce qui compte.

MCM. Pouvez-vous décrire certaines des tactiques utilisées par Israël avec Ameer et les autres prisonniers protestataires pendant la campagne de désobéissance civile, afin de tenter de briser leurs esprits ?
JA. C’était la dernière occasion pour les prisonniers d’exprimer leur situation et peut-être de permettre à la communauté en dehors de la prison de faire quelque chose, de mieux permettre de se rendre compte de leur situation. Pendant la grève, il semble que les prisonniers, les plus âgés, aient anticipé cette façon de faire de la direction de la prison. Quand ils sont en grève, les services carcéraux séparent directement ceux qui sont en grève de la faim de ceux qui n’y participent pas et ils imposent un tas de restrictions. Ils entrent dans les cellules et en sortent tout sauf le lit pour dormir.
Même le sel – je ne savais pas cela avant –, même le sel ! C’est important pour la santé du gréviste de la faim. Ce que je comprends, c’est que la personne qui fait grève a besoin d’eau salée parce que cela aide le corps à conserver les minéraux à l’intérieur de soi. Ce que je comprends de ce qu’Ameer m’a dit, [les gardes de la prison] entrent dans les cellules avec un spray à eau au cas où les prisonniers s’arrangeraient pour cacher du sel, de sorte qu’il sera inutilisable. Cela signifie que les services carcéraux disent aux prisonniers : si vous décidez de faire une grève de la faim, vous pouvez mourir. On s’en moque.
Comme j’ai pu comprendre, les prisonniers ont décidé de participer à la grève, mais pas tout en même temps. Ils se sont mis d’accord pour que certains fassent la grève de la faim, pour que d’autres s’y mettent aussi quelques jours plus tard et, en attendant, entrent en contact avec les avocats, les médias et les gens de l’extérieur.
Mais les services carcéraux ont décidé de séparer les prisonniers et de rompre les connexions de groupe entre les prisonniers. C’est ainsi qu’Ameer a été transféré dans une autre prison. C’était dans les mêmes jours que l’accord d’échange et les prisonniers n’avaient même pas entendu parler de cet échange. Mais il semble que les autorités carcérales étaient parfaitement au courant de la chose et elles ont décidé de séparer les prisonniers dans l’espoir peut-être de pouvoir les briser, de la sorte.
Les prisonniers ne pouvaient communiquer et ils pensaient qu’ils allaient être séparés dans différents départements – mais, plus tard, ils ont appris qu’ils allaient être transférés dans d’autres prisons. Quand vous avez un groupe et des dirigeants et que chacun a une mission à accomplir et qu’ils sont organisés de cette façon, si vous les séparez, vous pouvez les plonger dans l’embarras. Vous pouvez ainsi parvenir à briser la grève de la faim.
Mais la grève de la faim n’a pas été poursuivie – en raison de l’échange et parce que les autorités carcérales ont commencé à transférer ceux qui étaient censés être libérés. Les autorités carcérales de certaines prisons ont négocié avec les prisonniers et ont promis de proposer une solution [afin de répondre à leurs revendications]. A la prison de Gilboa, où Ameer est détenu, la grève a commencé un lundi et elle a été arrêtée un jeudi.

MCM. Ont-ils l’intention de reprendre la campagne de grève de la faim et de désobéissance civile ?
JA. Pour l’instant, il n’y a pas de plan prévoyant de reprendre la grève de la faim. Primo, ils ont besoin de se préparer. Il n’est pas facile de se lancer dans une grève de la faim. Et, secundo, les autorités carcérales, en général, et non dans certaines prisons spécifiques, disent qu’elles ont déjà négocié avec les meneurs des grèves de la faim et annoncé qu’elles allaient satisfaire à certaines revendications. Nous savons que, pour certains des meneurs et des prisonniers placés en isolement depuis longtemps, les autorités carcérales ont décidé de ne plus les garder en isolement. Mais, pour des questions de sécurité, certains d’entre eux, comme Ahmad Saadat [dirigeant du Front populaire de libération de la Palestine], resteront en isolement au moins une année de plus.
La deuxième partie de l’échange est censée se produire dans moins de deux mois. Tout ceci affecte directement les prisonniers et ils ont besoin de se préparer à cette situation. Personne ne sait qui fera partie des 550 prisonniers qui seront libérés et il y a de l’espoir que certains d’entre eux seront des gens des « territoires de 48 » [considérés aujourd’hui comme étant « Israël »].
Comme vous pouvez l’imaginer, quelqu’un qui est en prison avec une condamnation à vie, ou les plus âgés, nourrissent des espoirs mais personne ne sait qui sera libéré et personne ne sait qui prendra cette décision. Cette situation est compliquée et je pense qu’ils ont besoin d’un certain temps ; une fois que la seconde partie de l’échange sera terminée, il pourrait y avoir une nouvelle situation dans les prisons.
Je pense que la grève de la faim a réussi. Ils ont atteint la plupart de leurs buts. Mais les prisonniers politiques attendent, maintenant.

MCM. Avez-vous le moindre espoir qu’Ameer puisse être libéré au cours de la prochaine phase d’échange de prisonniers ? Pouvez-vous décrire ce que ressentent les familles des prisonniers politiques qui ne savent pas si leur être cher figurera parmi les prisonniers relâchés ?
JA. Je suis réaliste et Ameer l’est aussi. J’aimerais qu’Ameer fasse partie de cette transaction. Mais je connais sa situation en tant que dirigeant de 48, sa situation en tant que directeur général d’Ittijah [réseau d’organisations non gouvernementales et secrétaire de la Commission pour les libertés ; il fait partie de la communauté internationale et locale de soutien aux défenseurs des droits de l’homme. Il a un long passé de militantisme en faveur de la cause palestinienne, des prisonniers, des droits de l’homme. J’aimerais qu’il fasse partie de la transaction mais je ne sais pas qui va décider quels détenus seront libérés – est-ce le Hamas, est-ce Israël, est-ce les Égyptiens ? Personne ne le sait.
Si c’est Israël qui décide, nous ne savons pas avec certitude qui va décider, en Israël : ce n’est pas le niveau politique, c’est le niveau de la sécurité, le Shabak [Shin Bet], le GSS. Qu’ils pensent ou pas qu’Ameer constitue toujours une menace pour Israël, je ferais de mon mieux pour qu’il soit libéré. Quels que soient ceux qui seront libérés, c’est un succès pour la question politique et pour les Palestiniens et pour l’ensemble de la question des prisonniers politiques.
Quand je rends visite à Ameer, je rencontre d’autres familles de prisonniers. Tous sont heureux pour ceux qui sont libérés et ils espèrent que chaque prisonnier politique sera libéré. C’est nous, les familles, qui comprenons le mieux la souffrance des prisonniers et il est important qu’ils soient libérés.
J’ai vu des familles qui sont amies depuis des années à force de rendre visite à leurs fils en prison et l’un a été libéré et l’autre pas et vous pouvez voir que c’est arbitraire, la question de savoir qui va être libéré. Ainsi, cela plonge les familles dans l’embarras, mais elles sont quand même heureuses pour les autres. Posez la question à chaque famille, et elle vous dira que chaque famille veut que son prisonnier soit libéré.
Quand je pense aux cinq ou sept ans qu’Ameer doit encore tirer, puisqu’il a été condamné à neuf ans, cela peut nous rendre fous. Il a déjà 53 ans. Je ne m’inquiète pas du tout de son moral et de la façon dont il se sent parce qu’il est en de bonnes mains, du côté des prisonniers. Ils sont tous comme une famille. Mais je suis ennuyée pour Ameer et les autres car la situation dans les prisons est si mauvaise – la nourriture est si mauvaise, ils manquent des choses les plus élémentaires comme des fruits et des légumes. J’ai reçu aujourd’hui une lettre d’Ameer me disant comment depuis quinze jours, on ne lui a même pas donné une pomme de terre ou un oignon. On ne permet pas aux prisonniers d’avoir des vitamines. J’ai essayé d’acheter de mes propres deniers des vitamines pour Ameer, mais la prison ne lui a pas permis d’en avoir. Certains tests médicaux, comme pour le cancer et que le ministère de la Santé recommande pour les gens de plus de cinquante ans, ne sont même pas proposés.
Même après la grève de la faim, ils n’ont pas der journaux arabes, on ne leur permet pas de retourner à leurs études, ils n’ont pas les chaînes de TV arabe. Vous pouvez imaginer que les prisonniers vivent dans une situation minimale de survie. C’est ce qui me rend inquiète à propos d’Ameer et des autres. Il est tellement important d’avoir une campagne et de publier des choses sur les prisonniers politiques palestiniens, de dénoncer la situation, de mettre d’autres personnes au courant. Israël essaie de noyer la situation dans un black-out, de ne pas parler des prisonniers politiques en tant qu’êtres humains, de les décrire comme des terroristes, et de décrire la situation dans les prisons israéliennes comme étant bonne et convenable pour un État qui partie du premier monde. Mais ce n’est pas du tout le cas.

MCM. Quel était l’état d’esprit parmi les Palestiniens en Israël avec la libération de certains des prisonniers politiques ? Y a-t-il eu des célébrations dans la Palestine de 1948 comme ce fut le cas en Cisjordanie et dans la bande de Gaza ?
JA. Un prisonnier, appelé Ali, originaire d’un village près de Haïfa, où nous vivons, a 46 ans, maintenant. Il a été emprisonné à l’âge de 23 ans et il a passé 23 ans en prison. Ainsi, comment ne pourrait-il pas être heureux, et sa famille, évidemment aussi – je ne pourrais même pas décrire cela. C’est comme un mariage. C’est la chose la plus heureuse qui puisse arriver à une famille, de retrouver brusquement quelqu’un qui a été emprisonné pendant 23 ans. Les règlements des prisons israéliennes ne permettent pas aux membres de la famille élargie de rendre visite à leurs parents en prison.
Les prisonniers libérés ressuscitent. Quand j’ai rendu visite à Ali pour l’accueillir et le féliciter, un petit gosse s’est mis à pleurer près de nous. Ali était si heureux et il m’a dit : « Vous l’entendez pleurer ? » Il était tellement anxieux d’entendre un bébé pleurer. Les choses qui, pour nous, les gens en dehors de la prison, nous paraissent aller de soi – pour eux, c’est [étonnant] d’entendre la sonnerie d’un téléphone, les pleurs d’un bébé. Je lui ai demandé quel était son degré de parenté avec l’enfant qui pleurait, et il a répondu : « Je ne sais pas encore. » Il réapprend toute sa famille à zéro, parce que cet enfant est né quand il était en prison et ces personnes n’avaient pas l’autorisation de lui rendre visite. Ainsi, brusquement, il a rencontré un tas de membres de sa famille qu’il ne connaissait pas encore.
Les prisonniers libérés se sentent également tristes. par exemple, Ali a été emprisonné pendant 23 ans avec son ami Samir et Samir n’a pas été libéré. Ali a été choqué et s’est senti mal – pourquoi puis-je m’en aller et pas Samir ? J’ai entendu cette question posée par bien des prisonniers, parce que ceux qui avaient été libérés se sentaient mal à l’aise du fait que les autres étaient restés en prison. Mais j’ai dit à Ali : ‘Tu n’es pas responsable de cela.’ Sois sûr qu’Ameer et les autres qui sont toujours en prison sont contents pour vous. Et même s’ils ne le sont pas, ce n’est pas parce que tu as été libéré, c’est parce qu’ils sont toujours en prison et ça n’a rien à voir avec toi ni avec ta décision. Cela faisait partie de l’arrangement.
La chose la plus importante en fin de compte, c’est d’avoir une campagne pour accroître la conscientisation, pour mettre la question des prisonniers politiques palestiniens à l’agenda de la communauté internationale, de la communauté locale et de la relier au changement qui se produit dans le monde arabe. Nous avons besoin de croire que la situation est en train de changer. Qui aurait pu imaginer que l’apartheid [en Afrique du Sud] allait finir ? Mais il a cessé ! Et qui pouvait imaginer que les régimes en Égypte et en Tunisie allaient tomber, et pourtant, ils sont tombés, pour finir. Là où il y a une volonté, il y a une voie.
Nous avons besoin de croire en nos droits. Il y a un prix que nous payons et les prisonniers et leurs familles paient le prix le plus élevé. Mais nous avons besoin de croire en nos droits et en notre patrie et nous avons besoin de croire qu’un jour, tous les prisonniers politiques seront libérés. C’est ce qui nous permet de continuer à vivre et de continuer à lutter.

MCM. Je n’ai rien lu sur les rassemblements en « 48 » pour la libération des prisonniers. Y a-t-il eu des célébrations ?
JA. Oui. Et, pendant la grève de la faim, il y a eu une nouvelle sorte de solidarité et de lutte en dehors des prisons ; c’était inhabituel. D’habitude, les partis arabes font des manifestations, des déclarations, etc. Mais il y a eu une nouvelle sorte de lutte de la part des groupes de jeunes. Il y avait un groupe à Haïfa, à Nazareth, à Umm al-Fahm, à Shafa Amr — ces autres villes arabes où, généralement, des groupes de jeunes ont décidé de participer à la grève de la faim. Ils se donnent le nom de « La faim pour la liberté ». Ce genre de lutte qui utilise les médias électroniques tout en étant dans la rue, c’est étonnant. Cela peut avoir un effet sur les partis arabes. Vous pouvez le voir : il y a beaucoup de conscientisation [à propos des prisonniers politiques]. J’ai assisté à cela lors de l’emprisonnement d’Ameer ; la question des prisonniers fait partie de l’agenda de notre communauté et même des médias, davantage que ce n’était le cas naguère. C’est une bonne chose et il faut que cela continue.
C’est tellement important, en tant qu’élément de notre campagne, d’envoyer une carte postal aux prisonniers en personne, parce que vous pouvez imaginer l’effet que ça leur fait. Je me rappelle lorsque Ameer a écrit son article « La solidarité a un tout autre goût en prison ». C’est vrai. Nous avons besoin de faire campagne pour faire relâcher les prisonniers et, pendant ce temps, écrire une lettre, ce n’est peut-être pas grand-chose, mais c’est efficace.
Les prisonniers ont le droit d’aller en appel pour qu’on leur réduise leur peine durant le dernier tiers de cette peine. Une fois que les deux tiers de la peine ont été accomplis, le prisonnier peut être libéré. Les autorités carcérales disent que la libération dépend de la bonne conduite. Vous imaginez que les prisonniers politiques ont le meilleur comportement qui soit, en prison. Ils ne sont pas des criminels. Mais, statistiquement, si nous considérons les prisonniers politiques à qui on accorde une réduction de peine, il n’y en a quasiment aucun de libéré. La grande majorité des prisonniers politiques demandant une réduction de peine reçoivent une réponse négative de la part des autorités carcérales.
Nous devons faire des campagnes autour d’un tas de choses – la situation déplorable des prisonniers, la nourriture, les cellules d’isolement. Les familles sont fatiguées. Nous avons besoin de ce genre de solidarité pour demeurer forts, et les familles, et les prisonniers, et continuer. Quand vous vous battez seul, vous vous sentez seul. La question des prisonniers au aussi une question politique et elle fait part de la solution de la question palestinienne.


Maureen Clare Murphy est directrice et rédactrice en chef de The Electronic Intifada.