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Ici, ce n’est pas BDS le criminel

Gideon Levy

La lutte contre le mouvement de boycott contre Israël s’est encore enfoncée dans de nouvelles profondeurs – la criminalisation. Dorénavant, il ne s’agit plus simplement d’une campagne de propagande contre BDS (qui n’a fait que renforcer le mouvement), ni de l’habituel comportement que l’on rencontre chez les victimes, ni non plus des mensonges colonialistes à propos du tort occasionné par le boycott aux travailleurs palestiniens. Ce n’est même plus la diabolisation, qui inclut le fait d’accuser toute personne osant soutenir le boycott d’antisémitisme, la mère de toutes les accusations.

2010. Une manifestation pro-BDS à Melbourne, en Australie. (Photo : Mohammed Ouda / Wikimedia Commons)

Non, désormais, le boycott est un délit. C’est un délit que de boycotter le criminel. Un délit que de s’abstenir d’acheter des marchandises produites sur les lieux du crime. Un délit que de s’abstenir de soutenir une usine criminelle. Un délit que de combattre les violations des lois internationales.

Le puissant lobby judéo-israélien connaît de nouveaux succès. Le feu vert a été donné par la Cour suprême de France elle-même qui, l’an dernier, a décrété que boycotter Israël, aussi incroyable que cela puisse paraître, était un « délit de haine » [1]. Ce ne sont pas les colonies, ni les exécutions aux check-points, ni la violence des colons, ni les arrestations massives – non, c’est le fait de boycotter tout cela qui constitue un délit.

L’Amérique n’était pas loin derrière, naturellement. Elle ne ratera jamais une occasion de cultiver, de financer et d’encourager l’occupation. Vingt États ont fait passer, ou sont sur le point de le faire, des amendements condamnant le boycott contre Israël. Le gouverneur de l’État de New York, Andrew Cuomo, est même allé jusqu’à annoncer, cette semaine, qu’il avait signé une ordonnance administrative prévoyant que son État boycotterait toute organisation ou entreprise qui oserait participer au boycott. « Nous voulons qu’Israël sache que nous sommes à ses côtés », a déclaré ce pseudo-amoureux d’Israël lors d’une conférence juive à Manhattan. « Si vous boycottez Israël, New York va vous boycotter », a-t-il tweeté.

Merci, New York. Merci, gouverneur. Votre démarche a prouvé que New York était aux côtés des occupants, dans le camp du crime. Une fois encore, vous avez prouvé à quel point les États-Unis sont indignes du titre de « champion du monde libre ». Une fois encore, vous avez prouvé que, lorsqu’il s’agit d’Israël, toutes vos valeurs affirmées sont brusquement faussées. Aurait-on imaginé d’émettre pareille ordonnance à l’encontre du mouvement international contre l’apartheid en Afrique du Sud ? Peut-on imaginer de criminaliser les sanctions contre la Russie après son invasion de la Crimée ?

Il n’est pas obligatoire de soutenir le boycott. Rien ne s’oppose à ce qu’on ne croie pas en son efficacité. Mais il faut admettre, toutefois, qu’il est impossible de faire preuve de conscience et d’acheter en même temps des produits des colonies. De même qu’une personne respectueuse des lois n’achètera pas des biens volés, nous ne devons pas acheter des marchandises manufacturées sur des terres volées. Il est obligatoire d’exhorter les gens contre cela. Il est permis de pousser les gens à boycotter de tels produits. Et il est très difficile, et impossible en fait, de faire la distinction entre les colonies et Israël, qui a effacé la Ligne verte.

Israël est investi dans le projet de l’occupation dans sa totalité et il n’y a plus de possibilité de distinction entre les deux. Existe-t-il une banque qui n’ait pas de compte en provenance de la Cisjordanie ? Existe-il une organisation de préservation de la santé qui n’ait pas une antenne à Ariel ? Existe-t-il une chaîne de supermarchés qui n’ait pas un magasin destiné aux colons ?

Mais même ceux qui ne croient pas au boycott ou qui estiment qu’il existe de meilleures façons de combattre l’occupation (lesquelles, par exemple ?), ne peuvent approuver cette criminalisation particulièrement oppressive. Le boycott est un moyen légitime, non violent, qui doit être utilisé, et l’est, par de nombreux États, dont Israël.

Que sont les sanctions contre le Hamas, avec les encouragements d’Israël, sinon un boycott ? Et que dire des sanctions contre l’Iran ? Israël n’a-t-il pas violé les lois internationales lui aussi ?

Les propagandistes israéliens se réjouissent des succès engrangés contre BDS. La semaine dernière, l’orchestrateur de ce combat, l’ambassadeur aux Nations unies Danny Danon, a tenu une conférence des propagandistes au siège même de l’ONU, où ses effectifs ont briefé quelque 1.500 étudiants juifs crédules afin de leur faire réciter : « Tout autre mot sortant de vos bouches doit être  »paix ». »

C’est émouvant, bien sûr, au point d’en pleurer. Mais l’heure de vérité viendra et, alors, tous ceux qui ont agi pour criminaliser le boycott devront répondre honnêtement : Qui est le criminel, ici ? Quel est le véritable crime et qu’avez-vous vous fait contre ce crime ?


[1] l’interprétation que donne G. Levy des décisions de la Cour de Cassation française à propos de BDS est quelque peu approximative. On se rapportera à une analyse par des spécialistes, publiée ici même – NDLR

Publié le 9 juin 2016 sur Haaretz
Traduction : Jean-Marie Flémal

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