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Huit cent mille

Gideon Levy

La même société qui a été si bouleversée par le sort d’un seul prisonnier, Gilad Shalit, ne commence même pas à saisir la profondeur de la détresse ressentie par les Palestiniens à propos des milliers des leurs qui sont en prison.

Huit cent mille.

Tel est le nombre des résidents palestiniens arrêtés et emprisonnés dans les prisons israéliennes depuis le début de l’occupation, estime The New York Times. Près d’un million de personnes. Cette estimation pourrait être un peu exagérée; certains prétendent qu’il n’y en a eu « que » 600.000.

Après tout, il n’y a pas de chiffre exact. Mais le tableau d’ensemble est clair et fait froid dans le dos : quand des gens disent qu’Israël emprisonne le peuple palestinien, c’est précisément ce qu’ils veulent dire, l’incarcération physique, concrète, avec l’entassement et la torture en prime, d’un peuple en prison. Il n’y a pas que les check-points, la clôture de séparation et les barrières psychologiques, mais des barrières réelles aussi.

Des centaines de milliers de Palestiniens qui vivent sous l’occupation ont enduré cette expérience, ne serait-ce qu’une fois dans leur vie. Parmi les quelque quatre millions de résidents de la Cisjordanie et de la bande de Gaza aujourd’hui, des centaines de milliers de personnes portent des cicatrices physiques et émotionnelles et gardent en eux le souvenir de leur incarcération.

Et c’est pareil pour des millions d’autres personnes – les membres de leurs familles. Environ 4.500 Palestiniens sont en prison, aujourd’hui. Chaque maison ou presque, dans les territoires, a un membre de sa famille qui a été arrêté. Chaque famille a un prisonnier, ou un membre qui a été emprisonné, puis relâché.

La peine de prison peut durer des décennies – il y a toujours 123 prisonniers d’avant la signature des accords d’Oslo, en 1993 – ou quelques jours seulement.

Elle commence habituellement par une irruption brutale dans une maison, presque toujours au plus noir de la nuit, en présence de la femme, des parents et des enfants, brutalement tirés de leur sommeil et anxieux à propos du sort de leur bien-aimé qu’on a humilié. Cela se poursuit par un interrogatoire brutal, émotionnellement très dur, par le Shin Bet. Ensuite, viennent les jours, les mois et les années dans des conditions pénibles, sans conversations téléphoniques, parfois sans le moindre visiteur des années durant. C’est toujours une expérience humiliante, et pour les prisonniers, et pour leurs familles.

kov2Il y a eu des années où les méthodes de torture les plus horribles faisaient également partie du menu des atrocités qu’Israël faisait subir aux Palestiniens. Deux cent trois personnes sont mortes en prison, la plupart sous la torture.

Une grande partie de ces procédés ont cessé avec le décret de la Haute Cour de justice, en 1999, qui a grandement limité le recours à la torture par les services de sécurité, en déclarant nombre de ces pratiques illégales. Mais, même aujourd’hui, les méthodes d’arrestation, d’interrogatoire et d’emprisonnement sont insupportables. Alors que quelques prisonniers palestiniens ont été arrêtés pour des actes de terrorisme meurtriers, la plupart d’entre eux sont en prison pour leurs activités politique. Un grand nombre d’entre eux ont été emprisonnés sans jugement, parfois pendant des années.

Le système judiciaire militaire qui a décidé du sort de centaines de milliers de personnes ne mérite pas qu’on lui adjoigne le mot « justice ». Chaque brève visite dans un tribunal militaire et chaque protocole le prouve tout autant que pourraient le faire un millier de témoins. De brèves audiences, parfois sans traduction appropriée ; des preuves qui n’en sont pas du tout ; des témoignages à charge de la part de collaborateurs et d’informateurs de caractère douteux ; des juges dont aucun n’est juriste ; des interrogatoires cruels qui aboutissent à de faux aveux ; l’immunité qui empêche les accusés de bénéficier d’une défense efficace, et des sentences draconiennes.

Tout est là, entre la prison de Jalame, dans le nord, et la prison d’Etzion, dans le sud. Tout, sauf la justice. Le nombre dérangeant de prisonniers le prouve. Après tout, pas une seule personne au jugement rassis ne penserait sérieusement que tout un peuple mérite d’être envoyé en prison. Le mépris des Israéliens envers la vie des Palestiniens comporte également le mépris envers leur liberté.

La société israélienne n’a jamais compris la profonde signification psychologique de la question de prisonniers dans la société palestinienne, et elle n’a pas davantage essayé de la comprendre non plus. S’il reste toujours l’une ou l’autre personne en Israël qui puisse comprendre la détresse infligée par les check-points et les violations de la loi par les colons, personne n’a jamais manifesté le moindre intérêt pour les prisonniers, et certainement pas la moindre solidarité.

C’est surprenant dans une société qui a été si bouleversée par le sort d’un seul prisonnier, Gilad Shalit, et qui a exprimé une si forte solidarité avec lui. Mais la même société ne commence même pas à saisir la profondeur de la détresse ressentie par les Palestiniens à propos des milliers des leurs qui sont en prison.

La déshumanisation fait son œuvre, ici aussi. Une mère israélienne anxieuse à propos de son fils n’est pas traitée de la même façon qu’une mère palestinienne tout aussi anxieuse à propos du sien. Mais cela ne devrait surprendre personne : si un gosse abattu sans raison par un sniper ne suscite aucun intérêt, pourquoi un prisonnier nous fournirait-il un sujet de préoccupation ?

Il suffit que les Israéliens regardent un reportage de propagande montrant des prisonniers participant à une fête pour que la chose provoque un tollé immédiat à propos des conditions de détention de style « Hilton ». Il suffit qu’on leur raconte que tous les prisonniers sont « d’abominables assassins » pour qu’ils ne taquinent plus leur conscience à leur sujet. Peut-être qu’enfin, cette étonnante statistique des 800.000 va-t-elle amener quelqu’un à réfléchir.


Publié sur Haaretz le 28 février 2013.
Traduction pour ce site : JM Flémal.

Gideon Levy est journaliste au quotidien israélien Haaretz.
Il a publié : Gaza, articles pour Haaretz, 2006-2009, La Fabrique, 2009

Beaucoup d’autres articles de Gideon Levy sont disponibles en français sur ce site.

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