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Hommage aux mères des prisonniers palestiniens

Je l’ai vue au cours d’une manifestation de soutien à Hana’ Ash-Shalabi. Elle était assise, entourée de protestataires, trop faible pour rester debout et tenant une affiche représentant Hana’. Les gens qui l’entouraient essayaient de la convaincre de rentrer chez elle et de manger ou, du moins, de boire quelque chose. Elle nous a regardés et a secoué la tête : « C’est le moins que je puisse faire. Hana’ est en grève de la faim dans une prison israélienne. Elle est en grève de la faim pour la justice et pour sa dignité, pour notre dignité à nous tous. Faire la grève de la faim par solidarité avec Hana’ est le moins que je puisse faire. »

Hommage aux mères des prisonniers palestiniens

Hommage aux mères des prisonniers palestiniens

Elle était assise là, entourée de mères, de grands-mères, de filles, de camarades et elle tenait fermement le portrait de Hana’, comme si elle la protégeait, la préservant des geôliers, la soulageant de sa douleur. Je l’ai regardée, ai tenu plus fermement mon poster de Hana’ et j’ai pensé à Hana’ dans sa prison. Hana’, la réfugiée qui n’a jamais vu sa ville natale de Haïfa (la seule fois où elle a eu l’occasion de s’y rendre, c’était dans un lit d’hôpital pour y recevoir des soins après que sa santé se fut détériorée suite à sa grève de la faim), et j’ai observé cette femme, cette femme déjà âgée qui fut chassée de son village voici 64 ans et qui est en grève de la faim par solidarité avec une concitoyenne palestinienne. Elles ne se sont jamais rencontrées mais, comme pour chaque mère palestinienne, Hana’ est sa fille et, comme pour chaque Palestinien, Hana’ est sa sœur, sa camarade, son amie.

Un autre jour, sous une autre tente de protestation, j’ai observé les mères, chacune d’elle étreignant la photographie encadrée de son enfant emprisonné. Certaines tenaient deux photos, d’autres trois. L’une des mères n’avait plus vu son fils depuis 27 ans. Elle était dans une chaise roulante, le corps affaibli, mais l’esprit toujours vif et, en elle, l’espoir de revoir son fils avant de mourir. Quand je lui ai parlé de sa santé, elle a souri et a dit : « Alhamdullilah ya binty ! » « Dieu soit loué, ma fille ! »

De temps à autre, elle prononçait une zaghrouteh (lamentation de deuil) pour les prisonniers et leur lutte. Une femme est venue, lui a baisé la main et lui a couvert les épaules d’un drapeau palestinien. Un jeune homme d’une vingtaine d’années est allé vers une autre mère et lui a également baisé la main. Elle aussi étreignait la photo de son fils qui s’était vu infliger plusieurs fois la perpétuité. Mon cousin m’a présentée à une autre mère, dont les deux enfants avaient également reçu plusieurs fois la perpétuité. Elle tenait leurs photos et, de temps à autre, les regardaient en leur souriant.

Et, quand ces mères parlaient de leurs enfants, étreignant leurs photos, essuyant la poussière du cadre comme si elles craignaient que la poussière n’allât indisposer leurs enfants, je me suis souvenue de ma grand-mère et des nombreuses occasions où elle passait sa journée à rendre visite à ses quatre enfants, courant d’une prison à l’autre, tout simplement pour leur rendre visite, les voir, entendre leur voix, leur dire combien elle les aimait, leur demander s’ils allaient bien, s’ils n’avaient besoin de rien. Elle ne se plaignait jamais, malgré la difficulté du trajet ou les longues distances qu’il lui fallait parcourir, et ne pensait qu’à ses enfants, mes oncles, à les voir et leur parler et, peut-être, seulement peut-être, pouvoir toucher leurs doigts au travers du treillis qui les séparait pendant la visite. Sa seule inquiétude était toujours de manquer une visite, du fait que mes oncles étaient incarcérés dans des prisons différentes. Avec le temps, comme elle était forcée de parcourir des distances encore plus longues, nous avons décidé de nous diviser pour être à même de rendre visite à tous mes oncles chaque fois que les visites avaient lieu le même jour.

Aujourd’hui, à l’heure où des milliers de prisonniers politiques palestiniens détenus en Israël entament leur 23e jour de grève de la faim générale et illimitée, des actions de solidarité, des protestations et des marches sont organisées de Jérusalem à Acre, de Gaza à Um Il-Fahim, de Naplouse à An-Nasrah, du Caire à Paris, d’Amman à Rome, de Londres à Ankara. Dans les tentes de protestation dressées à travers toute la Palestine occupée, leurs têtes se sont dressées malgré la douleur, retenant leurs larmes, souvent sans y parvenir : Ce sont les mères des prisonniers palestiniens, nos mères, les filles de la Palestine, qui sont présentes à jamais. Elles sont les premières à rallier les protestations par solidarité avec leurs enfants en grève de la faim et en guise de soutien de tous les enfants, car un prisonnier ou une prisonnière palestinienne est le fils ou la fille de chaque mère palestinienne. Elles sont les premières à dresser des tentes de protestation, les premières à marcher vers la Croix-Rouge ou les bâtiments des Nations unies et à rappeler au monde les héros enterrés dans les geôles sionistes. Elles sont présentes partout, elles dirigent les protestations, leurs voix résonnent  par-delà le temps et l’espace, rompant le silence du monde, écrivant les noms de leurs enfants très haut dans le ciel, très, très haut, là où personne ne pourra les effacer, où personne ne pourra les ignorer, où tout le monde pourra les voir : Tha’ir, Bilal, Khader, Hana’, Hassan, Omar, Mohammad, Faris, Ja’far, Abdallah, Ahmad, Wurud et chacun d’entre eux et elles, jusqu’au plus modeste.

Chères mères,

Je n’ai pas de mots pour décrire votre grandeur, parce qu’un océan de mots ne suffirait pas à décrire votre courage, votre détermination, votre patience. Je vous vois et je souhaiterais pouvoir essuyer ces larmes avant qu’elles ne tombent, je souhaiterais pouvoir faire apparaître un sourire sur votre cœur endolori, je souhaiterais pouvoir vous toucher la main et faire disparaître tous vos cauchemars. J’entends votre zaghrouteh, en dépit de votre douleur, s’élever dans le ciel de la Palestine, saluant les révolutionnaires et les combattants de la liberté de partout, et giflant les lâches, les traîtres et tous ceux qui veulent vendre la Palestine pour en faire un bantoustan et en échange d’un siège confortable et d’un palais. J’entends votre prière raccourcir les distances, briser les murs des prisons et parvenir à votre enfant emprisonner dans l’une de ces prisons : « Allah yirda 3alek yamma. »

Vos enfants sont nos frères, nos sœurs, nos camarades, nos amis. Ils sont notre voix qui s’élève contre l’injustice, notre rocher dressé fermement face à la tempête, nos professeurs, nos dirigeants, nos héros. Depuis que les terroristes sionistes ont occupé et colonisé la Palestine, vos enfants ont gardé vivante la flamme de la résistance, ils ont préféré l’action à l’apathie, le courage à la lâcheté, la résistance à la reddition, la dignité à la nourriture. Et, aujourd’hui, ils continuent à porter cette flamme de la résistance, ils continuent à nous diriger, ils continuent à défier les geôliers, ils continuent à résister, pour nous, pour chaque Palestinienne, pour chaque être humain qui a de la dignité, pour la Palestine.

Vos enfants sont des héros, chères mères de Palestine. Avec chaque bataille, chaque grève de la faim, chaque jour nouveau, ils écrivent le nom Palestine dans les livres d’histoire, ils combattent l’injustice et ils défient un monde aveugle, sourd et muet. Avec chaque jour qui passe, vous enfants rompent les chaînes de la captivité, ils rompent les murs des prisons et ils marchent vers la liberté, vers Jérusalem. Ils sont plus libres que nous le sommes, car ils défient les chaînes et les murs et ils se révoltent, ils défient les geôliers et les tueurs, et ils vivent, ils défient l’injustice avec leurs estomacs vides de nourriture, avec leurs cœurs débordant de leur amour de la Palestine.

Ils sont les héros du peuple palestinien, les héros de la Palestine, chacun d’entre eux. Et il est de notre devoir de les soutenir dans leur lutte, de faire entendre leurs voix, de raconter leur histoire et de faire nôtres leurs revendications. Il est de notre devoir de réclamer leur liberté, de réclamer justice pour eux. Il est de notre devoir de les rejoindre dans leur marche vers la liberté.

Dans son poème « Ma mère », feu le poète palestinien Mahmoud Darwish s’adressait à sa mère en disant ceci :

« Je dois être digne de ma vie
à l’heure de ma mort
digne des larmes de ma mère »

Aujourd’hui, des milliers de prisonniers politiques palestiniens détenus en captivité dans les prisons israéliennes entre dans leur 23e jour de grève de la faim générale et illimitée.

Bilal Thiab entame son 72e jour de grève de la faim illimitée afin de protester contre sa détention arbitraire.
Tha’ir Halahleh entame son 72e jour de grève de la faim illimitée afin de protester contre sa détention arbitraire.
Hasan As-Safadi entame son 66e jour de grève de la faim illimitée afin de protester contre sa détention arbitraire.
Omar Abu Shallal entame son 64e jour de grève de la faim illimitée afin de protester contre sa détention arbitraire.
Mohammad At-Taj entame son 56e jour de grève de la faim illimitée afin de protester contre sa détention arbitraire.
Mahmoud Sirsik entame son 50e jour de grève de la faim illimitée afin de protester contre sa détention arbitraire.
Ja’far Izz Iddin entame son 49e jour de grève de la faim illimitée afin de protester contre sa détention arbitraire.
Faris An-Natour entame son 44e jour de grève de la faim illimitée afin de protester contre sa détention arbitraire.
Abdallah Al-Bargouthi entame son 28e jour de grève de la faim illimitée afin de protester contre les mesures de détention en isolement.


A voice from Palestine le 10 mai 2012.
Traduction pour ce site : JM Flémal.

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