Dans l'actu

Huit mois de détention n’ont pu briser Ahed Tamimi (Gaby Lasky)

Gaby Laska

Ahed Tamimi va être libérée aujourd’hui après huit mois de détention en tant que prisonnière politique. Malgré cela, la sentence de prison excessive qui lui a été imposée résulte directement de ce qu’elle avait osé s’opposer à l’intrusion de militaires dans sa maison. Mais, après que j’ai eu le privilège de représenter Ahed Tamimi dans toutes les procédures devant le tribunal militaire, il m’est apparu clairement qu’il n’y avait aucun rapport entre la gifle qu’elle avait donnée au soldat et la sentence qu’elle s’était vu infliger. À l’instar de l’arrestation de nuit dont on a parlé beaucoup et des interrogatoires agressifs que la mineure a dû subir, ses huit mois d’emprisonnement constituent une autre tentative avortée de briser l’esprit d’un adolescente qui s’oppose au régime d’occupation et d’empêcher d’autres Palestiniens d’agir comme voudrait le faire toute personne vivant sous occupation.

Dès que la gifle a retenti à travers le monde, les institutions qui assurent l’occupation ont œuvré à tirer un prix d’une adolescente de 16 ans en raison de son opposition. La société israélienne ne pouvait supporter la « violation de son honneur national » que représentait l’acte de résistance d’Ahed Tamimi. Les membres de la Knesset et les ministres ont réclamé le paiement d’un prix fort et ont envoyé les FDI ((armée israélienne) à son domicile afin de l’arrêter au beau milieu de la nuit.

Les caméras des FDI ont montré la fille menottée entourée de guerriers masqués et on s’est hâté de faire circuler ces vidéos avec fierté, comme s’il s’agissait du retour légendaire des otages de l’aéroport d’Entebbe en 1976 et non l’arrestation d’une fillette dans un village situé à une demi-heure de la capitale israélienne.

Les tentatives de briser Ahed Tamimi se sont également poursuivies après son arrestation. Les enquêteurs de la police et des renseignements de l’armée ont utilisé des méthodes agressives et légalement discutables, tels la menace d’arrêter des proches – dont des enfants – et un comportement de harcèlement à son encontre de la part de l’un des interrogateurs. Confrontée à ces hommes violents qui cherchent à intimider toute personne qui oserait résister à l’occupation, une fille courageuse s’est dressée et n’a pas faibli un seul instant.

Les autorités israéliennes ne pouvaient ignorer la façon dont Ahed Tamimi était perçue comme une héroïne nationale bénéficiant d’un très large soutien. Vu la prolifération dans le monde entier d’affiches la représentant et le grand nombre de diplomates et de journalistes venus la soutenir ou couvrir les procédures, quelqu’un, apparemment, s’est souvenu pendant un moment de la honte perdue depuis longtemps. C’est alors que la décision a été prise de mener le procès à huis clos, en prétendant que c’était « dans les meilleurs intérêts d’une mineure ».

Mais tous ceux qui croyaient qu’ils allaient briser l’esprit d’Ahed Tamili par leur violence, leurs menaces et une peine de prison exagérée ont découvert que tout cela ne l’avait que rendue plus forte. Là où les autorités ont tenté de masquer l’occupation et ses conséquences, Ahed s’est arrangée pour faire briller la lumière sur ses injustices. Lors de sa libération, Ahed Tamimi a l’intention de visiter Khan al-Ahmar – un village bédouin voué à la démolition. La solidarité qu’elle va témoigner aux villageois attirera l’attention du public sur l’expulsion brutale des résidents locaux. Un exemple de plus de la tentative du gouvernement israélien de bloquer toute possibilité de contiguïté territoriale en Cisjordanie et de nous rapprocher un peu plus encore de la vision d’un apartheid institutionnalisé entre la Jordanie et la mer.

Les membres du gouvernement savent déjà au fond d’eux-mêmes qu’ils ont commis une erreur en insistant en faveur de l’arrestation et l’incarcération d’Ahed. Des combattants armés, des interrogateurs déchaînés et un système judiciaire partial ont été incapables de briser son esprit.

Maintenant que la jeune Palestinienne est parvenue à illustrer les injustices de l’occupation par le biais de son arrestation et de son emprisonnement prolongé, l’opposition israélienne doit agir. Nous devons nous rappeler à nous et à d’autres la leçon que nous avons apprise de l’histoire de la vie d’Ahed Tamimi : Aucun avion américain ni aucun sous-marin allemand, aucun mineur palestinien emprisonné ni aucune famille déportée ne pourraient faire taire la revendication de millions de Palestiniens en faveur de leur indépendance, de leur liberté et d’une existence dans la dignité.

Si nous ne nous imprégnons pas de cela aujourd’hui même et si nous ne sortons pas la communauté israélienne du coma moral dans lequel elle vit depuis 51 ans, nous continuerons de nous détériorer dans la réalité d’un apartheid cruel, qui envoie nos enfants dans les territoires afin d’y opprimer les opposants sans armes au régime d’occupation.


Publié le 30/7/2018 sur Haaretz
Traduction : Jean-Marie Flémal

Gaby Lasky est l’avocate et l’activiste des droits de l’homme qui représentait Ahed Tamimi.

Print Friendly, PDF & Email

1 Trackbacks & Pingbacks

  1. Tiens bon, Ahed Tamimi ! – Le Monde...

Les commentaires sont fermés.